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Tomber de rideau

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Emsie

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L’été
Comme toutes les nuits, Rose s’était agitée interminablement dans son lit trop grand, toujours captive du même passé, des mêmes images, de ses souvenirs qui grignotaient chaque cellule de sa personne. Et, comme toutes les nuits, le sommeil avait fini par la cueillir aux petites heures, où elle avait sombré dans une torpeur libératrice. Deux heures de paix et d’abandon, tout au plus.
C’étaient le bruit et les cris qui l’avaient réveillée. Ils devaient être au moins douze, vingt, cinquante pour faire un tel vacarme. Les appels. Les rires. Des meubles que l’on traîne. Les portes qui claquent et reclaquent. La vie. Ils étaient jeunes, ça s’entendait... Alors Rose avait abandonné le moelleux des couvertures pour retrouver la fraîcheur humide de la petite chambre grise. Elle avait tiré péniblement le gros fauteuil marron jusqu’à la fenêtre, y avait doucement calé sa frêle carcasse et avait regardé. Ils n’étaient que cinq : trois hommes et deux femmes. Même pas trente ans. Quatrième étage, juste en face de chez elle, de l’autre côté de la petite cour intérieure pavée, où elle n’avait plus mis les pieds depuis au moins deux ans. Elle les observait depuis près d’une heure quand elle avait repéré la silhouette à la fenêtre, deviné le regard qui traversait le voilage comme pour lui signifier : « Voilà, il va falloir compter avec nous, désormais ! »

L’automne
Ça devait bien faire deux mois qu’ils étaient arrivés. La jeunesse, la fraîcheur, l’effervescence, cette pulsation que Rose sentait battre derrière les rideaux, lui avaient d’abord semblé une insulte à sa solitude à elle. Comme un affront. Un rappel cruel de ce qu’avait été sa vie d’avant – il y avait si longtemps. Alors, pour redonner de la chair à ses souvenirs, la vieille dame avait sorti de l’armoire les cahiers et les albums que son tendre Antoine, son amour, son amant, son roc, cet homme à qui elle devait tout, avait réalisés, avec méticulosité et amour.
Rien ne manquait : les photos des spectacles et des soirées, le programme des tournées – Nice, Dinard, Le Touquet, Paris... –, les affiches pliées et repliées avec soin, les articles des magazines, les entrefilets les plus insignifiants... Jusqu’au 15 juin 1971. Jusqu’au « séisme ». Elle aurait pu appeler ça « tragique accident », « drame », « catastrophe » ou « funeste coup du sort », comme l’avaient fait les journaux, à l’époque. Mais elle avait toujours nommé « séisme » cette collision mortelle qui, en lui enlevant Antoine, avait sonné le glas de sa carrière. Sans lui, à quoi bon ? Et, comme pour lui donner raison, tout était allé très vite : moins de rôles, puis presque plus ; moins d’amis, puis presque plus... Qui aujourd’hui se souvenait de Rose Delacorte ? Finie. Oubliée.

Véra, étonnée de la voir sortir les reliques interdites, avait voulu voir, savoir... Ça avait beaucoup agacé Rose. Qu’elle se contente de lui faire les courses et le ménage, elle était payée pour ça. Qu’elle lui fiche la paix ! Véra n’avait pas insisté. Pas plus qu’elle ne s’était offusquée lorsque, s’étonnant de toujours voir sa patronne terrée dans son fauteuil marron devant la fenêtre, elle s’était vu éconduire assez violemment. Elle ne comprenait donc pas ? s’était dit Rose. Cette femme était stupide et bornée. Comment pouvait-on mettre en doute cette présence permanente derrière les rideaux d’en face ? Pis, la nier ! Rose avait bien remarqué : ses jeunes voisins avaient instauré une sorte de roulement. Toutes les trois ou quatre heures, le voilage frémissait et quelqu’un d’autre prenait la succession. C’était malin.

Alors elle décida de faire face, de leur en donner pour leur argent. Ils allaient voir... Après les albums, elle exhuma les robes, qu’elle avait toutes conservées : un déluge de soie, de mousseline, de tulle et de sequins, que Rose caressait avec gourmandise avant de les passer une à une. Puis ce furent les manteaux, la fourrure, le renard, le vison, celui-là même qu’elle avait failli vendre aux heures les plus sombres de l’après. Quelle folie ç’aurait été ! Il n’y avait plus de bijoux, juste un peu de pacotille, mais ça faisait encore de l’effet. D’ailleurs, ces jeunes n’y connaissaient rien !
D’abord timidement, puis avec de plus en plus de hardiesse, Rose entrebaillait les tentures, redressait son corps fatigué et se postait à sa fenêtre, dans une attitude de défi, le regard fixé sur la silhouette – homme ou femme, elle n’aurait su le dire –, dont elle imaginait le soubresaut admiratif et incrédule, de l’autre côté. Mais qui était donc cette femme mystérieuse qui vivait là, devait-on penser. Une diva ? Une actrice célèbre ? Rose riait en silence, ignorant les soupirs résignés de sa femme de ménage...
Il faisait doux pour un mois d’octobre et elle décida d’ouvrir la fenêtre. Après avoir vu, il fallait qu’ils entendent ! Ainsi, à chacune de ses apparitions, c’était un déchaînement de tirades vaudevillesques, d’échanges surjoués avec des maris et des amants invisibles. Feydeau, Labiche, Guitry, Courteline... Chaque tenue avait sa partition, qu’aucune fausse note ne venait gâcher. Car pas une virgule ne manquait : la mémoire, qui faisait tant défaut à Rose au quotidien, avait gardés intacts tous ces fragments du passé.
Naturellement, Véra avait trouvé à y redire, arguant que Rose allait finir par s’attirer les foudres de ses voisins ou par prendre froid. Quelle sotte ! Ne voyait-elle donc pas qu’ils en redemandaient ? Elle le sentait bien, aux frémissements des jalousies du quatrième étage, qui sonnaient comme autant d’applaudissements muets.
Rose avait enfin retrouvé le sommeil. Mais, chaque nuit, elle faisait sonner son petit réveil rouge et, bien qu’épuisée, se levait, se maquillait avec maladresse, puis elle enfilait tant bien que mal son costume de scène pour assurer la représentation, en vraie professionnelle qu’elle était toujours restée. Sa prestation achevée, après un dernier salut, elle se retirait, enlevait le costume et les fards et se recouchait, éreintée mais béate, comme délivrée des scories de la vieillesse et de l’amertume.

L’hiver
Encore du bruit. Encore des voix. Ce matin, Rose est fatiguée. Elle a chaud, elle a froid, elle a mal. Elle ne s’est pas levée quand Véra est arrivée et la laisse aller et venir, frotter et lessiver, jacasser et s’étonner. Ne l’écoute même pas. Puis, malgré la fièvre, elle comprend. Le bruit et les voix, c’est eux ! Son public l’attend, ils vont s’impatienter... Au prix d’un terrible effort, Rose se redresse dans le lit trop haut, chasse les couvertures trop lourdes, veut se lever, sort une jambe décharnée, et puis la deuxième, s’essouffle et persiste, pose un pied à terre, et puis le deuxième, se met debout, fait un pas, et puis un deuxième, et puis...
Et puis le sol tangue. Hostile, il descend, se soulève, se cabre, se dérobe. Les murs tremblent à leur tour. Avancer, coûte que coûte, se dit Rose. Ignorer ce roulis insensé. Ou le dompter. Ne pas tomber. Ne pas sombrer. Continuer. Encore une fois.
Mais le parquet et les murs n’en font qu’à leur tête, et Rose titube, bascule, elle chavire, veut s’accrocher, ses mains s’agitent, battent l’air, son cœur palpite. Rose veut appeler, crier, mais rien ne sort. Alors « la » Delacorte s’écroule, vaincue et pathétique, dans un ultime bouillonnement de soie crème.

PRIX

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Gali Nette · il y a
Toujours difficile de sombrer dans l'oubli ! " la Vieillerie" traitée de façon artistique :)
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MCV · il y a
C'est toujours un plaisir de se laisser porter par tes histoires. On sent dans celle-ci, que je ne connaissais pas, passer l'ombre de Miss Havisham figée dans ses dentelles ou celle de Norma Desmond (en plus doux).
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Emsie · il y a
Merci pour toutes ces lectures, MCV ! Oui, c'est vrai, il y a du Norma Desmond dans cette vieille comédienne oubliée...
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Aspho d'Hell · il y a
Après la maman trop "bonne poire", la petite mamie trop mignonne ! Mais pourquoi ?!
J'ai de la peine pour elle. Ce texte aurait pu coller parfaitement à un concours sur un autre site ; il avait pour titre "grandeur et décadence", je suis sûre que votre texte aurait fait un tabac !

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Emsie · il y a
Ah, zut, j'ai loupé le coche ! Je n'ai encore jamais fait de concours, en dehors de SE. Oui, cette mamie peut inspirer de la compassion, mais ce n'est pas une femme si tendre, finalement... Et ces voisins lui offrent un sursis et une "sortie de scène" sur mesure. Merci encore de toutes ces lectures, Aspho d'Hell, je suis comblée !!!
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Aspho d'Hell · il y a
Non, elle n'est pas tendre.. mais bon, est-ce une raison pour ne pas l'être envers elle ?

Il me reste encore quelques œuvres, je repasserai donc.
Je ne vous dit pas quand, car, à coup sûr, je mentirais ; mais je reviendrai !

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Flip · il y a
Impressionnante mécanique d'une fin. Quand les souvenirs ancrent le passé et empêchent d'avancer. Adieu.
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Emsie · il y a
Non, non, ne partez pas, j'en ai d'autres moins tristes ! Plus sérieusement, merci pour votre passage et pour ce beau commentaire..
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Flip · il y a
Ne t'inquiète pas, je ne serai pas bien loin...
Attention ! Je serai peut-être derrière. Il s'agit de ne pas se laisser surprendre...

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Francine Lambert · il y a
L'histoire de cette actrice qui veut se prouver à elle-même qu'elle est encore capable d'avoir un public est très émouvante, d'autant que vous installez progressivement le personnage dans une sorte de cercle vicieux dont elle devient la victime. Bravo Emsie et à bientôt !
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Emsie · il y a
Merci, Francine, pour votre passage et votre soutien !
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Lange Rostre · il y a
Comme dit le proverbe '' peu importe le vin, pourvu qu'on ait l'ivresse''. Pour cette pauvre femme, peu importe le public pourvu qu'il lui apporte un semblant d'être. Vivre au travers du regard des autres...
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Emsie · il y a
Merci d'avoir pris le temps de lire et de commenter !
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Flore · il y a
Un beau texte, où j'arrive en me promenant et parce que j'ai lu un texte qui m'a particulièrement intéressée. Je suis venue voir ce qu'il y avait d'autre et je ne suis pas déçue...La gloire, une "maladie" attachante, à laquelle Rose n'échappe pas. On compatit, on peut comprendre. Une nouvelle bien construite.
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Emsie · il y a
Eh bien ! Je découvre tous vos passages sur mes textes et je vous en remercie infiniment, ainsi que de vos commentaires toujours si indulgents !
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Alain Chenoz · il y a
Belle parabole de la vie, du passage et de la représentation qu'on nous demande de faire des trois coups jusqu'à l'ultime salut.
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Emsie · il y a
Oui, une représentation d'autant plus cruelle qu'elle a été la finalité ultime, au temps du succès. Merci encore de votre passage et de votre commentaire !
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Elisabeth Marchand · il y a
La vie, elle aussi, ne serait-elle qu'une représentation? Et nous, les acteurs? J'ai beaucoup aimé votre histoire... +5...
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Emsie · il y a
Merci pour ce deuxième passage ! Pas facile, pour un acteur, de redevenir anonyme, surtout quand le destin s'en mêle… J'ai voulu offrir à Rose une "dernière", à ma façon. Contente que ça vous ait plu.
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Serge · il y a
- Question: que serait la vie sans le regard des autres ?
- Facile M'sieur : une absurdité !
- Pas mal, pas mal..., plus difficile à présent : considérant - comme dans le cas présent -, qu'un simple regard, même ''imaginé'', peut accomplir l'équivalent d'un vrai miracle, que pourrions nous dire d'un VRAI regard ?... Oui ?
- Euh...?!
- Bonne réponse !!... Nous sommes effectivement, IN-CA-PA-BLES d'en mesurer la portée !...

Mes voix chaleureuse Emsie !

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Emsie · il y a
Merci, Serge, d'être repassé chez moi. Et quel commentaire ! Vous avez parfaitement "scanné" mon texte, comme d'habitude… Bonne journée :-)
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