Le jour venait de se lever, hésitant encore largement entre obscurité et lumière.
C'était cette heure entre chien et loup, plus tout à fait la nuit, pas encore vraiment le jour. Peu à peu, autour de Constance, les maisons s’éclairaient, comme autant de phares dans la nuit à peine achevée. Le ciel se teintait de nuances mauves et roses, un bleu limpide prenant progressivement le dessus. Ce serait une belle journée, la meilleure de la semaine vantait la présentatrice météo la veille, avec des températures idéales que ne contredisait pas l’air ambiant déjà doux.
Le jour venait de se lever et cette journée serait à jamais différente des précédentes.
L'esprit de Constance était apaisé, à moins que ce ne fût le manque de sommeil qui émousse ses pensées. Les yeux gonflés d'avoir tant pleuré, Constance inspira longuement plusieurs fois. Sa décision était prise, elle était résolue à en terminer. A vrai dire, elle n’avait que trop hésité. Comment pourrait-elle jamais se pardonner ce qu’elle avait fait ? Comment pourrait-elle continuer à vivre normalement avec sur la conscience un acte aussi abominable ?
Constance se raidit, prit à nouveau une profonde inspiration et fit un pas en avant. Un second la rapprocha encore du bord.
L’instant suivant, une fraction de seconde plus tard, elle n’était plus là.

Une fraction de seconde, c’était tout ce qu’il avait fallu pour que l’horizon de cette trentenaire sans histoires s’obscurcisse irrémédiablement. La vie n’était-elle au final qu’une somme incommensurable de secondes qui peuvent soit vous conduire au paradis soit vous mener en enfer ?

Une seconde plus tôt, la vie de Constance aurait pu se résumer ainsi : un joli pavillon récent dans un petit lotissement tranquille, un poste bien rémunéré de comptable dans une grande entreprise et une histoire d’amour depuis 7 ans avec Stéphane.
Constance était du genre optimiste. Le verre était toujours à moitié plein plutôt qu'à moitié vide. Elle aimait sa petite vie quotidienne et jugeait son avenir ouvert et plein de promesses.
A 37 ans passés, elle se targuait d’avoir encore la vie devant elle et un million de projets à réaliser. Fille unique, elle avait perdu ses parents peu après avoir quitté la maison après la fin de ses études. Sans réelles attaches, elle avait rencontré Stéphane par un heureux hasard. Ils avaient rapidement décidé de vivre ensemble et elle avait emménagé chez lui un matin de novembre 7 ans auparavant.

Ce matin, la vie semblait sourire encore plus franchement à Constance depuis que Stéphane lui avait – enfin – dit oui pour le bébé. Il le lui avait annoncé la veille juste avant d’éteindre la lumière... lumière aussitôt rallumée par Constance tellement aux anges et excitée qu’elle n’avait quasiment pas pu fermer l’œil de la nuit. Ce bébé, elle le désirait depuis si longtemps ! À vrai dire, c'était la seule petite ombre au tableau dans sa relation avec Stéphane.
Leur rencontre à 30 ans, l'âge de la première maternité pour la plupart des femmes, lui avait semblé à l'époque un signe du destin. C'était le moment qu'elle avait tant attendu pour devenir mère et fonder sa propre famille. Au début de leur relation, elle avait abordé le sujet avec Stéphane très vite – trop vite sans doute – ne soulevant pas chez lui l’enthousiasme qui l’animait, elle, ce qui ne l’avait toutefois pas découragé.
Depuis 7 ans, le sujet du futur bébé revenait régulièrement sur le tapis mais l’accueil froid de Stéphane le reléguait inlassablement à la place du mouton qu'on fourre délibérément sous ce même tapis. Pas le temps, pas le moment, pas la place, ma chérie... Les raisons, nombreuses et toujours imparables, ne manquaient pas et Constance finissait toujours par rendre les armes et se soumettre à la décision de Stéphane.
Elle avait toujours pensé, sans vouloir se l’avouer franchement, que cette place dans la vie, et surtout dans le cœur de Stéphane, était occupée presque exclusivement par Titus, auquel son maitre consacrait beaucoup de temps et d’attention. C’est d’ailleurs ce golden retriever de 35 kilos qui avait été à l’origine de leur rencontre, dans le petit parc jouxtant son studio de célibataire. Stéphane avait toujours consacré beaucoup de temps et d’attention à Titus qu'il avait adopté à peine sevré. Stéphane et Titus formaient un couple homme-chien inséparable. Bien sûr, elle ne pouvait pas en vouloir à un simple chien, cela aurait été totalement ridicule et injuste. Elle n’aurait d'ailleurs jamais osé avouer cette pensée à quiconque. Mais pour Stéphane, Titus, au vu de son gabarit, représentait une occupation à plein temps. Ajouter un enfant à l’équation, et la montagne de tâches qui en découlerait, pas question.

Aussi, lorsque Stéphane avait annoncé à Constance être prêt - enfin - à devenir papa, avait-elle été envahie d’un sentiment de plénitude si intense et d’une excitation si indomptable que le sommeil l’avait complétement déserté jusqu'au petit matin. Elle n'avait sombré que quelques courts instants dans un sommeil superficiel avant que la sonnerie du réveil ne la tire impitoyablement du lit, lui laissant la bouche pâteuse et l'œil cerné.
Engourdie par le manque de sommeil, elle avait avalé distraitement son café en rêvassant et préparé son sac pour le week-end du séminaire annuel de l'entreprise, l’esprit complètement ailleurs, fourrant au hasard ce qui lui tombait sous la main. Celui-ci promettait d’être aussi ennuyeux que ceux des années précédentes, mais elle le passerait pour une fois sur un petit nuage, flottant au-dessus de la foule de ses collègues séminaristes, grâce à la formidable nouvelle de la veille.

Constance fourra son bagage dans le coffre, s’installa au volant et démarra lentement. D'une pichenette, elle fit pivoter vers elle le rétroviseur intérieur pour inspecter les cernes profonds causés par sa nuit blanche.

Le choc, soudain et brutal, lui imprima la ceinture de sécurité dans la chair, en même temps qu'un bruit énorme et sourd à la fois retentissait.
Le silence qui suivit lui sembla tout aussi assourdissant. Les oiseaux semblaient s'être arrêtés de chanter, les abeilles de bourdonner, la Terre de tourner. Elle avait écrasé la pédale de frein par pur réflexe, sachant confusément qu’il était trop tard pour le faire. Elle n’avait rien vu venir et ne comprenait rien à ce qui venait de se produire.
Sonnée, elle tourna lentement la tête vers la droite, en direction de ce qu’elle avait heurté. Ce simple mouvement lui demanda un effort immense, quasi surhumain tant son cou était devenu aussi raide qu'un bloc de béton.

D'abord, elle ne distingua rien. Puis, la vue d’un ballon de football blanc à losanges noirs, usé jusqu’à la corde, reconnaissable entre mille, lui glaça le sang instantanément. Elle réalisa subitement qu’elle n’avait parcouru que quelques mètres et s'était arrêtée devant le pavillon voisin des Durand.
Constance avait vu naitre et grandir leur fils, Simon, depuis son emménagement avec Stéphane dans le lotissement 7 ans auparavant. Le garçon, blond comme les blés et haut comme trois pommes, avait fait du petit carré d’herbe devant la maison de ses parents son bout de stade personnel. Passionné de ballon rond du jour où il avait appris à se tenir debout, il investissait ces quelques mètres carrés des heures durant, tous les soirs après l'école et à chaque minute de son temps libre. Un gamin adorable, bien élevé, souriant. Et surtout bien vivant une seconde auparavant. À cette pensée, Constance réalisa d'un coup toute l'horreur de la situation. Une bile amère envahit sa bouche, une nausée soudaine lui soulevant le cœur. Elle porta la main gauche à sa bouche pour réprimer sa salive devenue épaisse et âcre, tandis que sa main droite, mue par sa propre volonté, réenclenchait la marche avant, propulsant la voiture comme une fusée hors du petit lotissement. Son cerveau reptilien venait de prendre les commandes, imprimant "FUIS" en lettres capitales sur chacun de ses mouvements.

En mode pilote automatique, elle se rendit comme chaque matin sur le parking de l'entreprise, déserté par ses collègues en ce samedi matin de séminaire. Constance coupa le moteur et demeura immobile un long moment, écrasée par le choc, le cerveau vidé de sa substance.

Son esprit tentait sans succès de se reconnecter à la réalité lorsque son portable vibra comme un gros bourdon métallique. Après quelques longues secondes, l'insecte se tut. Un signal annonçant un message vocal retentit aussitôt dans l'habitacle de la voiture, petite mélodie joyeuse tranchant avec le tragique de la situation qui avait figé Constance telle une poupée de cire. Elle ramena brutalement sa conscience à la surface. Constance saisit machinalement son téléphone au fond de son sac et consulta la messagerie. Stéphane, bouleversé, s'exprimait difficilement, à la limite de l'intelligible.
« Il est mort sur le coup, tu te rends compte ?... Il était jeune, il avait encore de belles années à vivre.... Il était tellement doux, tellement innocent... Celui qui a fait ça est un monstre ! Le chauffard ne s'est même pas arrêté... Constance, j'aimerais tellement que tu sois là, avec moi. Je voudrais... ».
Constance coupa son téléphone, incapable d'en supporter davantage. Paradoxalement, entendre la voix de Stéphane ne l'avait pas apaisé, bien au contraire. L'image des parents de Simon s'imposa subitement à son esprit. Elle avait jusque là complètement occulté Isabelle et David de son esprit. Comment avait elle pu ? Elle se les représenta tous les deux, pleurant anéantis, la mort de leur fils, fauché si jeune par un monstre, comme l'avait dit Stéphane. Et le monstre, c'était elle ! Prendre la vie d'un enfant, c'était éteindre la flamme d'une famille entière à jamais. Pour Constance qui voulait donner la vie, l’acte était plus insupportable encore.
Une vague de culpabilité la submergea tel un raz de marée et un nouveau filet de bile envahit sa bouche. Elle grimaça, le réprimant plus difficilement encore que le premier. La poitrine dans un étau, elle se rendit compte qu'elle n'avait pas songé à défaire sa ceinture de sécurité et réalisa d'où venait son sentiment d'oppression. Elle la défit mais il ne s'atténua pas pour autant. N'osant affronter son propre regard dans le rétroviseur, elle songea amèrement que c'était ce geste anodin qui avait fait basculer sa vie. Une seconde d'inattention et un geste de trop.

Que faire à présent ? Se réfugier sur ce parking n'avait été qu'un mouvement de fuite, une réaction primaire. Elle fit mentalement le tour des possibles.
Appeler un ami ? Constance n’avait pas besoin de rallumer son portable pour parcourir sa liste de contacts. De nature plutôt réservée et solitaire, elle n’avait pas réellement d’ami proche, plutôt des connaissances plus ou moins poussées. Personne avec qui elle se sente assez en confiance pour se confier. Et puis, comment avouer une chose pareille ? Pourrait-elle seulement mettre des mots sur ce qu’elle avait fait ? Elle savait d’instinct qu’elle n’en aurait pas la force.
Se dénoncer ? Elle repoussa d'emblée cette idée de toutes ses forces. Elle se découvrait lâche, incapable d'assumer son acte et de vivre avec la mort d'un enfant sur la conscience.

Quitter ce monde lui apparut alors dans un éclair de lucidité comme la seule autre option, mais en était ce vraiment une ? Constance avait toujours jugé cette porte de sortie trop facile, fustigeant ceux qui préféraient tirer leur révérence plutôt que de faire front. Mais elle ne s'était jamais imaginée dans la peau d'une criminelle, une tueuse d'enfant en délit de fuite, un monstre, Stéphane avait raison.
L'admettre lui serra la gorge et elle ne put retenir plus longtemps ses larmes. Une longue plainte accompagna le flot humide se déversant sur ses joues, d'abord faible et sourde, puis de plus en plus forte à mesure que la digue cédait.

Affronter le monde et n'être plus que celle qui avait pris la vie d'un enfant ou le quitter pour ne plus jamais souffrir ? Ce choix cornélien tourna en boucle dans sa tête jusqu'à ce qu'elle finisse par s'endormir, harassée de fatigue et de culpabilité, jusqu'à l'aube.

Lorsqu'elle ouvrit les yeux quelques heures plus tard, plus lucide que jamais, le choix de Constance était fait. La nuit porte conseil, dit le proverbe et le proverbe avait raison.

Le jour venait de se lever et cette journée serait à jamais différente des précédentes.
L'esprit de Constance était apaisé, à moins que ce ne fût le manque de sommeil qui émousse ses pensées. Les yeux gonflés d'avoir tant pleuré, Constance inspira longuement plusieurs fois. Sa décision était prise, elle était résolue à en terminer. A vrai dire, elle n’avait que trop hésité. Comment pourrait-elle jamais se pardonner ce qu’elle avait fait ? Comment pourrait-elle continuer à vivre normalement avec sur la conscience un acte aussi abominable ?
Constance se raidit, prit à nouveau une profonde inspiration et fit un pas en avant. Un second la rapprocha encore du bord.
L’instant suivant, une fraction de seconde plus tard, elle n’était plus là.
Après son réveil dans la voiture au petit matin, grelottante et courbatue, elle avait marché jusqu'à l'endroit où elle avait décidé que devait s'achever sa fuite en avant.
Elle descendit du trottoir en face du bâtiment gris et sobre, traversa la rue et poussa la lourde porte métallique du commissariat.

Au même instant, à quelques kilomètres de là, Stéphane, le cœur lourd de chagrin, soupira tristement et reposa avec délicatesse la photo dans son cadre doré sur le manteau de la cheminée.
« Je ne t'oublierai jamais, Titus ».
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