Théo

il y a
11 min
2
lectures
0
Il est 20 heures, ce dimanche de début mai. Sur un banc au bord du lac, Théo attend. Il entend goûter l’eau sur le parapluie posé contre son épaule. L’air est tiède, le ciel opaque, la surface grise, etc, etc. Tout n’est qu’une soupe d’adjectifs autour de lui, comme un tableau sans saveur, dans lequel il se déplace sans cesse, pour ne pas penser. Ou peut-être est-ce pour faire circuler le poison, qu’il marche, qu’il court, qu’il roule, allant de ci, de là. Pour faire circuler le poison, oui, pour l’amener à diffuser. Ça, des images, il s’en diffuse à l’intérieur.
La nature de ce poison n’a même pas à être devinée, elle est évidente. Théo cherche juste à lui couper l’herbe sous le pied. Cela dit, ce soir, pour une raison précise, il a décidé de s’arrêter, prenant ainsi le risque que le poison ne s’agglomère quelque part à l’intérieur.

La nature à cette saison, Théo s’en émerveille toujours. Encore.
Pour lui, il n’y a pas de hasard à ce que tout soit né d’un mois pareil. Par le recul sur les événements, il a alimenté -et continue de nourrir- sa propre mythologie. Dedans, Théo met tout un tas d’ingrédients : des lieux, des dates, des rencontres inopinées, des personnes absolument insoupçonnées avant tout ça. Et bien d’autres choses. Enfin, par-dessus, il saupoudre d’un soupçon de foi, c’est-à-dire ce mélange d’abattement, de renoncement et d’abandon, qui remet sa volonté dans les mains d’un genre de force extérieure. Du réveil au coucher, comme en transe, son esprit touille, remue et touille encore le contenu de ce grand chaudron. Alors même que la soupe l’écoeure. Pourtant, Théo s’attend, serein mais impatient, à ce que le grand génie Providence fasse opérer sa magie à nouveau.

Ce renouveau, si Providence il y a, Théo ne peut pas se douter qu’il pourrait déjà être à l’œuvre. C’est une idée totalement hors de portée de sa capacité de raisonnement actuelle. Pas parce qu’il ne sait pas regarder, pas parce qu’il manquerait de jugeotte, non. Mais juste parce qu’un individu cuvant sa peine se rend momentanément aveugle, jusqu’aux choses les plus flagrantes.
Ce n’est cependant qu’un aveuglement partiel, par l’apposition d’un prisme. Et à l’inverse de ce qui est bêtement admis, la tristesse qui dégouline en dedans n’est pas une pluie dont on doit attendre qu’elle cesse.
Cet état d’aveuglement partiel que Théo a contracté, il offre en vulnérabilité ce qui s’est perdu en lucidité. C’est ainsi que Théo s’est trouvé incapable de contrôler son environnement ces derniers mois. Pour l’heure, il ne peut plus que laisser les gifles et les joies lui être portées, apportées, les voir s’engouffrer en lui au centuple, puis faire en sorte de les absorber.
Sur son banc au bord du lac, Théo est donc tout à fait en mesure de regarder cette saison qu’il aime. Il la voyait déjà différemment il y a un an, deux ans, trois ans. Et il se serait attendu à ce qu’enfin, cette année-ci soit semblable à la précédente, puisqu’il pensait avoir trouvé un genre de stabilité. Mais rien n’est jamais comme attendu.
Sur l’instant, il n’y a de toute façon qu’une manière de percevoir : le présent dicte.

Sous un double arc-en-ciel dévoré par les nuages, Théo regarde ce lac, formé artificiellement juste à la sortie de la ville. Il lui rappelle deux histoires, qui le font tout à coup sourire en coin.
L’une, déjà, qui lui a été racontée par un ami de sa mère.
Par ici, l’été étant une fournaise, et le premier lac naturel se trouvant à presqu’une heure de route dans un sens comme dans l’autre, la municipalité avait fait creuser ce lac. Pour divertir les familles ne pouvant pas se déplacer, une base de loisirs avait ainsi été aménagée : tobogans, parterres propices à la bronzette, et mêmes quelques dériveurs, histoire de se préparer au tour du monde à la voile dans les meilleures conditions.
Autrement dit, tout d’un complexe dernier cri pour, une fois encore, compenser l’absurdité d’un modèle de société amenant les populations à s’agglomérer à la bordure des villes et, par conséquent, voir se désertifier les villages et hameaux, mourant avec le mode de vie leur étant associé. Dans la bouche de l’ami de la mère de Théo, la municipalité n’était pas pour autant responsable de tout ça.
A l’inverse, il avait peut-être bien quelques griefs contre la mairie concernant le refus d’accueillir une gare TGV. Cette décision avait eu pour résultat assez flagrant la fuite de l’activité économique et la disparition de nombre de commerces dans le centre de cette petite ville anciennement prospère, désormais propriété de petits bourgeois n’ayant plus un steak à se mettre sous la dent. Ce qui n’était pas bien grave, puisqu’en fin de vie comme toute population rurale qui se respecte, ils iraient bientôt s’alimenter à la cantine de l’EHPAD du coin, et rendre ce qu’on leur avait donné, en allant enfin nourrir les pissenlits au cimetière. Qu’est-ce que la nature est bien faite.
Et parce qu’elle est bien faite, comme un pansement aux désagréments nés de la chaleur et de l’isolement, la mairie avait donc fait creuser ce lac. Aussi, pour satisfaire également les vieillissants réfractaires au projet, qui avaient connu l’âge d’or, outre les dériveurs, il avait aussi été décidé, pour les pêcheurs, d’introduire des poissons dans les eaux nouvelles. Les vieilles locomotives pourraient ainsi s’adonner à la pêche à la ligne, à défaut de monter dans celle du TGV.
Et ce qui fait sourire Théo, ce n’est pas de penser à tous ces poissons qu’on a semés dans l’eau, comme des lièvres sur un anneau de course pour vieux canassons. C’est en fait de se rappeler ce coup de maître des hommes voulant prendre soin de la nature qu’ils avaient recréée.
Pour récréer, d’accord, mais il fallait tout de même faire les choses bien. Alors, quand la mairie avait reçu l’avis d’un organisme environnemental indiquant la prolifération d’une algue toxique en France cette année-là, les municipaux avaient été dépêchés sur les lieux. Constatant que le lac artificiel avait été si bien conçu qu’il était même en effet parvenu à se faire contaminer par la bactérie, les génies -et là nous ne parlons pas de Providence- avaient décidé d’agir.
Quelques semaines plus tard, recevant leur commande d’une poudre destinée à être diluée dans l’eau pour exterminer l’algue, les services avaient fait les choses bien. Cependant, les hommes chargés de déverser le produit devant être des lecteurs assidus de Pagnol, ou simplement des experts autodidactes du dosage de l’apéro de 16 heures, ils n’avaient pas fait grand cas d’un peu plus ou d’un peu moins, tant que les quatre tiers y étaient.
L’algue disparut des eaux du lac à une vitesse prodigieuse, mais cela dit moins extraordinaire quand même que celle de la population de poissons introduite qui, dès le lendemain, flottait à la surface, à jamais immunisée contre cette foutue algue.

Même la bêtise et la mort peuvent faire sourire, comme c’est le cas pour Théo sur son banc. A ce compte-là, il aurait aussi de quoi sourire de lui-même, quand il a la bêtise de penser qu’il n’est plus que mort en dedans, comme il se le répète à longueur de temps. Car, cela a déjà été suggéré : Théo ne se demande jamais si, finalement pas encore à l’heure de son dernier repas en EHPAD, il ne serait pas en train de foisonner de l’intérieur. Mais on ne peut pas rire de tout, et surtout pas de soi-même quand l’heure est grave et triste et incurable, comme celle de ces 20 heures, sur ce banc, ce soir de début mai.
Au fond, le ridicule et le pathétique ne sont aussi guère que deux concepts sujets à toutes les interprétations. Théo est assis là, campant sur son digne romantisme à corps perdu, sa résignation héroïque, sa main tendue vers le néant. S’ils se faisaient résumer le gros de son histoire, que diraient les pêcheurs ventrus à cent mètres de là, sur les berges, planqués sous leurs tentes, armés d’une canne, de patience et d’une bouteille de pinard pour soutenir la patience ? De même, qu’est-ce que se dit Théo de ces pêcheurs ? Ces survivalistes périurbains ulcérés par chacune des décisions municipales, mais occupés à ponctionner des leurres dans la flaque un dimanche soir, comme à la pêche aux canards sur un stand de foire.
Les grenouilles coassent allègrement, à raison de la pluie qui tombe. De là à dire que, disséminées entre Théo et les pêcheurs, elles se marrent...

Mais Théo ne se vexe pas des coassements, car il ne peut pas les comprendre. Et on ne peut blâmer personne de ne pas tout comprendre. Seulement de ne pas chercher à comprendre.
Et en un sens, les coassements le ramènent à l’état d’incompréhension qui l’a guidé ici ce soir, puisqu’il regarde le lac de nouveau, sans plus sourire, et ces arcs-en-ciel jumeaux, qui décidemment s’extraient de la soupe imbuvable que se sert Théo.
C’est toujours dans ces moments-là, quand on remarque un comportement, une couleur, une image belle ou amusante, que l’on voudrait les signaler à quelqu’un, les partager. Il est permis de penser que cette volonté de partage est un genre d’altruisme : « regarde ces framboises sauvages que j’ai trouvées ! Viens donc en manger avec moi ». Mais le plaisir coupable de se goinfrer de tout un buisson de fruits rouge en forêt, si l’on se le donne seul, il n’est plus ni coupable, ni même un plaisir.
La volonté de partage de Théo, avec son fichu banc, son foutu lac et ces beaux arcs-en-ciel qui, tout à coup, changent la lassitude habituelle de son univers, est-ce qu’elle n’appelle pas plutôt à combler la solitude ?
Par chance, le fantastique de la modernité nous a placés des téléphones au bout des doigts. Des réseaux s’alimentent, ingèrent, voire même s’empiffrent de la volonté de partage d’une orgie de framboises sauvages. Ou est-ce la solitude, qui ingère pour être calmée ? Ou est-ce au bout des pouces, une ingérence de vacuité, dans les états souverains de nos esprits ?

Théo, de téléphone, il en a un comme tout le monde. Normalement, il ne fait rien comme tout le monde mais là, il a bien été obligé : il aime les framboises sauvages, et même les fraises des bois. Et puis les arcs-en-ciel, aussi. Cela dit, il n’est pas trop « réseaux » hormis pour y laisser quelques cailloux parfois, au cas où une personne curieuse se demanderait ce qu’il fait de beau, ce qu’il devient. Et à cet instant précis, il devient photographe d’arcs-en-ciel, parce qu’il fait moche mais que ça, c’est beau.
Cette vision lui fait l’effet d’une framboise sauvage dans laquelle croquer : il sent le plaisir coupable monter, et voudrait bien l’envoyer à quelqu’un, comme il en avait pris l’habitude durant des semaines, des mois.
Soudain, peut-être réalise-t-il que c’est une joie, fugace, qui soulève une peine, durable. Ne se pourrait-il pas, alors, que son plaisir coupable ne soit ni une framboise, ni un partage, ni un arc-en-ciel, et plutôt le fait d’aller appuyer sur une plaie, comme un monstre hostile mais endormi, que l’on réveille juste pour voir.
Quoique Théo, maintenant, ne fait peut-être pas ces constats-là mais simplement le suivant : qu’il est consternant de ne pas pouvoir montrer ce qu’il voit. Sur les réseaux, d’accord, mais son cliché il le postera plus tard, en guise de nouveau petit caillou équivoque.
Là, maintenant, tout de suite, présentement, Théo se trouve bête face à son lac, sur son banc, avec son écran inerte pour tout interlocuteur.
Si Providence il y a, elle s’amuse à lui faire des clins d’œil. Dans la seconde, Théo reçoit une photographie d’arc-en-ciel prise à 200 kilomètres de là, venant de son oncle, qui veille avec attention sur la pâleur d’un faux crépuscule.
Alors, dans une poussée d’orgueil, Théo renvoie sa photo de, non pas un, mais deux arcs-en-ciel, par pure surenchère. Son oncle se couche et écrit bonne nuit, à demain.
Par générosité cette fois, il adresse l’image à sa famille, à une amie qui est au Népal bien plus près que lui des arcs-en-ciel. Oh et, aussi à elle, qui l’a quitté dans l’empressement le plus total ce matin.

Ce n’est pas que Théo n’y avait pas songé avant. Mais puisqu’elle était partie si vite -à midi tout de même- et parce « qu’après 24 heures, une nuit tout seul, mon chat doit être fou d’angoisse et affamé » il pensait ne pas être le premier à devoir écrire.
Tant pis pour les prétendues us et coutumes des lendemains de tendresse, il lui a envoyé. Désintéressé de l’arc-en-ciel, il s’égaie de la même énergie qu’hier, car elle répond aussi rapidement qu’elle a détalé ce matin. Théo est rassuré : le chat va bien. Et elle, a passé d’excellentes 24 heures avec Théo. Même sans le chat.

Théo, tout pareil. Au regard des changements, des disparitions et départs qui composent sa vie des derniers temps, et même en faisant totalement abstraction d’eux, Théo a passé quelques heures qu’il qualifierait d’enivrantes, sans hésiter.
Elle et lui se sont rencontrés il y a quelques temps sur une course. Aussi, c’est tout naturellement qu’hier, ils sont allés courir ensemble, seuls cette fois, dans des vignes et leurs reliefs. Et puisque leurs aspérités ont trouvé à se plaire, ils ont continué de se courir après, ici en ville, au cinéma, à la brasserie, au bar, habillés en jogging et pas douchés, puis douchés mais plus très habillés, bien loin dans la nuit.
Théo l’a trouvée pensive et un peu ailleurs un ou deux courts instants. Mais lui n’a pas dû être en reste. A la vérité, surtout les dix minutes après qu’ils sont arrivés chez lui, bien après 00 heures. Car avant cela, se suivant sur la route, à 400 mètres de l’arrivée, Théo n’a pas pu s’empêcher de remarquer une petite voiture noire glissant un stop, et puis au volant, dans la lumière des phares, une chevelure qu’il reconnaîtrait parmi mille.
Si Providence il y a, elle s’en s’était là aussi donnée à cœur joie comme pour le titiller d’un « laquelle des deux t’électrifie le plus ? ». Le temps d’estomper le trouble de cette sale coïncidence d’un croisement de chemins, et Théo était déjà pleinement dédié à faire trinquer deux verres, et troquer des phrases tendres contre des lèvres rendues muettes.
Le lendemain, au chant du chat qui miaule -midi- elle est tout de même partie.
Et si Providence il y a, celle-ci a dû sentir, non pas qu’ils n’étaient pas sincères, mais que les conditions n’étaient pas réunies pour que l’une comme l’autre puissent se donner pleinement. D’ailleurs, si Providence il y a, c’est elle qui, dès le lendemain, lui signifiera par SMS « qu’il y a bien eu quelque chose samedi, mais » qu’elle est « gênée et désolée de lui dire que » son « ex a refait surface ». Et qu’elle veut leur « redonner une chance ».

Au bout du compte, en cette date hautement symbolique dans la mythologie de Théo, ce dernier est seul. Il est seul alors qu’il avait du temps, de l’attention et de la tendresse à donner. Mais le chat a prévalu, telle est la loi de la jungle urbaine. Or, dès qu’il est seul depuis tout ça (Théo, pas le chat), ce n’est plus comme avant, quand il s’en nourrissait (du fait d’être seul, pas du chat). Désormais c’est la solitude qui se nourrit de lui, le grignote. Parce que quand il est seul, il ne peut plus s’empêcher de penser à tout ça. Peut-être est-ce pour cette raison que tant de gens s’accrochent aux autres au mépris de tout bon sens : ils veulent s’empêcher de penser.
Oui, Théo se serait bien dispensé de passer cette journée face à lui-même, car à cause de cette vorace solitude, il ne pense qu’à cette seconde histoire que lui inspire le lac artificiel. Elle a remplacé le vide, elle a croqué l’ennui, l’envie, l’ambition. Cette mythologie d’un KO dévore la vie de Théo, comme un trou noir. Et comme tout un chacun le sait, dans l’espace, un trou noir n’est que la place laissée par une étoile qui a disparu.
Théo sur son banc, sous son parapluie, il se dit au moins ça. Il se dit aussi qu’il se sent tomber depuis, comme sous une pluie d’éclairs, d’éclairs intérieurs qui assombrissent tout. Vraiment, aujourd’hui, le lyrisme de sa peine, il est très inspiré ! Et puis il sent aussi des soubresauts d’avant, l’électricité d’un cœur, de ses vaisseaux qui ont coulé, de ses vaisseaux qu’on a cloués.
Et tout ça, vraiment, c’est extraordinaire, parce qu’ici même, sur ce banc ! Il voit les deux arcs-en-ciel disparaître. Si. Vraiment. Providence, il y a !
Non seulement les arcs-en-ciel disparaissent, mais alors que le reflet de l’un est presque oublié dans l’eau du lac, l’autre résiste à la fin inévitable de ce jeu de lumières. Théo se dit que la Providence se paie sa tête, et même qu’elle a invité des copines, tellement c’est sa fête.

En tout cas, à mesure que les arcs-en-ciel sont avalés par l’opacité des nuages, ils réapparaissent dans l’esprit de Théo, et viennent s’ancrer à sa mythologie. Les reflets multicolores ont quitté le plan d’eau artificiel.
Cependant, Théo ne s’en préoccupe plus vraiment. Il se trouve déjà ailleurs, au loin en lui, dans une bibliothèque ou devant un autel, à référencer l’instant, et l’insérer là où sa place l’attend, là où il lui fera une révérence étrange et étonnante. Puis il parcourra une énième fois tous les autres moments pour lesquels il a fait de même, composant cet ensemble qu’il n’arrive plus à laisser partir.

Théo se trouve dans ces bois, sur une haute roche, où tout a commencé. Mais où, alors que tout était fini, que ces forêts empêchent tout réseau de filtrer, il était allé s’asseoir comme en pèlerinage, et avait reçu un message d’elle.
Théo poursuit dans l’encyclopédie de ces faits surnaturels.
Il se trouve à présent dans une rue, où il vient de visiter un appartement suite à la rupture, suite à son déménagement à des centaines de kilomètres d’elle. D’elle, il n’a d’ailleurs plus eu de nouvelles depuis peut-être un mois, un mois et demi. C’est là que dans cette rue baptisée de l’exact éponyme de son nom à elle, il prend son téléphone et trouve un appel manqué. Et ça ne manque pas, c’était elle.
Et voilà Théo presque de retour sur ce banc, il y a un an. Il y est adossé, elle y est aussi, dans ses bras, le soir, à la même heure. Il n’y a pas d’arc-en-ciel, ça ne sert à rien, ils sont là, ensemble.
Quoi de moins surprenant, alors, que ce soir, Théo, par la pathétique énergie du désespoir, et la sachant dans les parages, lui ait donné rendez-vous « là où nous étions il y a un an » comme il lui a écrit.

En attendant qu’elle arrive, il rembobine les images d’un passé, qu’il verra un jour tel qu’il était vraiment. Mais cela requerra du temps. En attendant, sa mythologie lui est comme l’univers : elle ne cesse de s’étendre par le déploiement du chaos, et de ses reflets dans le lac.
La mémoire est autant un atout qu’un attirail encombrant et inutile, parfois.
Théo peut attendre mais elle ne viendra pas, car cela n’a aucun intérêt.
Comme il l’aurait fait d’une dernière cigarette si seulement il s’était plutôt empoisonné au tabac, dans le gravier il écrase son doigt, par lequel il fait glisser la date, et l’heure, et leurs initiales. Au cas où. Signature qui aura tous les honneurs qu’elle mérite demain matin, aux aurores, quand le caniche d’un viril pêcheur viendra lever la patte dessus.
Le pêcheur gueulera alors « Providence ! Au pied ! ». Mais Providence refusera, car elle n’en fait jamais qu’à sa tête.

Le cœur de Théo s’est encore intoxiqué ce soir. Tant pis. Par la suite, il pourra se dire que c’était un bien bel endroit, au moins, qu’un lac artificiel et ses arcs-en-ciel, pour forger la mythologie d’une histoire qui n’aura, en fait, été qu’une illusion.
Théo se lève, il faut partir. Car enfin, sur le lac, les arcs-en-ciel, sur hier, le chat, les pêcheurs, les grenouilles, le TGV : sur tout ça, il fait nuit depuis longtemps maintenant.
0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,