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Tête en strie (second volet-tryptique sur la combustion spontanée)

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Romain Angellier

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Cher toi,

“ Ta première cellule est ton corps, et pour ce qui est de la seconde...” tes paroles me reviennent et je souris.

Aujourd’hui j’ai longuement regardé le mur qui intègre une petite fenêtre (une meurtrière) donnant sur un autre mur. Les dégradés de gris sont impressionnants. Les nuances, à priori, infinies. Elles varient au gré de l’intensité de la lumière, toutes filtrées par les couches successives de béton, sur les côtés droits et gauche et au dessus. Je soupçonne le ciel d’avoir lui même coulé une chape à mon intention. Peut être pour se protéger de moi, de tout ce qui émane de moi.

Au sortir du mitard, j’ai demandé l’isolement, je ne veux plus blesser personne, cette mesure d’auto contention me convient.

On me parle derrière la grille (des visages mal agencés pleines de stries parfois flous parfois net), d’un possible transfert vers une structure psychiatrique, ça n’évoque rien en moi, je n’ai ni peur ni espoir, ni espoir ni peur plutôt, peut être ai-je toujours été tel quel, sans rien qui puisse m’atteler à la vie extérieure.

Le médecin passe plusieur fois par jour, ou par semaine selon les gardiens, la notion du temps est toujours un mystère pour moi. Il est toujours accompagné, et quand l'évaluation des visages se fait dans ma tête je sais alors que je n’ai plus rien d’humain. Les expressions qu’ils portent à mon égard sont bien plus révélateur qu’une parole, et c’est là que je réalise mon bannissement.

La prison, l’isolement, ne signifie rien finalement. Mais ces visages expriment parfaitement où mon corps et mon esprit se situe. Dans leurs yeux. Dans cette perception qu’ils ont de moi. Alors je sais que le monde ne peut plus rien pour moi.

Tout ce que je vois ici de mon apparence est mon ombre projetée sur un mur, un sol sale, derrière une lumière blanche qui crépite inlassablement. Elle rythme ma vie, ma non vie, ou l’entre deux que j’arrive parfois à atteindre.

J’aurais aimé pouvoir détruire des objets, mais le minimum imposé ici est scellé au sol. Je ne supporte pas le lit ni le matelas. Je dors à même le sol, si je dors vraiment je ne sais pas, soit dans la position du lion soit en chien de fusil. Il m’arrive de me recouvrir complètement de ma couverture, mais je ne saurais pas expliquer pourquoi.

J’ai l’impression que mes souvenirs du jour se superposent à ceux de la nuit. Cela créé un crépuscule permanent, une aube grise permanente, avec l’éclat étrange de l’ampoule nue qui hoquète.

Mon avocat, c’est comme ça qu’ils l’appellent, à plusieurs fois demandé à ce qu’on change l’ampoule, mais rien n’a jamais été fait. Je vois bien que cela dérange le peu de visiteur qui pénètre dans l’espace qui m’est concédé.

Le médecin a une fois aussi abordé le sujet de l’ampoule. Dans ces souvenirs peu sûres, un échange entre un docteur et un surveillant me revient, et ça dit que l’ampoule a déjà été changé plusieurs fois, mais que le clignotement, ou plutôt la syncope, ne cesse jamais.

“ Envoyer un électricien alors, mon patient ne va pas supporter longtemps ce régime”

“ Ca a déjà été fait.Tout est aux normes Docteur”

La voix de la surveillance était cette fois féminine. L’aspect désolé du timbre de sa voix. Comme si tout ce qui avait cours dans mon entourage immédiat était voué à l'échec. A l’abandon. A la désolation.

Encore La parole du médecin qui me revient.

Vous avez beaucoup trop maigris

Vous mangez les repas que l’on vous sert ?

Ma voix. Effacée. Étrangère. Lointaine.

Je bois de l’eau

Ca n’est pas suffisant. Si vous continuez comme ça je vais devoir vous mettre sous perfusion.

Je ne mange pas de viande

Et bien mangez le reste

Je crois bien qu’à chaque fois il n’y a que de la viande

La parole, la voix, cède. Le silence ou le murmure des murs revient. Je préfère cette situation. La dualité qu’impose la présence de quelqu’un me dérange, cette impression de pouvoir fuir à travers le corps d’autrui. La solitude et l’enfermement me contient.

Si je le peux un jour je te peindrai l’aspiration exercé par mon espace clos. Elle est comme une compagnie sans l’être. Elle me convient et je ne la chasse jamais. L’écarter d’un geste de la main ne me viendrait jamais à l’esprit. Elle est comme un souffle, comme le souvenir d’un chuchotement de fille à mon oreille générant une chair de poule.

Cette fille, était-ce toi ?

La personne qui s’occupe de faire le lien entre moi et le monde est souvent préoccupée. Il cherche ses mots ou peut être les oublie sur le champs ou peut être est-ce encore moi qui génère cette fuite de la pensée. Cette phrase qui tonne encore dans ma tête.

-Vous avez l’air absent

Je le vois sans le regarder. Il est désarçonné, inquiet, il se peut qu’il piétine intérieurement. Je soupire doucement. Pas qu’il m’excède ou qu’il m’ennuie, il semble que je ne connaisse plus ces états. Mais je suis désolé pour lui. Pour ce cas perdu et égaré que j’incarne. A dévisager l’avenir, je sais très bien que je ne sortirai jamais d’ici. Et peut être bien que c’est tout ce que je désire, si je suis encore capable d’éprouver ce ressentiment marqué vers l’extérieur.

Le rêve, éveillé ou endormi, peu importe, d’avoir demandé de quoi écrire. Entre le temps de la demande et la réponse, un immense temps mort. Puis du papier sous la porte. Puis une mine de crayon. Fine. Brut. Non lethal.

Sur le coup, j’entends mais ne comprends pas. Le chemin cognitif ne se fait pas mais l’enregistrement quelque part dans ma tête fonctionne. Des heures après, des jours des semaines plus tard, se rejoue l'événement.

Plusieurs personnes sont massées devant la porte. Ils se partagent le petit carré grillagé qui donne sur mon espace. Par intermittence, ils parlent. Ils ne se moquent pas comme ils peuvent le faire au niveau supérieur où tout le monde s’entasse. Ils regardent. Ils sondent mon espace. C’est presque s’ils chuchotent. Mais il n’y a personne à déranger. Ils disent, ils articulent avec précaution, comme si un mot pouvait heurter, blesser, défigurer, tuer.

“Ca fait trois jours qu’il est comme ça.”

“ Il a dormi ? ”

“ On sait pas, il ne bouge pas, il reste comme ça, de dos, on a vérifié, il est bien vivant.”

Et puis les paroles tombent tranquillement, des soupirs contrits, du mouvement se fait, le couloir les accueillent, ils vont ils viennent, dans ce souvenir que je me rejoue. Le replay se termine une fois que j’ai vidé mon verre d’eau dans le temps contextuel, le présent.

Je te revois souvent, toujours riante avec cette faculté d’absorber et de réfléchir la lumière que je ne connais qu’à toi, tes yeux mi clos, comme restreignant ton champs de vision pour mieux sélectionner ce qui te plait.

Peut être que c’était moi ? Ou seulement mon sourire ? Une fossette ?

Le plissement d’un oeil ?

Maintenant, l’impression que mon visage est devenu totalement lisse, aucun miroir ici sauf parfois peut être en jouant des reflets dans mon verre d’eau. Il ya bien des fois ou la lumière me fait tendre ce demi sourire. Le temps d’un cillement. Puis l’oubli absorbe tout.

Par terre parfois, allongé, il y a tes rires suaves et sauvages juste là, derrière moi, je tends un bras tâtonnant sans vraiment y croire, il faudrait que je grave le souvenir de ton visage sur le sol ou sur un mur.

Et quand tu lisais pour nous deux aussi, de cette voix mi basse mi haute ces poèmes de Michaux sur l’homme mort, comme tu as bien fait de ne pas voyager avec moi.

Ces moments dénués de tout, dans l’appartement, de planques en planques, d'hôtels minables en bouges, ils restent les meilleurs palaces spirituels, ces endroits, les notres, ces refuges, et pourvu que je les convoque de l’intérieur de ma tête folle, ceux qui ont connu les plus belles luxures ne pourront jamais entrevoir ce que nous étions devenus.

Te dire qu’à chaque repères temporels, je ne connais plus le nom de ce moment tout est devenu flux, c’est là, d’où je suis, où la lumière est la plus forte dans ce sous sol.

Je convoque tout ce qui me reste, face à la lumière, qui ne fait que vaciller quand je la dévisage et que mon souffle m’entraine, que mon coeur ralentit jusqu’à ne plus être perceptible, sous la baisse de l’afflux de sang, ma vue se brouille et luttant pour garder les yeux ouverts, tous mes muscles raides et froids se relâchent, à demi nu dans cette cave, l’hiver passe sur moi comme une brise, qu’un léger sourire s’empare de ma tête cassée, il n’y a plus rien, et c’est ce moment qui ressemble le plus à nos ébats, quand nos corps fusionnaient, juste ce que nous étions, flux, énergie, sans frontières charnelles.

C’est une technique que je te dois.

Souvent, lorsque je suis sur le point de parvenir à tout faire cesser, ils ouvrent la porte, se ruent vers moi, me touchent, prennent mon pouls, m’allongent, me manipulent, et le corps connaît, à travers la stimulation du contact, un regain vital en retour, le coeur se tonifie, des pensées que ma tête arrive à comprendre reprennent leurs rythmes obsédant et je sais, que ça ne sera pas pour cette fois.

Ils s’assurent juste de la fébrilité de ma pulsation et repartent. Je n’arrive pas à leur en vouloir.

Les maudirais-tu ?

La mine que j’utilise casse souvent. Ce qui me reste à force de griffonner ne tient plus qu’entre le bout du pouce et de l’index.

Je ne pense pas qu’ils vont me laisser éternellement à l’isolement. Ils vont surement vouloir que je retourne en haut, avec les autres, ne serait ce que pour voir si le goût de la vie me revient. Et surtout pour qu’ils puissent exercer et mettre en oeuvre leurs punitions. Peut être ferais-je tout pour retourner au mitard.

Hier ou avant, on me notifie mon transfert vers une structure psychiatrique spéciale. Je parviens à entrevoir sans certitudes ce qui m’attend. Je ne suis pas sûr de supporter l'abêtissement total de mon esprit. Ni espoir ni peur mais je redoute le moment où ils vont s’affairer à me mettre en condition de transfert. Une fois cette procédure engagée je risque de ne plus pouvoir être maître de moi, dans le sens de clore cette parenthèse de vie. Cela débouchera de toute façon sur autre chose. Mais je n’en ai aucune envie.

Aucun objet n’est susceptible de m’aider. toutes les précautions ont été prises et ils semblent venir à la grille le plus souvent possible, si nécessaire, ils entrent par quatre. Ils me laissent néanmoins les feuillets. Je ne parviens pas à savoir s’ils les ont lu. Je dois donc parvenir à dormir.

Le temps m’est compté. C’est pour bientôt. Des allusions à mon égard circulent dans le couloir. Il y a des rires aiguisés, des non réponses également, des assentiments timides dépassés par ce que je suis devenu. Cette trace de passé poisseuse qui signifie tant. Ces causes. Rien ne pouvait être fait. Il fallait que je fasse ce chemin. Quelle importance les faits, tu es la seule à réellement me connaître. Ca n’est pourtant pas très compliqué. Il suffit de parcourir mon dossier. Le répressif ne fait pas dans l’analyse. Et c’est peut être mieux ainsi, en tous cas dans mon cas. Dans l'extrémité pathologique qu’il représente.

C’est l’heure. Le branle bas venant du couloir l’indique. Je suis assis par terre en tailleur, faisant face à la porte, à peu près au centre de la pièce. Mes yeux sont grand ouverts et je convoque tout. Toutes mes ressources. La chaleur irradie immédiatement le bas de mon dos. Remonte le long de ma colonne vertébrale comme un courant tumultueux. Je ne me laisse pas distraire. Je continue. Ma tête éclatée n’est plus, la caresse de la vacuité me chauffe de plus en plus. Je perçois le bruit de la clef dans la serrure, similaire à un bruit métallique sous l’eau, lointain, insignifiant, la chaleur devient intenable pour mon corps, l’esprit voit apparaître une phrase, je la connais, je la deviens, je la suis, la vision dévoile des surveillants qui s’affaire dans le cadre de la porte avec des étrangers en costume, la fumée obstrue ma vue, la brûlure est d’une intensité indicible, je ne les vois plus mais j’entends des cris, et je t’écris, je t’écris, on court dans le couloir, je crois bien qu’enfin mon intérieur brûle au plus profond de la prison dans la prison.
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