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Théorie des météorites.

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Serge

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Si tu viens dans ma ville, tu verras des choses extraordinaires, c’est une grande ville, peut-être la plus belle de France. Tu pourras visiter sa gare et descendre son escalier monumental. Au pied de cet escalier, prépare-toi à prendre la ville grouillante en pleine gueule, mais avant de plonger dans la fourmilière, avance encore une vingtaine de mètres et tourne légèrement la tête sur la droite, voilà. Tu la vois cette vielle enseigne de boutique déglinguée et sans âge ? Maintenant abaisse ton regard, c’est ça, dans le renfoncement. Au pied du rideau métallique fatigué, tagué de tristesse et de haine, blottie contre lui, habite une famille humaine, sur ce même trottoir ou tu seras – si tu es normalement constitué(e) – tenté de presser le pas.

Hors du temps, ils semblent rassemblés ici depuis toujours, ne semblent plus voir les passants et se sont organisés comme dans un studio, mais en plein air et en beaucoup plus sordide, je te passe les détails. Cette famille discrète à laquelle les passants ont fini par s’habituer – comme à du mobilier urbain –, survit dans cet environnement, sous notre regard, été comme hiver. Quoi ? Il ne faut pas dramatiser, la misère est moins pénible au soleil ? Dis, tu en as d’autres comme celle-là ?
Forcément, cette vie au grand air, que je ne conseillerais pas à nos navigateurs solitaires les plus aguerris, ça endurcit le cœur, le corps, et même la voix. Ils font pourtant tout pour nous ressembler, jusqu’au smartphone détraqué trouvé dans nos rebuts, provisoirement réanimé à grands coups de jurons. Et le fossé se creuse, et les piétons – moi y compris – s’écartent un peu plus chaque jour, avec une larme de crocodile pour ces enfants livrés à eux-mêmes, dont le terrain de jeu est délimité par les poubelles de la ville qui dégueulent notre trop plein de tout, et les particules fines de la circulation, bien concentrées, juste à la hauteur de leurs visages barbouillés.

Chaque coucher de soleil les éloigne de notre galaxie, policée, connectée, instruite, éduquée, de notre galaxie du paraître, de l’illusion, du virtuel, de la banalisation, une véritable machine à banaliser la misère et la violence. Imagine une famille humaine, celle-ci si tu veux – la nationalité ? On s’en contrefout –, une vraie famille, avec père, mère, et enfants. Non, cette famille n’habite pas la planète du Petit Prince, mais une météorite grise et sale, qui en tentant de percuter notre planète aurait raté son objectif, et s’enfoncerait sans espoir de retour dans le vide sidéral. Chaque seconde qui passe les éloigne vertigineusement du présent et de leur condition humaine, et les voilà bientôt projetés à la case zéro de l’histoire de notre espèce.
Tu penses que je déraille ? Allons, ne sois pas si dur, ce ne sont que des mots maladroits qui tentent avec leurs limites, de restituer une émotion. S’émouvoir... Tiens, immergeons-nous un instant veux-tu ? Imagine-toi ce matin-là au pied de l’escalier monumental de la gare, à un jet de pierre du vieux rideau ; tu marches dans leur direction, normal, c’est ton chemin. Difficile de les ignorer, mais bien sûr, tu es blindé(e), n’est-ce pas ?

La famille est là, rassemblée comme d’habitude, blottie dans le renfoncement, juste sous l’enseigne, sans se préoccuper des deux petits enfants qui s’amusent comme tous les enfants du monde ; le trottoir est leur jardin, les poubelles leur trésor et la main crasseuse qu’ils tendent au passant, leur jeu préféré. L’adolescente qui se tient à distance surveille les bambins. Pour mieux accrocher le regard, elle a été déguisée, grimée en femme, mais son regard fardé reste triste et sauvage. Pour elle, mendier n’est déjà plus un jeu, c’est normal, comme il est normal pour les filles de son âge de franchir chaque matin, avec une légère angoisse au ventre la porte du lycée.

Leur mère effacée, entretient consciencieusement l’appartement familial, traversé de part en part et dans les deux sens, par le flot des voyageurs qu’elle ne voit plus et qui ne la voient plus. Tentative dérisoire de survie, illusion de dignité, mirage dans le chaos, pense ce que tu veux, elle y croit ferme à son trois pièces cuisine, sinon, comment ferait-elle ? Surtout avec lui...
Attention justement, là, devant toi !

C’est sûr, comment pouvais-tu le voir du haut de ton assurance, accroupi sur le trottoir, les muscles tendus, hirsute et sans âge. Tu l’as échappé belle ! Il aurait pu te dépecer sur pied, comme il le fait en ce moment avec ce vieux moteur électrique, qui finira bien par cracher ses fils de cuivre. Cette pierre qu’il tient dans sa main droite, cette position accroupie si particulière, ce râle qui s’échappe à chaque coup porté, tout ça devrait normalement te rappeler une certaine météorite, s’éloignant par un aller simple, vers nos origines et entraînant dans sa course folle, cette famille oubliée. Cet homme qui n’en a que l’apparence, vient sans le savoir, de reproduire devant toi le même geste de survie que son lointain ancêtre, le tien aussi, qu’il s’apprête à rejoindre. Qui sait s’il ne sera pas entraîné avec sa famille, encore plus loin dans le temps, bien avant le début, jusqu’au bord du néant.


*****

Imagine à présent une autre météorite, phosphorescente celle-ci, habitée par une étrange créature. D’apparence humanoïde, difficile à dire, tant elle est immobile et repliée sur elle-même. De son corps difforme et translucide, émerge un long doigt, effleurant une masse lumineuse palpitante et flasque, plutôt sphérique. Ses yeux énormes sans paupières sont hypnotisés par cette source de lumière aux couleurs changeantes. Un petit grognement nasillard de satisfaction s’échappe d’un orifice ridiculement petit, incapable depuis bien longtemps d’articuler quoi que ce soit. Cette créature est seule sur sa météorite, d’autres créatures semblables sont également désespérément seules sur d’autres météorites phosphorescentes de même taille, qui ne se rencontrent jamais, même si, en termes de probabilités...

Chaque créature se nourrit par l’intermédiaire de son doigt, du rayonnement de cette forme lumineuse qu’elle ne quitte jamais des yeux. Elle se suffit à elle-même et se régénère grâce à un phénomène de mue qui permet l’éclosion d’une nouvelle créature. De l’ancienne peau craquelée et terne, c’est un long doigt diaphane qui apparait en premier, attiré par la source de vie lumineuse. Lorsque la petite créature se dégage de sa carapace, ses yeux sont encore voilés par de fines paupières, qu’elle perdra au contact de la lumière nourricière. Le cycle peut alors recommencer...

... Jusqu’à ce que la créature éprouve subitement le besoin de contempler le ciel, et que son regard soit irrésistiblement happé par les étoiles, c’est le signe. L’orifice de sa bouche se dilate enfin, laissant échapper un ‘’Aaaah ! Cosmique ‘’, deux bras graciles apparaissent alors pour accueillir l’immensité ; son corps restera pour toujours pétrifié dans cette position. La forme lumineuse perdra progressivement de son éclat et la météorite s’éteindra à son tour, emportant sa créature dans l’éternité.
Cherche bien, tu as sûrement déjà rencontré l’ancêtre de cette créature dans la rue, dans le métro peut-être : le doigt disgracieux caressant sa lumière vorace, désespérément, tragiquement seul, isolé sur SA météorite, SON profil, SON réseau. Personnellement – et cela n’engage que moi –, je trouve le pré-homme au silex bien plus avenant. Il arrive fréquemment que la météorite phosphorescente croise la météorite grise et sale, mais la créature au doigt démesuré ne distingue plus les couleurs ternes, et le pré-homme au silex lui, aveuglé par cette lumière insolente, préfère regarder vers le sol pour étouffer sa haine meurtrière.

On peut toujours rêver, même d’une collision entre ces deux météorites. Un nouvel astre naîtrait de cet accident, un astre minuscule qui ressemblerait à s’y méprendre à une ancienne planète du système solaire – en plus réduit bien sûr –, ni sombre, ni vraiment lumineux, plutôt bleu, avec ça et là des masses plus ternes. Mais rêvons encore un instant veux-tu ? Rêvons d’une nouvelle créature, qui pourrait ouvrir les bras sans risquer de se pétrifier, d’une créature debout, sans haine et sans armes, avec dans les yeux le reflet des étoiles qu’elle aimerait à contempler. Idéaliste ? Peut-être, mais connait-on seulement la force du rêve ?


*****

Revenons sur terre, te voilà à nouveau au pied de l’escalier monumental. Le trottoir d’en face te propulse dans la ville sale et bruissante. Un appel sur ton smartphone de dernière génération vient briser la routine, au contact de l’écran, un visage familier, oasis de fraîcheur, t’interpelle en souriant.
« Salut toi, on se voit ce soir comme d’hab... ? »
Tu n’auras pas le temps de savourer d’avantage ce mirage numérique, car tu roules soudain sur une masse vivante pour te retrouver, après un magnifique soleil, à plat ventre deux mètres plus loin. Heureusement, rien de cassé, mais ton joujou technologique a rendu l’âme, explosé ! Tout comme ce moteur électrique d’avant-guerre, qui dégueule enfin ses tripes sur le trottoir. Tu relèves doucement la tête – tout peut arriver, tu en as le pressentiment. Te voilà à présent nez à nez avec ce qu’il reste d’un homme, un étranger, un marginal bestialisé vêtu de misère, tout aussi surpris que toi. Dans sa main crispée, cette pierre, qui reste, dans la position accroupie où vous vous trouvez tous les deux, comme une menace juste au-dessus de ton crâne !

Questions :
Lui tendras-tu naturellement la main pour le rassurer sur tes intentions, ou t’assurer qu’il ne soit pas blessé ? Abaissera-t-il lentement son arme de fortune, pour lever les yeux vers toi et prolonger l’instant, pour te faire passer une étincelle, un message, lui qui ne maîtrise ni tes codes, ni ta langue :
« N’aie pas peur mon ami, tu vois, par terre, on est pareil tous les deux ! »

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Elisabeth Marchand · il y a
Certains vivent, d'autres survivent... texte bien réaliste aussi bien écrit que décrit...
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Zutalor! · il y a
C'est une histoire qui arrive tous les jours aux citadins des grandes villes : croiser un destin différent du sien en dépit d'une très lointaine origine commune.

Ainsi, à la fin des fins, c'est-à-dire aujourd'hui, deux univers se retrouvent "nez à nez" à la suite d'un soleil (techniquement complètement) farfelu effectué par l'un, celui de l'ère du téléphone portable, qui a "buté" dans un autre, assis sur le trottoir, demeuré, lui, à l'âge du silex ?
Intéressant mais il faut reprendre la séquence précédant le "nez à nez", non ?
Signé: un ancien pratiquant de la gymnastique au sol.
PS : tout comme je l'ai été pour votre "Regard d'une voleuse", je suis content qu'Alain Chenoz ait remarqué ce texte...

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Serge · il y a
Merci de votre lecture Zutalor ! Nouvellement débarqué sur ''Short Edition'', Je suis sincèrement touché par les marques de sympathie, la bienveillance qui semble être la règle, et émerveillé par la capacité et la volonté de partage.
Belle année d'écriture !

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Gladys · il y a
Ne vous répandez pas en remerciements Serge, vous méritez les éloges des meilleurs d'entre-nous et je suis persuadée que bientôt vous prendrez la file de la cohorte qui sévit ici et encore, j'ai fait une pré-sélection. Merci à vous et au talent dont nous avons la chance de bénéficier. Courte mais belle littérature déjà distinguée qui va faire du chemin à n'en pas douter si le souffle ne s'altère pas.
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