Théorie de l'évolution

il y a
15 min
458
lectures
12
Qualifié
Johannesburg

La salle était comble. Des milliers de personnes étaient venues de toute part du continent pour écouter le célèbre docteur en génétique, le Sauveur. Nulle part ailleurs sur les terres d’Afrique on n’avait connu un tel tumulte. La foule s’entassait à l’extérieur, escaladait les palissades, renversait les barrières ; le phénomène était tel qu’on avait exigé des écrans géants, à l’extérieur, afin de permettre la diffusion en direct.
Partout à dix-huit heures, la population se pressa autour des téléviseurs, alluma les radios et cessa toute activité.
L’effervescence atteignait son zénith lorsque les lumières formèrent des halos et plongèrent sur la scène. Dans le stade, la masse s’échauffa.
Il n’existait à cette époque aucun discours capable d’amasser tant d’attention que celui du docteur Martin Bienheureux. Sur un air de Show must go on, la célébrité en blouse blanche fit son apparition.
Et le show fut.

— Quel accueil ! Mais quel accueil ! Vous me faites honneur et, je crois, je crois, n’avoir encore jamais eu un public aussi chaleureux que vous. Sachez, mesdames et messieurs, que je suis tout aussi ravi et fier de me présenter devant vous aujourd’hui.
Le docteur fit sa révérence. Applaudissements de la foule et l’écho de l’euphorie collective résonna jusqu’aux confins des frontières africaines.
Bienheureux prit son air sérieux et pénétra de ses yeux l’œil noir de la caméra. Silence sur le plateau.
— Le programme Jouvence permet aux hommes et aux femmes de tout âge, de toute nationalité et de tout genre de pouvoir enfin vivre leur humanité telle qu’ils la désirent. Enfin, nous avons la possibilité de vivre une vie heureuse, paisible et révolutionnairement longue. Intriguant, n’est-ce pas ? Jouvence, c’est créer la race d’une humanité future perfectionnée, c’est réussir là où la nature a échoué… C’est se hisser aux portes du Créateur !
Cris d’approbation et sifflements ravis.
— Oui, oui, vous m’avez entendu, le Créateur, rien que ça. 
Rires.
— Grâce à Jouvence, nous faisons de nos défauts des qualités et de nos maux des songes. L’harmonie n’est plus une illusion, mesdames et messieurs ! L’harmonie, c’est vous. 
Clin d’œil caméra.
— Jouvence part de cette simple théorie : si le noyau est bon alors il n’y a pas de raison pour que le fruit soit pourri, non ?
Approbation de la salle.
— Vous êtes ce que vous choisissez être et vos actes définissent ce que vous êtes. Mais passons l’aparté philosophique, car je sens que j’en perds déjà certains. 
Rires.
— La génétique ! La génétique, donc, parlons-en. L’origine du monde, la création et l’immortalisation de l’humanité : la gé-né-tique. Quel mot barbare, vous ne croyez pas ? Et pourtant, c’est grâce à ce mot que nous pouvons, aujourd’hui, vous proposer la solution que vous attendiez. 
Silence. La tension grimpa d’un cran.
— Laissez-moi vous expliquer. La génétique, c’est une science qui étudie les principes de l’hérédité, c’est-à-dire tout ce que nous, êtres vivants, nous nous transmettons au fil du temps. Bien. Chacun d’entre nous ici présent possède un lot de chromosomes de son père et un lot de chromosomes de sa mère. Dans ces chromosomes, on retrouve ce qu’on appelle l’ADN et c’est cet ADN qui contient l’information génétique héréditaire. Vous me suivez toujours ? 
On acquiesça et on applaudit dans le public. Martin sourit.
— Vous êtes décidément un public génial. Bien, donc la génétique, c’est l’étude de ces informations qui nous définissent. Parce que, oui, mesdames et messieurs, ce sont nos gènes qui nous caractérisent. Pour tout, absolument tout. Pas étonnant que, si l’un de vos parents a une fragilité quelconque et qu’on retrouve, disons, des antécédents de cancer dans votre famille, vous serez vous aussi sujets aux cancers. La mauvaise chance, pas vrai ? La terrible malédiction de la loi du plus fort, hein ? Dur de rivaliser contre la nature qui fait son tri. 
La déception s’exprima bruyamment et quelques moues inquiètes apparurent sur les écrans.
— Mais ! Mais ! Nous avons la solution. 
Martin ouvrit les bras. Il dit à voix basse, mais près de son micro :
— Eh oui, nous l’avons. Imaginons ! Prenons ma mère, par exemple. La mère de ma mère, ma grand-mère donc, une femme charmante… 
Il laissa sa voix en suspens ce qui provoqua les rires de l’assemblée.
— Ma grand-mère donc, était atteinte d’une maladie dont on n’entend plus tellement parler ces derniers temps, elle était atteinte d’hémophilie. Vous savez ce que c’est ? C’est quand on fait des hémorragies dès qu’on saigne, car le sang est incapable de coaguler. Bref, passons. Ma grand-mère était hémophile et, on ne choisit pas sa famille et encore moins ses gènes, hein, elle l’a transmis à ma mère. 
Stupéfaction dans la salle. Un sentiment d’horreur émana. Bienheureux eut l’expression peinée.
— Oui, c’était une terrible maladie. Bien, donc ma mère est hémophile et doit prendre tout un tas de précautions démesurées pour ne pas se vider de son sang, littéralement. Je vous laisse imaginer la difficulté de son quotidien, sa peur de se couper, sa peur de sortir, sa peur de tenter de nouvelles expériences… Et ses règles. Ses menstruations abondantes et interminables, mais auxquelles elle tenait parce que, ma mère, voyez-vous, a toujours désiré un enfant. 
L’assemblée était, de toute évidence, touchée par la confidence. Le docteur paraissait lui aussi ému.
— Oui, oui… Et donc, je suis venu au monde. 
Nouvelle révérence et tonnerre d’applaudissements.
— La crainte de ma mère était, évidemment, et quand on a conscience de la transmission héréditaire des gènes, des bons comme des mauvais, on serait tout aussi effrayé qu’elle l’était, sa crainte était que je sois moi aussi hémophile. La chance lui a souri parce que, fort heureusement, je ne le suis pas. 
Ovation générale.
— Merci, merci, enfin remerciez la génétique de mon père et les bonds de génération. Bien, donc je ne suis pas hémophile, mais moi aussi je veux des enfants. Le risque que ma fille ou mon fils ait la maladie de ma mère est élevé, au moins de 70 %. C’est un risque, mais je suis prêt à le prendre. Avec mon épouse, donc, nous avons un enfant. Rien. Ouf, nous sommes chanceux. 
Il fit mine d’éponger son front et scanna d’un œil vif la foule qui retenait son souffle.
— Le deuxième par contre… 
Silence. La tension était insoutenable dans le stade.
— Eh bien nous ne savons pas encore puisqu’il ne naîtra que dans quelques mois, mais… 
Relâchement instantané du public, soupir général et ricanement narquois du docteur ravi de son effet.
— Je vous ai bien eus… Mais, mais, je disais, il ne naîtra que dans quelques jours, mais nous avons pris des précautions. 
Il souleva ses sourcils et ajusta son sourire pour le rendre complice, malicieux, brillant d’un secret qu’il gardait au bord des lèvres et qu’il s’apprêtait à révéler.
— Imaginons, mesdames et messieurs, si Jouvence avait existé au temps de mon arrière-grand-mère. Oui, mon arrière-grand-mère, parce que c’était au moment de sa grossesse qu’on aurait pu changer les choses et, pourquoi pas, annuler cette malédiction qui poursuit ma famille depuis plusieurs générations. Mais on ne refait pas le monde avec des si, pas vrai ? Alors, avançons. À l’époque, nous n’avions pas les connaissances que nous avons aujourd’hui et, surtout, nous n’avions pas Jouvence. 
Nouveau silence empreint de mystère. La salle ne tient plus d’attendre la révélation.
— Avec Jouvence, on aurait fouillé dans le patrimoine génétique de ma grand-mère pendant qu’elle grandissait dans le ventre de mon arrière-grand-mère. Avec Jouvence, on aurait trouvé le gène défectueux et on l’aurait remplacé. On aurait équilibré ce qui était déséquilibré et on aurait ainsi permis à ma grand-mère, mais aussi à ma mère, de vivre sans se soumettre aux contraintes de la maladie. Merveilleux, n’est-ce pas ? Irréel, impensable, fantasque ! 
On notera les perles de sueur sur ses tempes.
— Mais vrai. Oui. Vrai, mesdames et messieurs. Maintenant. Aujourd’hui. Nous pouvons. Mon enfant à naître n’a aucune chance d’être hémophile, pas plus que ses enfants et pas plus que ses petits enfants. La malédiction est terminée. Game over. 
Une satisfaction maligne se dessina sur ses traits, et il leva les paumes de ses mains vers le ciel, dans un geste de remerciement ou d’innocence, nul ne saurait dire.
— Vous voulez connaître le secret ? 
Acclamations de la foule, on opinait et on exprimait sa volonté de découvrir le comment par des hurlements emportés. Bienheureux laissa l’atmosphère s’emplir de griserie encore un peu avant de reprendre.
— Je vais vous le dire. Jouvence… La transformation génétique. Imaginons ! Ne voulez-vous pas le meilleur pour vos enfants ? Votre père est cancéreux – on estime qu’il y a trois cent mille morts par an dues aux cancers – votre mère est sujette à l’eczéma… Vous voilà rattaché avec un sacré mauvais pack génétique ! Mais aujourd’hui… Terminé, game over, Jouvence est là. Avant même que vous naissiez, vous êtes protégé de la fatalité de l’hérédité génétique. Tout ce qu’il faut, c’est quelques manipulations et, hop, tous vos soucis envolés. 
Silence.
— Et on peut même aller plus loin ! On s’est rendu compte que l’ADN influence aussi votre équilibre interne et donc votre psychologie. Il y a peu, on parlait du gène de l’alcoolisme, de la mémoire génétique. Alors, imaginez ! Agressions, viols, violences, malheurs, traumatismes… Tout ça, toutes ces choses terribles, terminées ! Je le répète, game over. Nous avons trouvé la solution et elle est toute à nous. Imaginons ! Mesdames, messieurs, imaginons à quoi ressemblerait le monde de demain si on parvenait à éradiquer la dépendance, la violence, la maladie ! Imaginons ! Nous avons la solution et je la résumerai seulement en trois mots : transformation, bonheur, éternité. Oui, trois mots qui résument à eux seuls le programme Jouvence. Transformation, bonheur, éternité ! 
La foule à semi-plongée dans l’hystérie du discours récita les mots.
— Alors, n’hésitons plus : sauvons-nous, sauvons nos enfants, sauvons l’humanité. Nous avons le pouvoir de changer les choses, le pouvoir d’agir dans ce monde, alors agissons. Qu’avons-nous à perdre, après tout ? 
Explosion de joie dans le public qui se leva et acclama le docteur. Tout le monde semblait subjugué.
— Mesdames, messieurs, sauvons nos enfants, faisons du bonheur un choix pour tous. Le pouvoir est entre nos mains maintenant. Transformation, bonheur, éternité ! 
Tout le monde était debout, tout le monde applaudissait, tout le monde de partout faisait résonner son euphorie à travers les exclamations.
— Merci ! 
Tonnerre d’applaudissements final.

Paris

Une femme était assise en face d’un bureau.
Ses yeux parcourraient les visages d’enfants dont les photos étaient exposées un peu partout, des parois jusqu’aux meubles, et même sur les stylos customisés. Elle soutenait le poids des regards qui, figés dans l’instant capturé, semblaient converger vers elle.
Elle roula ses iris. Sur le mur d’en face se trouvaient des portraits de familles. L’épanouissement se lisait sur chacun de leur trait. Elle tourna la tête. À droite, il y avait un tapis de jeu et une table sur laquelle étaient étalés quelques dessins à colorier. À gauche, elle observa le divan d’examen et le plan de travail d’une propreté immaculée. Elle imagina chacun des ustensiles qu’il utiliserait, tous luisants de technicité et garances des chairs explorées.
La vision devint insupportable. Elle leva ses yeux vers le plafond, seule partie de la pièce qui échappait à l’omniprésence des yeux qui l’épiaient. Tout était bleu, blanc, aseptisé, désinfecté, avec une odeur de javel et de vinaigre. Bientôt, l’air lui manqua.
Surtout, ne pas céder à la panique.
Elle jeta un coup d’œil aux fenêtres. Vissées, closes, elles ne laissaient que la lumière pénétrer dans la salle. Que faire ? Elle tira sur ses poignets enchaînés à un crochet sous le bureau. Elle pourrait se déboîter le pouce, s’arracher les veines… Mais après ? Elle ne pourrait pas passer par la fenêtre et deux policiers surveillaient l’entrée à l’extérieur.
Elle était piégée.
La porte s’ouvrit. Martin Bienheureux entra avec fracas.
— Madame Ciarlare ! Quel plaisir de vous voir ! Vous avez fait bon voyage ? Pas trop difficile ? J’espère que ces deux bougres à l’entrée ont été de bonne compagnie et attentionnés. Dans votre état, il est important de se ménager, n’est-ce pas ?
Le docteur ôta sa blouse opératoire, ses gants et son masque, les jeta dans une corbeille et enfila son vêtement classique de consultation. Ajustant ses cheveux et époussetant son pantalon, il traversa la pièce pour rejoindre en quelques enjambées la jeune femme.
Il baissa les yeux sur son ventre et un sourire enveloppa ses lèvres.
— Ça pousse, hein ?
Il s’esclaffa de sa boutade, seul.
— Bien, poursuit-il en prenant place sur le fauteuil en face d’elle, commençons.
Il leva ses billes brunes sur le visage fermé de sa patiente, sonda ses moindres ridules, les tressautements de ses paupières, le micro mouvement de ses muscles et la crainte visible et vainement dissimulée dans ses iris.
— Dites-moi que vous allez garder vos gènes concernant les caractéristiques physiques de l’enfant ! s’exclama-t-il.
Son enthousiasme était déroutant pour la jeune femme qui, menottée à son bureau, éprouvait tout l’inverse de ses sentiments. Bienheureux ouvrit le dossier que son secrétaire avait placé là et en lut les premières lignes, sans s’empêcher d’émettre des grognements désapprobateurs lorsqu’il tombait sur quelques informations qui le dérangeaient. Lorsqu’il eut fini, ce fut le regard d’un docteur absorbé par sa science qu’elle croisa, ce qui l’emplit d’effroi.
— Bien, Kala, dit-il. Vous êtes jeune, l’opération ne devrait donc pas comporter de complication. Non pas qu’il y en ait, mais, vous savez, plus on gagne en âge et plus les opérations sont risquées. On n’a pas encore réussi à faire de l’être humain un être d’acier, non ?
Il sourit, seul.
— Selon l’arrêt de justice, reprit-il, vous avez un pouvoir de décision sur l’apparence physique de l’enfant ainsi que sur certains traits de sa personnalité, que je devrais néanmoins faire valider par l’équipe judiciaire qui s’occupe de votre affaire.
Silence.
— Sale affaire, hein ?
Pas de réponse.
— Bien. L’arrêt impose également certains traits qui devraient corriger les légères déficiences que vous avez pu rencontrer dans vos codes génétiques respectifs, celui du père et le vôtre, j’entends.
Kala ne pouvait empêcher les tremblements de ses doigts dont les ongles entaillaient ses paumes.
— Physiquement, voulez-vous une dominance paternelle ou maternelle ? Vous pouvez choisir la couleur des yeux, des cheveux, leur nature, les traits du visage, le sexe… Je peux vous envoyer une représentation en trois dimensions à la fin de ce rendez-vous. Tout est une histoire de génétique, de biologie et de mathématiques. J’ai étudié vos deux dossiers médicaux ainsi que ceux de vos familles respectives, je pourrais donc vous conseiller.
Il n’y eut pas de réponse, pas d’expression, aucun signe de la part de Kala.
— Alors, plutôt vos gènes ou ceux du géniteur ?
Les lèvres de la jeune femme restèrent scellées. Le docteur comprit que ce cas allait s’avérer plus difficile que prévu, comme la plupart, d’ailleurs. Il prit une inspiration.
— Écoutez madame, je sais que ce n’est pas facile pour vous, que ce n’était pas votre choix, mais croyez-moi, aucun mal ne sera fait à votre enfant. Et puis, ce sera toujours le vôtre si c’est cela qui vous fait peur. On ne vous le retire pas, on vous le sauve. Vous devez m’aider, autrement tout sera choisi contre votre avis, ce qui serait très dénaturant pour vous et votre compagnon, croyez-moi. Il vaut mieux que vous m’aidiez à remplir ce formulaire.
Les larmes crépitèrent dans les yeux de Kala.
— Vous n’êtes pas la première et vous ne serez pas la dernière, fit-il d’un ton plus doux. Vous avez fait une erreur et c’est totalement humain. Comme je l’ai dit, nous n’avons pas encore réussi à créer des êtres d’acier… Mais nous y arriverons, un jour. Nous arriverons à la perfection, Kala. Permettez à votre enfant de vivre sans la menace de répéter les mêmes erreurs que vous. Là où votre génétique a échoué, nous allons le réparer et faire en sorte que ce petit bout de chou qui grandit jour après jour dans votre ventre ne fasse pas les mêmes erreurs que ses parents, aussi humain soit-il.
— Que veulent-ils faire de lui ?
Bienheureux, non mécontent d’enfin entendre une voix, relut l’arrêt de justice.
— Il est écrit que le père possède des traits de personnalité tendant vers l’égoïsme, l’agressivité et la rébellion. Il est également écrit que votre compagnon est un « éternel révolté ». Ils voudraient ôter cette partie du code génétique de votre enfant afin de faire davantage ressortir les traits de votre mère. Selon les tests, elle aurait une appétence pour la douceur, la générosité et… le sens du compromis. Ils souhaitent également ôter l’hyperactivité et l’alcoolisme portés par le côté paternel, ainsi que votre « aisance et complaisance dans le mensonge ». (Il leva les yeux, un peu railleur.) Êtes-vous à l’aise avec le déni, Kala ?
— Bien sûr que non ! Nous ne sommes rien de tout ça. Ce ne sont que des mensonges. Comment pouvez-vous généraliser sur un test aussi stupide ? C’est ridicule. Ne vous avisez surtout pas de me toucher ou de toucher à mon enfant.
Kala cracha son mépris par terre. Le docteur resta de marbre.
— Je vois, murmura-t-il. Malheureusement, les rapports médicaux, les tests cognitifs, psychiatriques, numériques, les reconstitutions, les souvenirs… Toutes les conclusions sont les mêmes. Votre compagnon a des antécédents de violence, il est écrit qu’il a été arrêté de nombreuses fois pour violence et outrage et que son père lui-même le battait. Saviez-vous que plus de la moitié des enfants battus battent à leur tour une fois adolescent ou adulte ? Ou même avant ? C’est ce que vous voulez pour votre enfant ? Qu’il soit violent et qu’il maltraite les autres ? Regardez votre compagnon, il ne sait répondre que par les poings à une frustration, ce qui, attention, est totalement explicable de par son histoire, mais, et vous en serez grée, qui est inacceptable.
— C’était une erreur.
Elle détourna le regard. Son front suintant d’une sueur enragée, trahissant son désespoir.
— Une erreur, répéta plus pensivement Martin. Voilà le point culminant, l’erreur. C’est cette erreur, cette regrettable erreur, qui ne peut plus se reproduire à l’avenir, vous comprenez ? Et la manipulation génétique a son rôle à jouer. La violence fait partie du code génétique, fait partie de chacun de nous, même, puisqu’elle nous a permis de survivre jusqu’ici, mais en avons-nous toujours besoin ? Ne sommes-nous pas suffisamment évolués pour arrêter de nous battre ? Nous pouvons l’éradiquer, Kala, alors pourquoi ne pas le faire ?
La jeune femme demeura interdite. En elle se mélangeaient la stupéfaction et l’écœurement, tous deux faisant remonter la bile au bord de ses lèvres. Elle ne reposa les yeux sur le docteur que pour le fusiller.
— On devrait avoir le choix.
— Malheureusement, répliqua Bienheureux, il y a des erreurs qui restent impardonnables et de mauvais choix qui doivent être arrêtés.
Un instant, ils s’affrontèrent silencieusement. Puis, Martin sourit et s’affaissa sur sa chaise.
— Bien ! s’exclama-t-il. Alors nous allons supprimer toute cette hostilité génétique, vous êtes d’accord ? Quelle mère ne voudrait pas un avenir heureux et paisible pour son enfant ?
Ses lèvres s’ouvrirent davantage et celles de Kala tremblèrent. Il poursuivit en griffonnant des notes sur le dossier qui demeurèrent illisibles :
— On retire violence, alcoolisme, rébellion, contestation et mensonge. On accentue la gentillesse, la douceur et la célèbre diplomatie de votre mère.
— Ma mère était incapable de prendre des décisions, cracha Kala. Elle ne se prononçait jamais, pour rien. Elle n’a jamais rien décidé de sa vie. Je ne veux pas de ça pour mon enfant, je veux qu’il puisse prendre des décisions par lui-même. Je veux qu’il soit libre et non pas influençable.
Il y eut un sourire crispé chez le docteur et il ne releva les yeux que pour les jeter sur la porte d’entrée, puis continua d’écrire.
— Bien sûr, dit-il, alors disons que nous allons doser cela avec vos gènes et prendre dans votre génétique paternelle. L’enfant sera diplomate, prêt à la conciliation, mais également doté de vivacité d’esprit, cela vous va-t-il ? En d’autres termes, il sera assez malin pour avoir de l’esprit critique. Mais, n’oubliez pas Kala, l’environnement dans lequel il va grandir compte tout autant que cette opération. S’il existe des choses innées, leur équilibre est fortement déterminé par l’éducation. Malheureusement pour vous, vous serez encore en prison quand il sera en âge d’aller à l’école. Il est écrit ici que ce sont vos parents qui seront en charge de l’enfant.
Feignant de ne pas voir l’expression d’horreur qui transparaissait sur les traits de Kala, Bienheureux lui lança un clin d’œil amusé.
— J’espère que votre mère ne déteindra pas trop sur votre enfant dans ce cas, ajouta-t-il seulement.
L’air se chargea d’électricité. Kala luttait pour ne pas pleurer. Martin se massa les tempes, soudain pris d’une migraine.
— Votre enfant sera parfait Kala, comme tous ceux dont les parents ont fait confiance à Jouvence. Le futur a besoin d’une génération parfaite. Nos ancêtres ont fait trop d’erreurs. Ah, dites-moi ! Quelles caractéristiques voulez-vous accorder à votre enfant ? Plutôt un manuel, un artiste… non pas un artiste ça ne collerait pas. Avec ce que je vois, il pourrait faire de la politique… Mais étant donné vos casiers judiciaires respectifs, le juge n’acceptera jamais. Disons… Avec son sens de la diplomatie, il pourrait en plus avoir une empathie légèrement surélevée. Ajoutée à la générosité, il serait parfait pour les métiers altruistes et nous en avons d’autant plus besoin que la dernière guerre a fait beaucoup de dégâts. Vous êtes d’accord, Kala ?
— Pour qu’il fasse un métier d’altruiste ? Docteur, je suis enceinte de cinq semaines.
— Le moment parfait pour décider de son avenir, n’est-ce pas ? C’est très épanouissant d’avoir un tempérament humain et généreux avec autrui. Il saura prendre soin des autres et sera un enfant très aidant. Non, franchement, vous auriez tort de refuser. L’égoïsme de son père serait ainsi éradiqué, selon les ordres du juge.
— Son père n’est pas égoïste.
— C’est pourtant ce que le rapport relève, madame.
Les larmes dans ses yeux redoublèrent d’intensité, elle s’accrochait à l’espoir, à l’humanité, à l’empathie de ce personnage, cet homme, ce père, et oublia qu’il était à l’origine de ses souffrances.
— Vous ne pensez pas que les enfants devraient être le fruit d’un mélange aléatoire ? demanda-t-elle en se penchant par dessus le bureau. Vous ne croyez pas que les défauts soient eux aussi nécessaires ? Une identité, c’est un mélange de défauts et de qualités, d’échecs et de succès. Vous ne pouvez pas tout contrôler… Que fait-on de la surprise ? Du hasard ? De la vie ?
Martin fronça les sourcils.
— Les défaillances ont causé beaucoup trop de malheurs, dit-il. Trop de guerres, trop de violences et de meurtres ont été commis. Allez dire ça à toutes celles qui sont violées, frappées, assassinées. La pauvreté peut être réduite grâce à des enfants comme le sera le vôtre, généreux, humain, capable d’empathie et d’altruisme. Notre avenir est déjà tout tracé et il est en nous. Tout est dans le code. Nous avons su trouver la science pour faire de ce monde un endroit paisible. Enfin ! Je pense que les hommes sont fatigués de se battre, contre eux-mêmes et contre l’univers tout entier. Nous méritons du repos et Jouvence nous l’offre sur un plateau. Regardez-moi, j’ai l’esprit d’un vieil homme et j’en ai vu des horreurs. J’ai rafistolé des jambes qui avaient sauté sur les éclats d’une bombe et j’ai accouché des femmes qui servaient d’esclaves sexuelles. Si Jouvence avait agi sur les oppresseurs, il n’y aurait jamais eu de tout cela. Vous et votre enfant vivrez dans un monde où il n’y aura pas de gueules cassées ni de corps mutilés, n’est-ce pas suffisant ?
Kala se pinça les lèvres. Dans un élan de protestation, elle bondit en avant et fit cliqueter ses menottes sous le bureau.
— Peut-être est-ce juste une histoire d’éducation. L’empathie, ça s’enseigne, la gentillesse et la bienveillance aussi. Et ces malheurs… Peut-être doivent-ils exister. Peut-être devons-nous les accepter, parce que c’est ce que nous avons fait depuis toutes ces années et parce qu’il y a toujours des oppresseurs. Qui oppresse quand on m’oblige à changer la génétique de mon bébé contre ma volonté ? Qui oppresse quand on condamne un enfant pour les erreurs de ses parents ? Où est l’empathie ici ? La gentillesse ? La bienveillance ? Vous ne commencez même pas par le pardon, et vous voulez que je gobe vos salades sur un monde meilleur. Tout ce que vous faites, c’est jouer avec les corps humains comme avec des grenouilles. Vous fabriquez des clones et je ne veux pas que mon fils soit la copie conforme d’autres enfants. Ne devrait-il pas se construire lui-même ? Comme vous l’avez dit, l’éducation influence les gènes. Toute cette violence que vous nous attribuez faussement n’aura aucun sens si on lui apprend l’altruisme. On ne naît pas violent, aucun bébé ne naît violent, on le devient simplement. Il ne sera pas violent parce que personne ne lui apprendra à l’être, c’est cela l’éducation. Vous jouez à Frankenstein. Vous façonnez des rêves docteur, et un jour vous vous réveillerez. Mettez toute la gentillesse que vous voulez dans son ADN, si mon père se met à le battre, vous aurez tout autant de chance d’en faire un violent. Ce que vous dites n’a aucun sens, ce ne sont que des mots pour plaire, du vent !
Pour conclure son discours, elle cracha une nouvelle foi au sol. Le généticien arqua un sourcil. Dans un cri de lionne prise dans les filets des braconniers, elle tentait de protéger ce qu’elle préservait encore du monde. Martin se pencha un peu plus vers elle, de telle sorte que leurs souffles s’entremêlèrent. Il paraissait calme.
— Madame, dit-il, comme vous le dites, l’environnement éducatif est primordial. Ce que nous voulons créer, c’est une réaction en chaîne : créer une génération parfaite qui saura éduquer les générations d’après afin que Jouvence cesse un jour d’exister. Nous cherchons seulement à rééquilibrer l’existence. L’humain naît faillible et nos gouvernements sauront faire le nécessaire pour apprendre aux êtres faillibles à ne pas éduquer les enfants des premières générations de Jouvence dans cette instabilité-là. Quant à nous, nous voulons seulement supprimer ce que nous considérons comme une faiblesse du corps. Ne voulez-vous pas vous savoir en sécurité quand vous rentrez chez vous tard le soir ? Ne voulez-vous pas être aidée quand vous serez trop enceinte pour porter vos courses toute seule ? Ne voulez-vous pas que votre enfant évolue dans une société sans violence, où l’aide et l’humain priment avant tout ? C’est cette société-là que nous désirons. Une société de paix où chaque être est capable de vivre sereinement avec l’autre. Nous ne voulons garder que ce qui est bon en nous, et seulement ça. N’est-ce pas une cause assez noble pour vous, Kala ?
— Si c’est si noble, docteur, pourquoi ai-je l’impression de tuer mon bébé avant même qu’il en soit devenu un ? Pourquoi ai-je l’impression de le priver de son identité, de lui voler sa vie ?
Elle sanglotait désormais, incapable de retenir en elle et plus longtemps l’humidité de son amertume. D’un geste instinctif, elle serra son ventre de ses mains, si fort qu’on aurait dit qu’elle voulait à jamais ancrer l’enfant dans sa chair, l’empêcher de sortir.
— Parce que vous êtes issue d’une génération qui ne connaît que les prémisses d’un nouveau monde, soupira-t-il. Nous ne pouvons plus nous permettre de faire autant d’erreurs. Nos jours sur cette planète sont comptés, des milliers de vies humaines sont en jeu, nous ne pouvons pas nous permettre d’être faillibles. Un humain sans failles, Kala, c’est le but de notre travail, un humain sans failles.
Elle renifla.
— Ce n’est donc pas d’humains que votre monde sera composé demain.
— Et n’est-ce pas plus sage, ma chère Kala ? N’est-ce pas plus sage ?
12

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !