Théo, tueur de touristes

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Aventurière des temps modernes, professeur de Mathématiques, mère de douze enfants, je les ai scolarisés à domicile jusqu'en terminale. Ils se sont éparpillés, certains sont mariés, et ont  [+]

Au Bel Aubépin, le jardin de ses grands parents, Léa regardait son oncle endormi à l'ombre du cerisier. Il avait posé son cahier sur la table de pierre, près de lui.
Elle le connaissait mal. Tantôt gentil et amusant, tantôt maussade, méprisant, cynique, il la déroutait un peu.
-Puis-je lire ? Avait-elle déjà demandé en montrant le cahier.
-Non, ce n'est pas pour les enfants, avait-il répondu.
Et cette interdiction avait renforcé la curiosité de l'enfant.
Mamie, demanda-t-elle, que signifie : ce n'est pas pour les enfants ?.
-ça dépend, le texte est peut-être violent, ou présente des personnages amoraux : il ne faut ni choquer les enfants, ni les effrayer.
-Et les adultes ?
-La vie offre de beaux spectacles, mais aussi de méchants. Pense aux guerres. On envoie des jeunes gens tuer ceux du pays d'en face. Bien forcés, ils obéissent, préférant voir les autres se coucher que mourir eux-mêmes. Et on forge une haine de cet étranger, pour justifier l'acte. Les enfants le savent, cela suffit, pourquoi heurter leur sensibilité? Les adultes, plus solides, doivent en connaître davantage, pour prévenir de telles horreurs, pour limiter les folies des chefs .Les parents protègent les enfants encore fragiles : Ils sauront plus tard, quand ils seront forts
-Je comprends, Mamie.
Néanmoins, la tentation durait depuis trois jours. Dès que Mamie l'eut quittée, Léa saisit le cahier, et courut dans sa meilleure cachette. Personne ne pourrait la voir.
Le titre figurait sur la première ligne : Théo, tueur de touristes. L'écriture, irrégulière, mal formée avait un effet répulsif, mais il s'agissait de l'œuvre du Tonton.
-Les livres, disait son grand-père, les poésies, tous les écrits, nous renseignent d'abord sur l'auteur. Léa, inconsciente de son indiscrétion, avait hâte de mieux connaître son oncle. En effet, quoiqu'elle le trouvât trop ironique et parfois rabat-joie, elle l'aimait bien. Et Tonton Rod, célibataire, adorait sa nièce.
Théo était réceptionniste dans un hôtel de luxe, comme Rod.
Mais, alors que Rod critiquait discrètement son travail, Théo ne cessait de grogner; ce métier ne demandait guère de qualification, mais quelle monotonie !
Il maintenait le réceptionniste prisonnier d'une loge toute petite, Et Théo critiquait les touristes. Ceux dont la joie communicative s'étalait, ravis de leurs découvertes, des repas, des rencontres...Ces imbéciles se réjouissent sur commande !
Ceux qui se disputaient ou grondaient leurs enfants, le prenant pour complice ou pour juge :
-Plaignez-moi, je couvre ma femme de bijoux, m'ennuie ici pour lui complaire, et elle voudrait en plus que je m'intéresse au pays, et lui fasse la cour comme au temps des fiançailles !
ou bien : tais toi, petit démon, le monsieur te regarde, que pense-t-il de toi ?
Les gens cultivés le fatiguaient : les uns font étalage de leur savoir, d'autres posent toutes sortes de questions auxquelles nous ne savons pas répondre. Théo les détestait tous :
Les généreux, qui distribuaient les pourboires largement l’humiliaient, mais il méprisait les autres, ces avares égoïstes
" Ils oublient que nous sommes des hommes, et nous saluent par un automatisme que la société a développé, mais n'attribuent plus aucun sens aux mots, je reste pour eux une machine, qui donnera la clé, le courrier, le renseignement souhaité.. "
D'autres, curieux, sans doute des malheureux en quête d'une relation d'amitié, ne serait-ce que brève, s'adressent à moi avec bienveillance et intérêt, mais en fait, ne songent qu'à eux. D'ailleurs, en partant, ils me remercient de ma gentillesse : ils ont obtenu ce qu'ils désiraient.
Léa pensait, malgré son jeune âge que toutes les amitiés ont cette base commune : je te donne et je reçois, ne serait-ce que la joie de donner. Tant d'individus dans le monde désirent qu'on les aime pour ce qu'ils sont, qu'on veuille les connaître ! Pourquoi reprocher à ceux qui les satisfont, le bonheur de les rendre ainsi heureux? Et, interrompant sa lecture, Léa imaginant Théo face à elle lui expliquait ses fautes et lui rappelait : Jésus ne veut pas que tu juges. Et te demande d'aimer. L’énumération continuait : Les éternels mécontents déchargent leur colère sur moi, pauvre réceptionniste.
Et les condescendants : je vous plains, mon pauvre ami, de voir défiler chaque jour tant de touristes stupides, accourus ici pour réaliser que les beautés annoncées ne sont qu'illusions issues de l'imagination du peuple.

Léa quitta un instant le cahier des yeux : déchiffrer cette écriture serrée et nerveuse, la fatiguait, et puis cette accumulation de critiques l'intriguait. Ces remarques méchantes, ces points de vue malveillants étaient-elles de son oncle Rod ou seulement de son personnage Théo ?
Peut-être Tonton entend-il ce genre de réflexions de la part du certains membres du personnel de l'hôtel, et les rassemble-t-il sur un réceptionniste imaginaire ? Peut-être aussi décharge-t-il dans son roman une agressivité engendrée par la nécessité de rester toujours poli avec la clientèle ?
Elle relut les lignes précédentes : elles ne pouvaient être écrites par celui qui ressentait : elles décrivaient, par un regard extérieur. Ou alors, pensa Léa, il sait prendre vraiment beaucoup de recul, et analyser son âme. Car enfin, il dit clairement que le touriste a toujours tort : gentil ou méchant, heureux ou mécontent, doux ou en colère...
Les feuilles des arbustes qui constituaient sa cachette s'agitaient légèrement. Elle tressaillit. Une intuition la secouait : Le vent se lève, ce n'est que le début, songea-t-elle.
Baissant les yeux elle poursuivit sa lecture : une nuit, une très belle femme, qui souffrait visiblement devant l'attitude ambiguë de son mari, lui proposa une nuit d'amour. Conscient que la femme malheureuse ne désirait qu'agir sur son époux, mais sensible à ses appâts il accepta, profitant, le drôle, du malheur de celle-ci pour commettre l'adultère. Léa, choquée, comprit que le livre ne convenait pas aux enfants, se questionna sur le monde des adultes, sur l'évolution spirituelle et morale des hommes. Comment son oncle pouvait-il écrire de telles choses. Mais voilà, Léa ne referma pas le cahier. Elle continua, malgré un petit remord qui chuchotait à son esprit.
Peu après le départ de la femme infidèle, le mari arrivait, vers trois heures du matin. Il braqua un revolver sur Théo. Sa colère se tournait contre cet homme qui avait abusé du désarroi passager de sa femme.
- Après une dispute, ma femme vous a confié son chagrin, et vous l'avez séduite.
Et, insultant soudain le réceptionniste en des termes orduriers, l'époux offensé releva l'arme. Alors Théo, promptement, le frappa à la tête d'une batte de base-ball qu'il tenait cachée sous son comptoir, l'homme tomba sans connaissance. Et Théo, froidement, ramassait son corps inanimé, le sortait, le plaçait dans la Renault rouge d'un client qui avait laissé ses clés sur le tableau de bord, le transportait dans un coin obscur près de la grève et là, frappait la nuque de l'homme deux ou trois fois, s'assurait que celui-ci ne respirait plus, montait dans la voiture, revenait au parking de l'hôtel garait la voiture à sa place, et réintégrait sa petite loge de réceptionniste.
Le lendemain, la femme s'éveilla tard, vers dix heures,” elle était très fatiguée”, et prévint que son mari avait disparu. Sans préciser en quelles circonstances.
Théo la regarda avec incrédulité. Naïvement, il avait vu en cette femme une victime jolie, faible et bête dont l’adultère était un acte désespéré. Théo, célibataire méprisait le sexe faible.
- Lui aussi ? se dit Léa.
Théo perplexe songeait : -j’ai été seulement l’ instrument de cette belle. Elle attendait sûrement son mari vers deux heures et a attendu dix heures pour signaler son absence. Mon crime la sert, assurément.
La police mena rapidement son enquête, on trouva un peu du sang de la victime dans la petite voiture rouge, on accusa le client. il se trouva qu'il avait regardé deux fois la dame, et que le mari l'avait apostrophé assez brutalement en public. Le pauvre homme ne put prouver son innocence et fut enfermé en prison préventive.
Dès cet instant, Théo se sentit heureux, détendu, son sommeil s'améliora, toute angoisse l'avait quitté, comme par miracle. Il se surprenait parfois chantant en marchant. Les touristes ? Toujours les mêmes, il ne les jugeait pas mieux, mais il ne souffrait plus de leur attitude, il s'en amusait.
Pourquoi ce changement ? Il réfléchit : le meurtre l'avait délivré. Ce bien-être dura six mois environ, écrivait Rod, mais les troubles revinrent, rage impuissante face à ces horribles personnages, face au supérieur hiérarchique. Maux d'estomac, nuits blanches, il maigrit, son teint changea.
Léa respira plus amplement. Depuis quelques minutes, elle se posait cette question terrible : Théo et Rod ne font-ils qu'un ? Théo est-il l'image littéraire de mon oncle chéri ? Or le Tonton était plutôt ventripotent, il n'avait nullement ce visage émacié, ce regard de mystique dévoré par le mal.
Cependant, effrayée à l'idée qu'un autre meurtre se préparait, avide de connaître la suite, elle tourna la page, le cœur battant. Sa respiration s'accélérait. "Je suis fiévreuse" pensa-t-elle. Pour elle, quel suspense! car elle voyait Rod et non Théo.
Et puis elle lisait pour la première fois de sa vie une histoire horrible racontée sur le mode réaliste. Les contes pour enfants sont terribles: les parents abandonnent le petit Poucet et ses frères, la belle mère de la belle au bois dormant veut manger ses petits enfants, mais on voit bien que tout cela n'est pas vrai. Théo semblait de chair, et, bien que le portrait qu'en faisait l'auteur le présentât comme différent de Rod, elle lui donnait le visage de son oncle !
La suite attisa encore sa brûlante peur. Résumons : Théo tuait quelques autres touristes : il étranglait une jeune femme, empoisonnait un chef d'entreprise et son fils, noyait un représentant de commerce. Un simple accident, conclurent les policiers venus constater le décès. Théo avait la ferme intention de continuer ses crimes jusqu'à ce qu'on découvrît le scandale. Il ne craignait pas la suite des événements,
-"Amusons-nous, songeait-il, j'aviserai ensuite"
Mais un jour, il retrouva dans sa poche un petit carnet de sa dernière victime. Comment s'y trouvait-il ? Il l'ignorait. Tuer avait sur lui un effet euphorisant plus ou moins anesthésiant, et amnésiant. Il ouvrit le carnet et lut. L’auteur livrait toute son âme. Et, dans ses lignes Théo se reconnut. Même misère, même humiliation, même haine, même folie.
-J'ai tué mon frère, pensa-t-il, que j'aurais aimé plus que moi même ! Il pleura longuement. Il perdit l’appétit, l'insomnie le détruisait, il gémissait ou grondait, de longs frissons le parcouraient.
Je me fendiller, comme la terre, lorsqu’elle tremble, songeait-il, de grandes failles apparaîtront sur mon thorax, dans mon dos, mon cœur se déchirera, comme le grand rideau lors de la mort du Christ.
Le manuscrit inachevé s’arrêtait là. Déception profonde. Qu'importe! Léa devait replacer au plus vite le cahier sur la table. Elle avait mis au point un protocole de sortie de sa cachette d'enfant Elle regarda dans toutes les directions, sortit en traversant la haie, recula, tourna, et courut, rapide, jusqu'au grand cerisier.
Son oncle dormait encore. Elle posa silencieusement le cahier. Personne ne l'avait vue. Elle courut aussitôt jusqu’au petit bois voisin : elle réfléchirait loin des regards indiscrets.
Elle avait, malgré son âge, un grand sens des responsabilités.
1 Mon oncle souffre de son état de célibataire. Sinon, parlerait-il ainsi des femmes ?
2 Peut-être est-il un assassin
3 Peut-être se prépare-t-il à devenir un tueur en série.
Je puis, bien sûr m’inquiéter sans raison; mais je ne peux négliger un tel risque. Que faire ?
Il faut qu’il se marie, ou du moins qu’il rencontre une jeune femme. Et qu’il change de métier.

Puis, elle chercha les qualités et les défauts du livre.
Histoire déplaisante profondément immorale, mais elle m’a intéressée.
Style littéraire médiocre, mais j’ai lu sans difficultés et sans ennui. Et elle se souvint que sa mère avait lu «écriture de Stephen King et avait expliqué certains des conseils de l’auteur : Utilisez le premier mot qui vous vient à l’esprit : Généralement, c’est le plus juste, et donc le meilleur. Cela, bien sûr n’empêche pas une seconde lecture et une amélioration du texte, mais évitez les adverbes, les figures de style artificielles, soyez vrai.
Et Léa trouvait justement que son oncle connaissant parfaitement le métier, ayant sans doute beaucoup observé les clients des hôtels de luxe, apportait un témoignage très prenant sur le sujet. Sans doute ce réalisme contribuait-il à la force du manuscrit. Car enfin, l’histoire en elle-même était quelconque, et déplaisante.
Finalement, Rod avait pleinement réussi le début de son roman.
Elle se ramena au problème principal
Surtout et avant tout, je dois parler à Papi. C’est une affaire trop grave pour que je la garde secrète.
Elle revint lentement vers le jardin. Elle choisit ses mots.
Puis elle chercha une fiancée possible. Et comment l’attirer à la maison rapidement. Dans quelques jours les vacances de son oncle seraient finies, il repartirait, souffrirait à nouveau, ressentirait cette haine terrible...
Mais non, voyons, rectifiait Léa, je confonds le personnage imaginaire Théo et mon Tonton adoré. J’’ai besoin de mon grand-père.
Quand elle arriva, Papi lisait sous le tilleul, Rod arrosait les plantes dans la serre pour aider Mamie. C’était sa participation aux travaux familiaux.
Léa s’approcha de Papi, elle n’ osait interrompre sa lecture, intimidée.
-Que t’arrive-t-il Léa ? interrogea-t-il, as-tu peur de moi, maintenant ?
-Je dois te parler, et personne ne doit nous entendre, dit-elle à voix basse. S’il te plaît. Papi se retourna et vit les yeux suppliants de sa petite fille.
-Alors, allons marcher un peu, le soleil baisse, la chaleur est supportable, Viens avec moi.
Quand ils furent dans le bois, Léa exposa toute l’affaire ; elle avoua s’être emparée du manuscrit, et l’avoir lu intégralement, malgré son immoralité, et elle exposa à son grand-père ses craintes.
Il l’écoutait en silence, ce qui impressionna un peu l’enfant, mais, convaincue de la nécessité d’agir, elle poursuivit son récit jusqu’au bout .
Quand elle se tut
-Tu as bien fait, dit-il de me parler. Dis-moi maintenant ce que tu proposes.
–J’ai réfléchi, je voudrais inviter Ode. J’ai trouvé un prétexte. Voulez-vous la recevoir, je me charge de la faire venir. Elle désire fonder famille,
-Je te rassure, on ne déplore aucun crime parmi la clientèle de l’hôtel de Rod, mais l’idée de le marier me convient.
Va inviter ton amie, quant à moi, pour te rassurer, je vais me livrer à une petite enquête mais je ne crois pas que Rod soit tordu comme le personnage de son roman. Non, dans la famille, nous ne connaissons que des chrétiens tranquilles, un peu égoïstes, sans doute, paresseux parfois, beaucoup ne furent pas parfaitement honnêtes, mais nous ne sommes pas fous.

Léa courut au salon, saisit le combiné, composa le numéro d'Ode.
-Allo, Ode ! C'est moi, Léa, je suis la petite fille de Papi Gervais et Mamie Irène, tu sais près du petit bois entouré de robiniers ? Oui, j'ai dix ans.
J'ai besoin de ton aide : je veux participer au concours des artistes qu'organise la mairie. J'ai peint huit aquarelles cet été. Je dois en choisir une, je compte sur toi, Mamie t'invite demain pour toute la journée, elle fera un bon repas, elle réfléchit déjà au menu. Mon tonton, est ici, tu sais, Rod, le beau célibataire rigolo. Enfin, il est très amusant quand il veut, mais en ce moment, il dort beaucoup, il s'ennuie, un peu d'animation lui fera du bien a dit Mamie.
Je veux que ce soit toi qui choisisses le tableau : je sais qu'en art, tu es cultivée. Et puis, je t'aime bien, accepte, s'il te plaît, le dernier délai pour rendre son œuvre est demain soir à dix-huit heures.
...
Tu dois garder ton neveu Luc ? Eh bien, je viendrai avec Tonton, il le portera jusqu'ici sur ses épaules, et Luc passera la journée avec nous, j'ai toujours regretté de n'avoir pas de petit frère, je le choierai, tu verras, j'ai déjà passé un après midi avec Ernest, le bébé de Janine, il pleurait quand je l'ai rendu à sa maman. Il criait : "Léa,a veux Léa" Mais si ! Nous sonnerons demain à ta porte à huit heures. Salut !
Et Léa raccrocha rapidement, pour éviter une rectification de l'heure.
Puis, voyant le piano près de la baie ombragée, elle s'assit, ouvrit sa partition Après la peur, joyeuse, elle imaginait déjà la belle Ode en robe blanche descendant les marches de l'église, légère, au bras de son tonton. Pourquoi n'avait-elle pas pensé plus tôt à les réunir ? Elle choisit une petite danse entraînante, qu'elle interpréta gentiment, Puis après avoir plaqué quelques accords de triomphe, elle retourna dans le jardin.
Son grand père cueillait quelques marguerites sauvages près des pommiers.
-Je fais un bouquet pour Mamie, dit-il, je le lui offrirai avec un petit poème, Elle posera les fleurs au milieu de la table dans le vase de faïence bleu, et me demandera de lire mon poème, "pour le timbre de la voix, et l'intonation caressante" ça nous fait plaisir, nos corps vieillissent, mais notre amour reste jeune.
Puis plus bas : Léa, j'ai lu le cahier de ton oncle, tu as raison, je partage tes inquiétudes, certains détails lui ressemblent tellement ! As-tu remarqué le portrait de Théo ? Mêmes manies, même yeux, même chevelure, mêmes études, même parcours.
-Oui, mais Théo est maigre, il a des joues creuses, l'air tourmenté et il n'aime personne, hormis sa mère, et encore, cet amour est purement égoïste, il a besoin d'elle, et ne pense jamais à lui faire plaisir. Que lui importe qu'elle pleure, il veut qu'elle soit son esclave. Psychiquement, il la brutalise, par ses caprices, par ses longues bouderies, oh, le vilain personnage ! Et il hait son père : trop sévère, et ses grands parents : trop doux, trop tendres, ils manquent d'autorité !
Rod t'aime tant Papi, et il aime aussi Pépé, il marche tout doucement quand il l'accompagne au bout de son jardin.
-Par contre, l'histoire est peut-être stupide, mais le roman est bon, et j'en aime le titre. D'abord une oxymore, théo tueur, et une belle assonance en T . Ensuite, il eût pu choisir théo tueur de tailleurs, ou Théo tueur de tatoueur, Mais il ne connaît rien au métier de tatoueur, et bien peu au sujet des tailleurs, d'où son choix des touristes. A-t-il d'abord choisi la trame du récit ou son titre ?
Grand père s'éloignait du sujet.
-Tu sais, Papi, dit Léa, j'ai invité Ode. Elle meurt d'envie de se marier et de devenir maman,
-Alors, pourquoi reste-t-elle fille ?
-Elle est timide, personne ne l'a jamais courtisée, aucun garçon ne l'a demandée, mais gentille, intelligente, cultivée, courageuse, vertueuse, elle sera une bonne épouse. Et Rod a beaucoup de charme, quand il le veut. S'il n'est pas un assassin, il sera un bon époux. à la façon dont il parle des femmes, je pense que le célibat lui pèse.
Où est-il d'ailleurs ?
-Je lui ai demandé d'arroser les arbres de la serre, pour décharger Mamie, il aime ce travail rafraichissant, il regarde les petits arcs en ciel dans la lumière que filtre le feuillage.
Et, pendant qu'il jouait avec le tuyau d'arrosage, et les plantes de Mamie, j'ai regardé son manuscrit.
Léa, très fière d'elle, fit un rapide rapport sur son appel téléphonique.
Dès que Rod sortit de la serre, Léa lui demanda de l’accompagner chez Ode le lendemain matin Il accepta de bon cœur. L'idée sembla même le réveiller
il remarqua tout de même : d'habitude, on n'invite pas à cette heure. D'où t'est venue cette idée ?
Léa expliqua qu'elle serait heureuse de jouer à la maman avec un vrai bébé. Je n'aime pas les poupées, expliqua-t-elle.
N'oublie pas de te réveiller à temps, je lui ai promis de sonner demain à la porte de son jardin à huit heures.
Léa avait vu juste. Son oncle, bien rasé, bien peigné, et élégamment habillé était prêt avec un quart d'heure d'avance, ce qui, pour lui, pendant les vacances, représentait un effort considérable,
- Elle habite, m'a dit Mamie, près de la tour. Connais-tu le raccourci, le petit sentier champêtre, entre deux haies d'aubépines ? Tu verras, il est charmant !
Le retour fut très agréable, plus encore que l'allée. Léa n'avait jamais vu Rod aussi souriant, et Ode, les joues roses, riait beaucoup. Elle les laissa seuls, et joua avec Luc, qui, après avoir manifesté qu'il fallait le garder sur les genoux, préféra parcourir le jardin et elle le suivit partout. Après un repas délicieux, Léa montra ses tableaux, Ode les admira et, après quelques critiques décréta : le meilleur est celui de la nappe de brouillard dans le petit bois.Cette silhouette étrange au fond est-elle une plante ou un cerf ? J'aime le mystère qui s'en dégage. Tous approuvèrent son choix. Puis Rod et Léa allèrent voir le bois qui avait inspiré la petite.
Rod raccompagna Ode, Luc qui, maintenant s'était particulièrement familiarisé avec "les gens" dressé sur ses épaules se balançait joyeusement d'avant en arrière, ils durent le gronder, et Rod fut très heureux de la complicité qui s'en suivit.
Quand il revint, son, père l'attendait
-Rod, tu sais combien ta mère désire te voir convoler. Prends quatre jours de congé supplémentaires, je t'en prie. Il espérait gagner du temps.
Rod acquiesça
- Pour faire plaisir à Maman, je veux bien, mais ne croyez pas que je me marierai dans huit jours !
-Ode semble s'intéresser beaucoup à toi
-C'est un peu rapide !
Tu as raison, mais tes vacances s'achèvent, Léa l'a dit trois fois.
Mais j'ai une prière à t'adresser :
J'ai grondé ta nièce, parce qu'elle a lu ton cahier, elle l'a trouvé effrayant et l'a décrit comme un roman génial, Elle est très jeune, je ne peux juger de l'œuvre d'après son témoignage, mais elle semblait à la fois bouleversée et admirative. Elle a excité ma curiosité, montre-le moi, s'il te plaît. Un de mes amis travaille dans une maison d'édition, et ton livre semble digne d’être publié. Laisse moi me faire une idée par moi-même.
Rod refusa. Papi Gervais insista. Rod resta ferme.
-Je n'ai pas envie de le montrer, il est mauvais et je suis fâché que Léa l'ait lu.
Cette réaction inquiéta tellement son père qu'il décida de surveiller Rod. Néanmoins, il sut se taire, bavarda un peu avec son fils des problèmes politiques du moment, puis proposa à tous de se coucher.
Rod décida d'imiter ses parents, et, comme chaque soir, les embrassa tendrement avant de se retirer dans sa chambre. Alors Papi organisa la défense : Rod m'inquiète, pourquoi cette opposition lorsque je demande à lire son manuscrit ?
-Parce que celui-ci n'est pas fini, dit Mamie. Rod n'a jamais aimé montrer un travail inachevé : un château de cubes, un dessin, une cabane de branchages, une dinde farcie... Je le connais : c'est un bon petit.
Papi exigea tout de même que Mamie qui avait encore l'ouïe fine dormît dans la chambre bleue, en face de la chambre des rossignols, celle de Rod.
S'il s'en va pour commettre quelque bêtise, nous le saurons tout de suite.
Mamie hocha la tête : Il ne pense pas aux touristes, en ce moment, il a en tête autre chose, ta petite Léa est bien futée, !
Papi laissa son épouse parler. Puis, du ton d'un sage répéta : Mamie dormira dans la chambre bleue, et Léa aussi si elle veut. Je n'ai pas l'habitude que Rod s'aille coucher si vite, et 'il avait l'expression d'un garçon qui dissimule quelque idée...
-Tu as raison, Gervais, tu as un grand sens de l'observation, dit Mamie, mais il ne pense pas à assassiner un touriste.

Mamie obéit cependant à Papi, elle évitait de le contrarier : "les hommes sont fragiles' et Léa, rassurée par la quiétude de sa grand-mère, trouva amusant de dormir sur un matelas posé sur le carrelage de la chambre bleue
Le lendemain, à dix heures, tout le monde attendait Rod. Papi s'impatientait. Finalement, il frappa à la porte de la chambre des rossignols. D'abord poliment, puis de toutes ses forces. Pas de réponse ! Il tourna la poignée, poussa : en vain. Alors, il agita la clenche avec rage.
-Vous l'avez laissé partir, hurla-t-il, folles que vous êtes ! Que lui arrivera-t-il ?
--Attends, mon doux Gervais, dit Mamie, j'ai une clé dans la poche. Je vais ouvrir la porte. Ah, je ne peux introduire ma clé, il a laissé la sienne dans la serrure. Déjà Léa se précipitait dehors. Elle cria : la fenêtre est ouverte. Lestement, elle grimpa sur le bouleau, passa sur une branche qui plia sous son poids, et la mena juste devant la fenêtre.
-Qui t'a appris à grimper ainsi ? Gronda Mamie.
-Papa, il le faisait à mon âge. Tais-toi,c’est un secret
-Alors, pourquoi l'as-tu trahi ? remarqua Papi. Que vois-tu?
-Rod n'est pas dans sa chambre, mais je vois sa valise, son cahier, toutes ses affaires
Papi n'en écouta pas davantage. Il se précipita vers son ordinateur, et fit une recherche. Douarnenez
-Un homme assassine un musicien dans l’hôtel de la goélette. La police est sur place et enquête.
-Trop tard, gémit Papi. Je dois aller témoigner.
Mamie, je vais à Douarnenez, un musicien est mort, Je te tiendrai au courant
- Papi, va plutôt voir chez Ode, près de la tour !
Mais Papi était déjà en route. Bien que fort ému, il resta prudent, et arriva sans encombre. La veille son ami Claude avait, à sa demande fait une discrète enquête auprès des femmes de ménage. "Le réceptionniste courtise ma belle cousine, objectivement je ne puis rien lui reprocher, mais, je ne saurais dire pourquoi, il me semble pessimiste, et grincheux. Qu'en pensez-vous ?"
- Oh, Monsieur, ici, nous l'aimons beaucoup, il remonte le moral de tous ceux qui souffrent, des employés, comme des touristes,agréable, courageux, honnête, il a un cœur d'or. votre cousine a de la chance ! Plusieurs ont essayé de lui plaire, en vain. Je disais : son seul défaut, c'est d'être célibataire et de vouloir le rester !
Ces nouvelles avaient endormi un peu l'inquiétude de Papi, mais maintenant, il téléphonait à Claude : Je serai à Douarnenez dans une heure, j'ai besoin de toi, laisse tout tomber et attends moi devant l'hôtel, tu me conduiras dans le bureau du patron.
Tout fut fait selon ses plans. Ils entrèrent dans l'hôtel Papi, du geste et de la voix, s'ouvrit une route parmi les nombreux policiers, Claude admira son autorité naturelle. Ils entrèrent dans le grand bureau doré.
- Ne cherchez plus, je connais, hélas, l'assassin, n'arrêtez pas un innocent. L'assassin est mon fils.
On regarda les deux hommes avec une surprise interrogative.
Papi, devant tous ses yeux tournés vers lui, perdit soudain toute son assurance, il ne pouvait répéter : c'est mon fils, Rod.
Le patron expliqua : l'assassin est à l‘hôpital et c'est plutôt un héros. Un musicien de passage, occupait une chambre avec une jeune femme. Après l'avoir insultée violemment en public dans le grand salon il se jeta sur elle, et, armé d’un poignard, tenta de l'égorger. Un client héroïque se précipita au secours de la femme. Les coups étant désormais portés contre lui, il se défendit avec une énergie étonnante, pendant que les serveurs prodiguaient les premiers secours à la femme. Tous nos employés ont une formation médicale de base. Quelques minutes plus tard, le SAMU emportait cette dame vers un hôpital. Elle est, disent les médecins hors de danger. Très rapidement, on put examiner sur le carrelage le corps du musicien, et celui de mon héros. Celui-ci est à l'hôpital, grièvement blessé, celui-là est mort : son corps est encore en place, sous une couverture, pour l'enquête, ce qui est fort gênant pour nous. Quel malheur !
Pourquoi accusiez-vous votre propre filsl? Grand-père, honteux, expliqua l'affaire en chargeant sa petite fille et son épouse.
Le directeur de l'hôtel éprouva pour lui une grande sympathie, l'assura qu'il comprenait : le harcèlement de deux femmes peut faire perdre la tête à n'importe qui. Lui même....
Mais il s'interrompit : Voyez, ce que vous racontez ouvre mes yeux. J'ai remarqué Rod. Essentiellement bon, il pense aux autres, mais s'ennuie. Au début, observer les gens l'amusait. Mais ce métier ne le satisfait pas, les contacts sont trop superficiels. Votre fils est triste. J’aime parfois permuter les rôles de mes employés. Rod un jour, a organisé un repas pour fêter la naissance d'un enfant que sa mère avait attendu six ans. J'ai goûté, quel régal ! Dès son retour, il sera chef cuisinier, à l'essai, bien sûr. Il s’épanouira, et, nous serons tous deux plus tranquilles. Mais s’il vous plaît, obtenez qu'il achève son livre, j'aimerais le lire.
Papi sortit de l'hôtel, comme un automate.
Quand Papi et Claude, qui avait voulu l'accompagner, arrivèrent au " bel aubépin ", Mamie les attendait avec un sourire doux, mais un peu ironique. Papi connaissait bien ce petit air de triomphe discret mais tendre.
- Où es-tu allé, Papi Gervais? Rod s'est levé à six heures, pour attendre Ode devant son jardin. Il lui fera une cour plus assidue encore que la tienne.
Papi se redressa, et déclara : j'ai obtenu qu’il soit désormais chef cuisinier. Tu as quelques jours pour parfaire sa formation, au travail, Mamie.
Léa obtint le cinquième prix au concours, Ode, et Papi en furent très fiers.
Papi raconta tout à son fils, plus exactement, il reprit son récit de Douarnenez.
-Tu resteras toujours le même, Papi, Tu changes les rôles, Mamie n'a jamais douté de moi.
-Demande-lui !
-Je connais sa réponse, elle te donnera raison, mais je sais la vérité
-Achève ton roman, l'histoire est stupide, mais il est très fort, tout est dans la façon de mener ton récit.
- Quelle fin veux-tu, Papa?
Ils en discutèrent. Je n'ai pas lu le roman : l'édition fut vite épuisée. On en trouve quelques exemplaires à l'hôtel du Goéland, à Douarnenez. Les critiques affirment que la fin est particulièrement surprenante.


FIN
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