Théo, où est ma mère ?

il y a
8 min
58
lectures
1
Ces jours-là, la nourriture se faisait rare. Christine et ses deux enfants allèrent cueillir des champignons dans la forêt. Tout d’un coup, le ciel s’assombrit. Un vent violent assourdissait leurs oreilles, les gouttes d’eau tombaient avec une violence inouïe. Les arbustes et des arbres s’arrachaient de leurs racines. Les branches, en perte d’équilibre se garaient sous leurs pieds. Du haut de la montagne, les écoulements d’eau provoquaient des glissements de terrains. Une coulée de boue dégoulinait, et drainait sur son passage des herbes et des pierres. La petite route de fortune qui s’était créé par de multiples marches des piétons fut cachée par les troncs d’arbres. En galopant, pour tisser un chemin sous les combles des feuilles, Émeraude, une des filles de Christine glissa dans ce gros trou creusé par les érosions. Vite, Christine alla chercher une équipe de secours. En revanche, les recherches ne furent entamées qu’après l’orage. Malgré les fouilles, la jeune fille n’avait pas été retrouvée. Des années se sont écoulées et cette histoire est devenue une légende.
Depuis, les habitants du village abandonnèrent cette forêt. Seuls des étrangers y allaient pour une partie de chasse. Et chaque été, Théo, un habitué, ne ratait pas ce rendez-vous. Il profitait de la chasse, pour communier en intimité avec la forêt.
Théo, un homme d’une cinquantaine d’années que les villageois eussent surnommés « peur de rien », était reconnaissable par une calvitie hors norme. Agile, et robuste, il était chef d’entreprise, leader dans le déménagement industriel dans son pays. Secouée par la concurrence, son entreprise était en perte d’équilibre. Pour faire le vide, il passait ses vacances, en pleine forêt tropicale. Un endroit énigmatique qui ne rassurait guère les villageois. Malgré les conseils, « Peur de rien », têtu, ne se fiait qu’à son intuition.
Or, la petite fille disparue, sujet de toutes les légendes, avait été sauvée par les Orang-outans. Dans cet environnement « hostile », elle avait pris ses marques. Sa nouvelle famille l’avait accueilli dans leur communauté, comme un membre à part entière. La femelle dans son rôle de mère, lui avait appris à se repérer dans l’espace. Ensemble, Ils se nourrissaient de fruits, de feuilles, de fleurs et des insectes. Le champ d’action était réparti de manière équitable, sans distinction de sexe, d’âges ou de peau. Dans son nouveau cadre de vie, elle appréhenda le langage des animaux et acquit certaines valeurs tel que l’amour du prochain. Le cri-long du mâle avait plusieurs significations : appels de sa femelle, définir sa zone d’intimité, signal de danger ou de la direction à suivre. Mais au fur et à mesure que le temps s’écoula, Émeraude se métamorphosait. La femelle qui l’avait accueillie hier avec liesse, se voyait contrainte de la garder sous le coude. Derrière les troncs d’un arbre, elle découvrait ses seins qui prenaient du volume, une végétation poussait sous ses aisselles. Apeurée, elle constatait le sang qui coulait de ses organes génitaux. La gymnastique dans les bois ne l’intéressa plus. Face à ces changements, elle sentait le besoin d’en parler à un semblable.
C’était la saison sèche. La nourriture était peu abondante et la solitude était la règle. Lâchée par son corps affaibli par la faim, ses pieds s’enfoncèrent dans un piège alors qu’elle descendait ramasser des champignons. Émeraude se retrouva tout au fond du trou, les mains liées à un bâton qu’elle agrippa pour tenter de s’en sortir. Ses parents agiles, en pleine course, cavalaient silencieusement le long des arbres. Peur de rien, le chasseur, agréablement surpris, saisit le bâton, le tira vers lui puis la détacha. Il découvrit une jeune fille avec une chevelure acajou, sa bouche pulpeuse était quelque peu déformée par la diction qu’elle forçait l’intonation.
- Comment t’appelles-tu, questionna l’homme
- Émeraude, répondit la jeune fille
- Où sont tes parents ? continua Théo
- Accrochés aux arbres, lui répondit Émeraude
- Pourquoi tu ne les suis pas sur les arbres ? insista Théo
- J’en ai marre de fuir et de courir le long des arbres.
- Veux-tu venir avec moi, je ne te ferai pas de mal, rassura le chasseur
- Oui ! je veux retrouver ma mère.
- Où est ta mère, demanda Théo
- Elle m’avait abandonné dans un grand trou, sous la pluie
- Viens avec moi, je vais te montrer ta mère, termina l’homme.
Théo « peur de rien » et la jeune fille rentrèrent dans un chalet qu’il louait pendant ses vacances. A l’intérieur, il n’y avait ni femme, ni enfants. Célibataire, Théo était séparé de son épouse depuis une dizaine d’années et avait un ressentiment pour les femmes.
Théo rassura Émeraude que sa mère habitait dans un autre pays. Et pour s’y rendre, il faut d’abord entreprendre des démarches qui prendront du temps. En entendant, Il lui conseilla de patienter jusqu’à la fin de ces formalités. Mais avant, reprit l’homme, « si tu tiens à retrouver ta mère rapidement, tu dois respecter certaines règles d’hygiènes et t’adapter aux règles de fonctionnement de la maison ». Motivée et déterminée, Émeraude s’y appliquait. Elle comptait beaucoup sur ces retrouvailles pour partager des secrets avec sa mère. Théo qui devint en quelque sorte son parrain tenait son rôle à cœur. Il se donnait à fond pour mettre du baume au cœur à cette jeune femme. Les deux personnages n’avaient pas les mêmes motivations ni les mêmes centres d’intérêts. L’un se réjouissait d’avoir trouvé une fille à adopter et l’autre à la recherche d’une maman biologique. Théo fît toutes les démarches pour emmener cette jeune fille en Europe.
Arrivés à Paris, Théo et la jeune fille s’installèrent dans la commune de Chatou. Ville située au bord de la Seine dans la région d’Île-de-France à l’ouest de Paris. Leur villa était située dans une zone pavillonnaire calme, réunissait toutes les conditions. Cependant, la présence d’une mère qui se faisait toujours attendre. Il faut d’abord aller à l’école, pour recevoir une éducation et une formation insista Théo avec véhémence. C’était la clef pour la réussite dans cette société tonna-il pour convaincre la petite. De mensonge en mensonge le temps s’écoulait et Émeraude prenait de l’âge.

Au fil du temps, la jeune fille se mettait en valeur, la magnificence de sa beauté se dévoila. Théo - à force de contempler toute sa splendeur – vit son rôle de parrain subir une mutation. Et celle-ci s’accompagnait également de nouvelles attributions. Émeraude devint la campagne de Théo. De son instinct protecteur, Théo était devenu un chien vorace avec des appétits sexuels sans bornes. Émeraude qui n’avait pour seule référence qu’une observation du mâle orang-outan, était frustrée par cette attitude exhibitionniste de Théo. Derrière son allure se cachait une timidité, qui traduisait sa fragilité. Elle était naturelle et peu bavarde, mais très attentive et sincère.
Après sa formation, Émeraude occupa un poste de prospectrice dans la société de Théo. La D.M, était une entreprise familiale, dont le frère occupait une fonction de DAF, son ex-femme Myriam, responsable des ressources humaines et Anna, Assistante Commerciale. Anna était la fille naturelle de Myriam. L’arrivée d’Émeraude ne suscita guère d’enthousiasme chez ses collègues. Son mari, héros dans la jungle, avait raconté toutes ces épopées dans son bureau. Celui-ci était compartimenté en deux blocs séparés. D’un côté, la cellule des directeurs et de l’autre le reste des membres administratifs.
Leurs postes informatiques étaient gérés par un serveur. Émeraude passait ses journées à prospecter les entreprises susceptibles de déménager. Et ces propositions tombaient à pic, car beaucoup d’entreprises immobilières, de banques et de compagnies d’assurances avaient des projets de déménagement vers la Plaine Saint-Denis. Grâce à cette prospection, la D.M, fit un grand saut avec un chiffre d’affaires mirobolant. Une manne d’argent qui renflouait ses caisses. Théo était devenu un grand patron dont la notoriété n’était plus à démontrer. Pour jouir de cette notoriété, Anna, avait réussi à séduire ce chef d’entreprise et devenait sa maîtresse dans l’ombre. Théo restait tard dans le bureau avec son assistance pour préparer les équipes et charger du matériel dans les camions pour le lendemain. Il rentrait toujours tard sans avoir à prévenir ni à s’expliquer :
- Mais où étais-tu chéri, j’étais morte d’inquiétude ? le questionna Émeraude
- Ne fais plus du mauvais sang à mon sujet, cela m’apporte de la poisse, répond Théo
- Moi, je ne te reconnais plus, poursuivit la dame
- Mais, moi, je te reconnais, tu es la jeune que j’ai ramassée dans un trou plein de crasse, que j’ai nettoyé et éduqué, tu me dois plus de reconnaissance que d’accusations, ricana-t-il.
- Excuse-moi, répondit-elle en larmes.
- J’en ai assez de devoir tout t’apprendre, ce n’est pas mon devoir. Enchaîna-t-il
Si les affaires de l’entreprise, subissaient une montée vertigineuse, la vie de Théo et Émeraude descendait les marches de l’escalier pour atteindre le plancher.
Théo eut juste le temps de se changer pour aller vaquer à ses occupations tandis qu’Émeraude continuait la discussion, dans ses pensées. Déconcertée, elle ne pouvait comprendre comment ces hommes qui prétendaient être au sommet de la hiérarchie dans l’échelle de la connaissance, pouvaient-t-il agir de la sorte. Son vécu dans la communauté des Orang-outans refaisait surface et elle ne pouvait retenir ses larmes. Bouleversée et choquée par la violence des paroles de son mari, elle transpirait à grosses gouttes. Elle se doutait sur l’avenir de cette union : Faudrait-il continuer ou rompre ? murmura-elle.
Pour effacer ces images de tristesse, elle pensait à ses journées sous les arbres dans la joie et la bonne humeur. Elle regrettait au fond, l’attitude du mâle Orang-outan qui appelait sa femelle en criant sans l’offenser, c’était leur façon à eux de communiquer. Les deux primates se retrouvaient à l’abri des regards, dans un milieu ou leurs désirs s’exprimaient sans fausse honte ni doute. Une complicité dont eux seuls avaient le secret. Les deux n’avaient ni pouvoirs, ni notoriété à faire valoir aux yeux de l’autre. Seul leur amour s’exprimait avec volupté. Cette symbiose qu’Émeraude ne pouvait espérer retrouver chez Théo, cet autre primate en quête permanente de pouvoir pour satisfaire son ego dominant.
Pour une remarque, Théo, abrupte, poussait la jeune dame. De tous son poids, s’enchaînaient de violents coups en cascade qui s’arrêtaient sur le corps d’Émeraude. Elle se débattait pour dégager de toutes ses forces, cette imposante caisse. Que pouvait-elle faire d’autre pour s’opposer à cette agressivité gratuite ?
Le matin, en ouvrant son PC, elle fut surprise de découvrir une image des Orang-outans. N’ayant réussi à s’en débarrasser, agacée, elle eut recours à sa collègue. Celle-ci alerta vite sa direction en hurlant : « il manquait plus que ça ! Orange est encore en train d’admirer ses parents au lieu de travailler », sobriquet qu’Anna lui avait donné comme un code, pour susciter les moqueries. Il lui arrivait aussi parfois où ses courriers de relances manquaient de voyelles « I » sur chaque mot. Émeraude passait des heures à appeler le service de maintenance informatique pour réparer ses fréquentes pannes. Instants privilégiés où Monsieur Théo ressortait tout son vocabulaire de paroles odieuses, pour rabaisser la jeune fille au bord du découragement.
Dans le foyer conjugal, plus le temps passait moins l’ambiance s’améliorait. Leur domicile était la seine de violences de tous genres orchestrés par Théo. Des insultes, suivit du chantage alimentait tous les débats. Les incompréhensions du boulot se poursuivirent jusqu’au domicile. La situation devenait de plus en plus tendue pour la jeune femme en manque d’expérience. Son moral en fut grandement affecté.
Au fur et à mesure que le technicien passait pour dénouer les énigmes, ils ont fini par avoir de la sympathie l’un pour l’autre. Le technicien devenait son confident dans l’ombre. Alors que l’ensemble de l’équipe partageait le repas apporté par Anna dans le bureau, Émeraude, marginalisée, contempla les pies au bord de la seine. Elle profita de ces moments pour échanger avec cet informaticien, qui finit par lui avouer que son poste informatique était sabotée. Il lui donna des astuces pour verrouiller son PC. Il lui balançait aussi des messages et des poésies par courriel :
Ne cherche pas l’amour dans les rêves ;
Au risque de ne retrouver que tes désirs.
Mais, fouille-moi dans tes souvenirs ;
Tu retrouveras le bonheur et le plaisir.
Je ne remplacerai pas celle que tu cherches ;
Mais, j’ai un bouquet d’amour à t’offrir.
Je me bats pour que tu m’accordes la chance ;
Pour déguerpir ce monstre, sur le point de te détruire.
Tout son corps vibrait, Émeraude avait retrouvé le bonheur et la joie de vivre. Elle prenait du recul, et se retenait de manifester sa jalousie qui finalement n’avait aucun effet sur la conduite exécrable de son mari. En revanche, Anna passait ses moments avec Théo.
Par ailleurs, Myriam, son ex-épouse qui avait demandé le divorce, à force de se faire bastonner aimait encore Théo. Envieuse, elle en voulait à Émeraude qui avait gagné la partie ; cette jeune fille venue de nulle part d’après elle. Elle se rapprochait petit à petit d’Émeraude pour découvrir son mystère. Mais, peu bavarde et cachottière, Émeraude ne laissait rien transparaître. Elle attendait sa pause déjeuner pour se diriger au bord de la Seine pour parler avec son don Juan.
Le bureau était enfin libre pour divers échanges dont seuls les murs gardaient le contenu. Myriam devenait de plus en plus colérique, elle voulait percer un abcès qui ne s’offrait pas à elle.
Un vendredi soir, elle quitta le bureau en premier, en laissant Émeraude qui attendait une signature d’un devis urgent. Anna était encore en train de contrôler les emplacements libres dans le garde-meuble au sous-sol de l’immeuble. Émeraude qui avait récupéré le parapher à signer, avait oublié son portable dans le bureau de Théo. Elle quittait toujours à l’heure pour s’occuper du dîner. Arrivée au bord de la Seine, elle chercha son téléphone dans son sac à main pour appeler l’informaticien, mais, elle s’en rendait vite compte de son oubli et rebroussa chemin. Juste au seuil de la porte du bureau, un coup de feu tonna, et Théo qui se faufila entre son ex-épouse et elle, la bouscula en courant.
Myriam qui redressa la tête d’une dame dans ses bras, fonda en larmes. Émeraude eut juste le temps de récupérer son portable pour alerter les secours puis la police. Quinze minutes plus tard les pompiers arrivaient les premiers suivit d’un cortège de voiture de la police. Sur les lieux, la police identifia la victime toute dénudée. Émeraude, bouleversée et surprise se rendit à l’évidence que la victime était Anna, l’assistante commerciale, fille naturelle de Myriam. Mais pourquoi ? murmura-t-elle. Autant de questions qui ne seront élucidées que par une enquête policière.

Fin
1
1

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Patricia Andjembo
Patricia Andjembo · il y a
Écriture soutenue, familière et simple j'aime
Image de Yohan OSSEBI
Yohan OSSEBI · il y a
Des idées intéressantes, grande marge de progression