Tij et la dame aux galettes

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Pourquoi on a aimé ?

Un texte dur dont les sujets abordés font écho à l’actualité. Et, au milieu d’un contexte des plus sombres, des êtres lumineux dont le

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J'suis pas une héroïne, moi. J'suis trop vieille pour ça. J'aime pas être sur le devant d'la scène, j'préfère observer. J'suis là, à ma fenêtre du dernier étage, je regarde la rue. La vie a laissé des traces crasses sur mon quotidien, mais j'vais quand même de l'avant. Je m'adonne à mes activités favorites : observer et offrir.

Pour les gamins du coin, j'suis la « dame aux galettes ». J'vide ma paye dans des galettes de maïs que j'leur prépare. Ils aiment tellement ça, les gosses, c'est souvent leur seul repas d'la journée. Quand j'en ai fini une vingtaine, je viens taper ma casserole contre ma cuillère à la fenêtre, ça les ameute vite. J'offre sans compter, mais pas à tout l'monde. Les gamins qui sont entrés dans les cartels, j'en veux pas. J'accepte qu'les gentils, les bienveillants. C'est ça qu'j'essaie d'leur inculquer, l'amour de leur prochain. Si tout le monde prenait soin des autres, y aurait pas d'mur.

Ils restent pas, les gamins, généralement. Ils engloutissent leur galette et puis s'en vont. Y a que Linda qui reste.

Linda, il est spécial. Il est plus éveillé qu'les autres gosses. Il vient souvent en dernier, j'lui garde une galette. Il l'attrape et saute sur le canapé. Et là, il parle. Il me raconte des choses banales, mais aussi d'autres, plus étranges, qui me font rêver. J'aime quand il parle, ce garçon, j'ai l'impression qu'c'est un bateau qui me porte vers des terres inconnues. Quand qu'il parle, toutes mes pensées se taisent, je fais que l'écouter. Et c'est agréable.

Linda, quand il est avec les autres gamins, il est mutique et grognon. Il fait partie de ceux qui détestent le monde, et ça se voit dans son regard. Il a toujours cette flamme noire au fond des yeux, ce rejet indicible de la vie. Il se fait pas d'illusions, malgré son jeune âge, il s'en fait même pas assez. Mais quand il entre ici, qu'il se pose sur mon vieux canapé élimé, qu'il entame sa galette, il relève soudain la tête. Ses yeux se mettent à pétiller, sa bouche s'ouvre grand, parfois même il esquisse un sourire. Plus rare encore, il rit. Il rit et son rire brille comme le soleil.

Ça me désole qu'il arrive pas à être comme ça au-dehors. Il est trop différent, Linda, et les autres n'aiment pas c'qui est différent. Il se bagarre souvent. Quand il vient me voir, il est couvert de bleus, le nez en sang, les habits sales et déchirés. Mais il s'en fout. Il prend pas la peine d'arranger sa tenue ni ses cheveux ébouriffés. Il serait tellement mignon s'il prenait un peu soin d'lui. Avec ses grands yeux bleus, son visage d'ange, ses cheveux couleur de soleil. Les blonds, ça ne court pas les rues dans not' quartier, c'est en partie pour ça que les gamins l'aiment pas. Il tient de son père, un Blanc venu de l'autre côté du mur. Il est reparti quand il a appris que Maria attendait un enfant, ce genre de choses ne l'intéressait pas. C'est vrai que le gosse fait tache dans l'décor. J'le trouve d'autant plus éclatant.

Récemment, il s'est coupé les cheveux et Maria s'est fâchée. Elle comprend pas pourquoi il veut être un garçon. Mais c'est pas une vraie fille, Linda, il en a seulement le corps. Et ça, ça passe pas très bien non plus. J'comprends, moi aussi j'ai eu du mal à m'y faire. Mais j'suis qui pour décider à sa place c'qu'il doit être ? Parfois j'ai peur qu'il soit trop brillant dans ces bas-fonds, qu'il attire l'œil des cartels. J'ai peur de ce qu'ils pourraient lui faire. J'ai parlé à Maria, elle a fini par céder. Ils ont coupé la poire en deux, il a les cheveux mi-longs maintenant. Sa mère dit qu'elle regrette de ne plus pouvoir lui faire de tresses dorées. Elle a aussi accepté qu'il mette une brassière serrée pour rétrécir sa poitrine naissante. Pour l'instant ça marche, mais s'il devient aussi plantureux que Maria, ça risque de devenir compliqué. Il a tellement de rage qu'il pourrait la retourner contre ses seins. J'essaie d'lui faire comprendre qu'il faut pas qu'il se fasse du mal.

Avant-hier, tiens, il lui est venu un nouveau truc. Il est venu me voir, tout fier, tellement que j'ai pas osé le gronder sur son visage moucheté d'hématomes. Il a dit qu'il s'était trouvé un nom. Ce nom, c'est celui de la ville, Tij. J'ai pas trop compris, alors il m'a expliqué qu'il se sentait comme elle. Qu'il était un mélange déchiré de Blanc et de Latino, de fille et de garçon, de souffrance et de joie, de soleil et d'ombre. Il va me falloir du temps pour m'habituer à l'appeler comme ça, mais il a l'air de tellement y tenir que je ferai tous les efforts qu'il faut. Il a pas tort, au fond, quand il parle de mélange déchiré. Si y a bien une personne pour représenter la ville, c'est lui. Finalement, ça donne une image positive à cette cité fracturée.

Tij est venu hier, alors que j'avais pas de galette à lui donner. C'était juste pour me voir, il m'a dit. Il s'était fait taper par les autres gamins. Il avait le visage couvert d'hématomes, on voyait plus son œil droit. Je me suis précipitée sur ma petite pharmacie, il me restait qu'un ruban de sparadrap et un fond d'alcool médical. Au début il a râlé, il voulait pas que je « gaspille » mes médocs pour lui. Mais s'il est buté, j'le suis aussi. J'ai tellement insisté qu'il a fini par accepter, chez lui ça revient à détourner les yeux en marmonnant un « merci ». Il avait quelques coupures, je les ai désinfectées. Jusqu'à ce moment, il faisait le fier, puis d'un coup, dès que l'alcool a commencé à piquer, il s'est mis à pleurer. J'ai senti quelque chose qui craquait en moi, mais j'ai fait mine de rien. Il m'a avouée qu'il avait eu très peur d'être vraiment blessé, mais que c'était sa faute, parce qu'il avait voulu jouer au foot avec les autres garçons, et qu'eux voulaient pas, alors il s'était énervé. Je l'avais jamais vu pleurer comme ça, avant. De temps en temps, quelques larmes fuitaient de ses paupières, mais il les chassait vite. Comme s'il en avait honte. Alors que c'est ceux qui lui font du mal qui devraient avoir honte. Honte de ternir ce petit soleil, ce petit ange. C'est ce que je lui ai dit. Que c'était pas sa faute, que l'Seigneur punirait ces sales gosses. Il m'a fait sa moue amère, les lèvres tordues vers le bas. « Dieu existe pas » qu'il m'a sorti. Ça m'a rendue si triste. Il a si peu, ce p'tit, si peu qu'il a pas de foi. En rien. J'ai pas trop su quoi répondre. J'lui ai bavé un truc, comme quoi Dieu est avant tout dans nos cœurs, dans not' manière de traiter les autres. Que Dieu, c'est faire le bien autour de soi. Ça l'a fait hausser les épaules. J'suis pas douée pour les grands discours, c'est pour ça qu'je fais des galettes. Au bout d'un long silence, il a murmuré : « le monde est trop étroit ». Après ça, il a plus rien dit. Une fois que j'ai épuisé tout mon alcool et mon sparadrap, il s'est roulé en boule sur mon vieux canapé et s'est endormi. Il était si mignon, malgré ses bleus. Quand il dort, il a cet air apaisé. Comme si le malheur qui le gangrène s'envolait de ses épaules, loin, très loin. Comme s'il était pleinement heureux. Je me suis calée contre lui, et je l'ai caressé jusqu'à m'endormir. Quand je me suis réveillée, il était plus là. Je suis allée acheter des ingrédients pour lui faire des galettes.

Aujourd'hui ressemblait à tous les autres jours. J'suis allée à l'usine secouer mes vieux os en fabriquant des chaussures pour l'autre côté du mur. Le soir, j'ai fait une fournée de galettes. Les gamins ont rappliqué et les ont dévorées. J'en ai gardé une pour Tij.

Mais il est pas venu.

À minuit, j'ai de nouveau tapé dans ma casserole. Quelques gosses se sont pointés, j'ai pas eu l'cœur de leur dire que je faisais ça juste pour Tij, alors j'ai coupé la galette en petites parts pour les leur donner. J'leur ai dit que j'avais plus assez d'ingrédients pour en faire plus. J'm'en veux d'avoir menti. J'espère qu'le Seigneur m'en voudra pas.

J'ai fini par me coucher. Ça arrive qu'il vienne pas. Je me suis répétée ça jusqu'à m'endormir.

Le lendemain, j'ai refait des galettes. Il est pas v'nu non plus.

Pareil le jour d'après.

J'ai demandé aux autres gosses où il était. Ils ont haussé les épaules. Ils l'ont pas vu depuis trois jours, paraît-il.

J'ai plus d'argent, ma paye a pas survécu aux trois jours consécutifs de galettes. C'est pas grave, il me reste de quoi tenir une semaine en me rationnant. Mais le souci, c'est que j'peux plus offrir aux gamins et ça, ça me mine.

J'suis allée chez Maria aujourd'hui. J'pensais me rassurer, m'entendre dire qu'il avait un peu de fièvre, mais que ça allait passer, ou même pas. Mais elle m'a dit qu'il avait disparu, qu'il était pas revenu à la maison depuis quatre jours. Ses frères sillonnent le quartier à sa recherche.

J'aurais préféré qu'il soit malade, devant moi, accessible. J'm'en veux d'penser de telles choses. Quand on a pas un sou, le moindre microbe peut nous tuer.

Bon sang, t'es où Tij ?

Ça fait maintenant dix jours qu'on a pas vu le bout d'son museau. Les frères ont arrêté de chercher. Ils disent qu'il a peut-être passé l'mur. C'est vrai qu'il aime bien les défis le p'tit, ça lui aurait pas fait peur. Mais moi j'ai perdu une fille sur ce foutu mur, j'sais qu'il est dangereux. C'est ça ou les cartels, apparemment.

J'ai arrêté de faire des galettes, je crois que j'ai plus la force. J'ai souvent mal dans la poitrine. Ça fait longtemps, mais ces derniers temps, c'est plus fréquent, et plus fort. Ça me réveille la nuit, ça m'empêche de m'rendormir. Mais c'est le cadet d'mes soucis.

J'suis allée voir les cartels. J'm'en fous, j'ai plus peur. J'sais de quoi ils sont capables. Ils se tuent entre eux. J'lui avais dit pourtant, à mon idiot de fils, qu'il fallait pas les rejoindre. Il m'a pas écoutée.

Bref, j'suis allée voir les cartels. J'leur ai demandés si c'était eux qui avait fait disparaître le p'tit. J'en ai vu plusieurs. Je me suis fait lyncher, j'ai le poignet et les côtes cassées, mais je m'en fous. Si c'est tout ce qu'ils peuvent faire à une mémé, ils ont pas pu attraper Tij.

N'est-ce pas ?

En tout cas ils ont clamé qu'ils y étaient pour rien. Ça m'étonnerait qu'ils mentent, ils sont plutôt du genre à s'en vanter.

Parfois j'imagine que Tij était un ange tombé du ciel, et qu'il y est reparti. Que not' Seigneur l'a rappelé. Il l'aurait mérité.

Ou alors, il a passé le mur. Certains disent qu'c'est l'paradis là-bas, d'autres que c'est l'enfer. J'préfère croire que c'est le paradis.

Et il y est allé, il s'est envolé par-dessus avec ses petites ailes d'anges. J'suis sûre que de l'autre côté, ils savent reconnaître les gens comme lui. Ceux qui peuvent voler.

Rita est venue me voir. Elle venait chercher des galettes, gamine. On s'est plus parlé depuis des années, mais sa visite m'a fait du bien. Ça fait quelques jours que j'vais plus à l'usine, je peux plus marcher. Elle est venue m'apporter une galette de maïs.

Elle m'a aussi racontée ce qu'elle a vu, y a un mois. Elle ose pas l'dire à Maria. D'ailleurs, tous ceux qui ont vu préfèrent le garder pour eux. À moi, elle me l'a dit.

Y paraît que Tij est monté sur le mur, elle l'a vu depuis sa fenêtre. Il est monté, et il s'est mis debout dessus malgré les barbelés. Et là, il s'est mis à crier que c'était son trône. Sa vraie place.

Puis il est tombé.

Un Blanc lui a tiré d'ssus. Il est tombé de l'autre côté du mur. Comme pour défier le meurtrier. Même dans la mort, il est teigneux, le p'tit. C'est digne de lui, cette fin.

J'ai pas vu Rita repartir, mon cœur a lâché avant.

Le petit ange qui est venu m'emmener aux cieux ressemblait à Tij.
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Jocelyne Giafféri · il y a
Terrible humanité en souffrance où apparait la bonté .
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Fid-Ho LAKHA · il y a
Vous abordez des sujets graves sous un titre anodin , tout cela en 7 minutes qui passent aussi vite que la vie de Linda qui voulait vivre en Tij…Mes voix !
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Granydu57 Ww · il y a
Ange est retourné parmi les anges. Une belle histoire, émouvante. Mes 5*****
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. LaNif · il y a
Une histoire émouvante servie par une écriture remarquable, bravo !
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Patrick Peronne · il y a
Triste, touchant et une belle maîtrise de l'écriture. Bravo et belle finale :-)
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Joëlle Brethes · il y a
Quand on est trop différent des autres à tous égards il est difficile, voire impossible, de se faire une place dans un tel environnement. Pauvre Tij !
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CATHERINE NUGNES · il y a
J'ai voulu lire vos autres nouvelles, mais je n'ai pas eu d'accès, dommage.
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Aurore Guillon · il y a
Merci beaucoup ! À cause du piratage elles ont été effacée, je les remettrai quand j'aurai le temps ^^'
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CATHERINE NUGNES · il y a
Une bien triste histoire mais oh combien vraie. Merci pour le plaisir que m'a procuré la lecture de votre récit, pas de happy end mais il ne pouvait pas en avoir . Vous avez mes voix, bonne finale.
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Ombrage lafanelle · il y a
Une écriture très agréable à lire et une histoire émouvante. Mes voix
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Armelle FAKIRIAN · il y a
Une histoire touchante, très belle, où la tristesse n'est jamais trop loin de l'espoir. Merci 😊

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