I/5 Testament de Maùi

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Je m’appelle Maùi et je suis plongé dans le coma depuis trois jours, sur ce lit de réanimation à l’hôpital militaire de Papeete. Depuis deux jours, un jeune militaire français veille à mes côtés, il est arrivé à Tahiti en janvier je crois. On l’a chargé de surveiller les perfusions qui me maintiennent en vie – enfin dans cet état –, sa mission est aussi de garder mon corps présentable jusqu’au bout, pour mes parents, mes proches, ma fiancée.... Je ne connais même pas son prénom, on l’appelle ‘’deuxième classe... Machin ‘’. Qu’il me pardonne, je n’arrive pas à retenir son nom, un nom italien imprononçable. Il est assez doux et respectueux, ça c’est bien, parce que je le sais et j’en suis sûr maintenant, c’est lui qui me fermera les yeux... bientôt, dans quelques jours, en douceur.
Mon nouvel et dernier ami deuxième classe, il me croit absent, je le comprends, mes yeux entrouverts restent fixes. D’ailleurs, je ne vois absolument plus rien, pas même une ombre. Je voudrais bien lui dire que je suis conscient de sa présence, que j’entends sa voix – comme d’ailleurs ce bip-bip qui indique que mon cœur bat toujours –, que je sens le contact de sa main qui masse mes membres, plus sur les jambes, pour elles c’est fini, mais les bras et le cou sont encore sensibles. Comment lui dire que je suis piégé dans ce corps qui ne peut plus communiquer avec personne, il ne le saura jamais, les autres non plus. Piégé jusqu’à la fin.
Jusqu’à la fin. Tout à l’heure le médecin chef, s’est arrêté au pied de mon lit pendant sa tournée des malades, il a dit à son équipe : « Paraplégie montante, dans le meilleur des cas, le cerveau sera touché dans moins de huit jours, alors protocole ordinaire et surtout pas d’acharnement, c’est bien compris ? Les sentiments au vestiaire ! ». Lui non plus ne se doute pas que ma prison laisse passer sa voix ; après cette phrase, grand silence, les traînements de pieds de l’équipe qui le suivait docilement dans le couloir et puis la porte fermée délicatement, comme par respect, peut-être par une infirmière qui savait, elle, et qui a eu pitié de moi, ou honte pour lui tout simplement. Deuxième classe n’était pas encore arrivé, alors je suis resté seul, et j’ai pleuré, dans ma tête seulement, en repensant à tout ça et à ceux que j’aime.
« On avait équipé la pirogue, avec mon frères Fatu et on s’est dirigés comme d’habitude droit sur la barrière de corail ; avant de partir, Tepano mon père avait bien insisté :
— Attention les garçons, l’océan était mauvais hier à cause des courants plus forts, des petits requins ont franchi la barrière et se sont retrouvés de l’autre côté, dans le lagon, ils ne sont pas agressifs mais soyez quand même prudents !
Je l’ai rassuré :
— Ne t’inquiète pas papa, il suffit de les laisser tranquille, et puis, nous, on a l’habitude. Je te promets une belle pêche cette fois, de la nacre, et surtout beaucoup de corail rouge, Fatu et moi, on a repéré un endroit. Avec tout ça, on pourra sculpter des tas d’objets, et j’irai les vendre au chinois dans trois jours à Papeete !


*


Mon père Tepano... Il a plongé toute sa vie, comme un vrai Maori, sans bouteilles, ni palmes, ni arme, à mains nues et en apnée. Toute sa vie, il a remonté du corail, de la nacre et même des perles. Les perles, il était parti les pêcher loin d’ici, à Mangaréva, pour avoir, comme il nous disait, un petit capital et améliorer notre quotidien – je ne te parle même pas de ses vieux jours. Il a pris beaucoup de risques et puis les affaires sont difficiles avec le chinois, mon père, tu vois, il sait à peine compter. Aujourd’hui, à cinquante ans, il peut à peine marcher, ‘’maladie des plongeurs’’ et son petit capital, il s’est évaporé, comme ses rêves et sa santé. Le faré de Tepano est grand, alors avec mes frères, on continue de faire vivre la famille, poisson, nacre, corail, mais pour ça, il faut plonger, plonger tous les jours, comme des Maoris, c’est la tradition. J’oubliais... ma mère Nahini, en tahitien, ça signifie femme parfaite, elle l’est, parfaite et patiente, j’imagine sa douleur en ce moment. Elle viendra peut-être demain, sûrement.
Ma mère Nahimi a été très belle, elle dansait pour les touristes qui débarquaient ici à Moorea, et ramenait aussi quelques Francs CFP à la maison, juste avant... Avant les grands hôtels. Ils ont demandé des danseuses professionnelles, avec des mensurations précises, tu te rends compte ? Et puis des bruits couraient, sur les touristes, les hôtels, enfin, tout ça c’était pas très clair et Tepano mon père, il a refusé qu’elle continue et il a péché plus longtemps, plus souvent, plus loin ; il allait aussi trouver le chinois un peu plus souvent, mais il n’a jamais été plus loin en calcul, alors souvent, le soir, il revenait découragé et exténué.
En Tahitien, il y a un mot pour exprimer ça : « Fiu !» – à l’européenne, il faut prononcer : « Fiou !». Pour le dire correctement tu dois expirer profondément comme si tu étais fatigué et dégouté à la fois, tu comprends ? Essaye, tu verras ça soulage : « Fiu ! ». Avec ça, tu évites tous les commentaires et tu peux dire sans vexer à celui qui est en face de toi : « foutez-moi la paix », ou « n’insistez pas ». Tu vois, nous les Tahitiens on sait être délicats. Mon ami deuxième classe, lui, il dirait plutôt : « Ras le bol !», ou pire peut être.


*
« On est arrivé à la barrière, j’ai préparé mon masque, les paniers, j’ai enfilé mes gants, les mains...
Les mains c’est comme un capital, on doit en prendre soin parce que pêcher c’est tout ce qu’on sait faire ; les gants c’est surtout pour les murènes, si elle t’attrape la main et si tu es assez rapide, elle reste avec seulement ton gant dans la gueule. On a tous été à l’école bien sûr, mais à quoi ça sert ici, alors, dès qu’on a l’énergie d’un homme, ou la beauté d’une femme, on pêche, on danse et on ramène du poisson, de l’argent pour la maison.
Les anciens travaillent moins dur, ils taillent la nacre, le corail, cultivent le copra et les jardins aussi. Il y a encore ceux qui s’engagent dans l’armée, eux, ils peuvent poursuivre des études et voir du pays. Pour ça, tu dois signer et pour longtemps crois-moi ; mais tu vois, on n’a jamais vu de général Tahitien ! Au pire sergent-chef, comme Hauni, je le connais bien on était à l’école ensemble, sais-tu comment l’appellent les gradés et les appelés : ‘’ le Tahipouète ‘’, je crois que ça le rend fou de rage, moi aussi d’ailleurs. Hauni signifie « paix profonde », heureusement pour eux, les Faranis (Français), il fait honneur à son nom et aux ancêtres qui l’ont porté. Il sait sûrement que je suis ici, la caserne n’est pas loin. Tiens, deuxième classe vient juste d’arriver, c’est bien, ça calme un peu ma peur. Elle, tu comprends, elle ne me lâche jamais, elle est toujours là, alors je fais semblant de l’ignorer et je pense à ma vie d’avant, surtout à tous les moments agréables passés avec Aata...
C’est à l’école du village qu’on s’est connus. Aata, tu entends comme c’est gai et joli, ça chante tout seul, l’enfant gaie de la lune, un des plus anciens prénoms d’ici, ma fiancée c’est sûrement la plus jolie fille de l’archipel tout entier. Ne souris pas, les dieux ont horreur de la moquerie, ils pourraient se fâcher pour de bon cette fois ! J’ai cru l’entendre ce matin, j’ai reconnu ses sanglots, mais de très très loin, je crois qu’elle a eu peur et n’a pas pu s’approcher de moi ; elle est sûrement restée derrière la vitre, pour retarder un peu plus la réalité. C’est sûrement la même chose avec ma famille et mes amis que j’attends toujours, peut-être aussi que les visites ne sont pas permises. Dans ma situation c’est presque normal. Heureusement, il y a deuxième classe et il reste près de moi, il va m’accompagner pour traverser la nuit.
Il ne le sait pas, mais je rêve aussi. Cette nuit, j’ai crié dans ma tête, il ne s’est aperçu de rien comme d’habitude, mais ça n’a pas d’importance. Il est là et il arrive encore à passer au travers de ma cage invisible, avec les soins, les massages, cette cage qui va bientôt se refermer sur moi pour toujours. Je crois qu’il commence à se douter de quelque chose : ce matin, aux soins, il m’a parlé pour me rassurer, comme si j’étais encore vivant – enfin si on veut. Je crois qu’il se doute de quelque chose, heureusement, parce que comme l’a dit le médecin chef, tu te souviens ? « Dans le meilleur des cas... »

*

Aujourd’hui, c’est le quatrième jour – je sais c’est étonnant, mais j’ai gardé la notion du temps – et deuxième classe, il vient juste de percuter, il était temps ! Je me sens moins seul, moins mort si tu veux, c’est toujours ça de pris sur la bête qui rampe !
Cette nuit j’ai encore rêvé, j’étais sur la pirogue avec mes deux frères, le ciel était d’un bleu parfait, le lagon translucide, si translucide qu’on avait l’impression de voler en regardant le fond. On riait tous les trois, parce qu’au fond, dans la faille peuplée de poissons clown multicolores, à trente mètres sous nos pieds, un immense corail rouge nous tendait les bras, comme un être vivant. Tu sais, le corail, c’est vraiment un être vivant, même s’il te paraît immobile, il faut savoir ça.... Pour mieux le voir, j’ai mis mon visage dans l’eau, alors, j’ai pu admirer sa beauté, sa couleur si pure et sa taille impressionnante ; à propos, poisson clown se dit Atoti, en tahitien, ça signifie plutôt quelque chose comme ‘’prise de guerre’’. Nos ancêtres sont arrivés sur des pirogues en bois, de très loin, c’étaient des vrais guerriers, avec leurs traditions. Même si aujourd’hui, on est devenus pacifiques – c’est beau d’être pacifique, c’est majestueux, comme l’océan –, on respecte toujours les traditions, c’est sacré, alors les pitreries tu comprends...
Dans mon rêve, je me suis penché plus près en me tenant à la pirogue, mes frères me retenaient, le corail était tellement vivant que sa taille augmentait à vue d’œil, ça, je ne l’avais jamais vu, il a pris rapidement tout l’espace et le lagon entier est devenu rouge, comme lui. Quand je me suis retourné, mes frères étaient partis et j’étais seul au milieu du lagon rouge sang, quelque chose m’a alors pris le bras, et m’a attiré vers le fond, très loin dans la faille, si loin que j’ai perdu la pirogue des yeux, jusqu’au moment où j’ai vu longue une trainée noire, comme un mauvais présage tu vois, comme une punition des dieux, alors j’ai eu peur et j’ai crié. Deuxième classe était encore là, mon corps, lui, n’a pas bougé, mais il a quand même dû ressentir quelque chose parce qu’il m’a parlé, comme il le fait depuis hier.


*

Je continue de compter, c’est le cinquième jour ce matin, ils sont tous revenus, silencieux autour de moi. Le médecin chef est arrivé en dernier, il a parlé à voix basse et je n’ai rien entendu ; il doit commencer à se douter lui aussi maintenant... Il y a eu un autre moment de silence, après on a amené des chaises, ça, je l’ai entendu et j’ai senti des mains sur mon visage ; je crois que c’étaient des mains de femme, celles de ma mère, et sûrement celles d’Aata, ma fiancée, rien d’autre, pas de pleurs, aucune parole. Je ne sais pas pourquoi, ça m’a rappelé mon rêve, cette trainée noire, pas bon signe.
Mais il faut encore tromper le temps, alors je dois reprendre mon récit avant tout ça... Je t’ai parlé de ceux que j’aime et de cette dernière pêche, au moment où on est arrivé sur la barrière. C’était exactement comme dans mon rêve, ça s’annonçait bien. Je suis le seul à descendre au fond, Fatu, le plus âgé, il a la jambe droite presque paralysée à cause de la plongée, alors le corail, la nacre, la danse pour lui c’est fini, mais il pêche comme personne. Les riches Fananis l’embauchent souvent à la journée, sur des bateaux ultra modernes à deux étages remplis de touristes, pour aller attraper des espadons au large. Il faut être taillé comme un arbre pour fatiguer le poisson au bout de sa ligne pendant plusieurs heures, le ramener près du bateau lancé à pleine vitesse et l’assommer dans l’eau avec une masse pointue, avant de le ramener sans précautions sur le pont, la tête complètement défoncée, juste pour prendre des photos ; tu sais, le genre photo qu’on montre fièrement en société, pour briller et dire : « j’y étais ! ». Ils appellent ça la pêche sportive, mais tu sais, pour nous, c’est un vrai massacre. Tiens, écoute plutôt ça :
Quand le bateau revient au coucher du soleil, mon frère, il jette ses prises sur le quai, des beaux espadons souples et argentés de plus de deux mètres. Les derniers pêchés vivent encore, et là – devant les touristes rouges et ventrus, brûlés jusqu’à l’os par le soleil du lagon, en bob, en tongs et l’œil collé sur l’objectif –, il découpe le rostre, ou l’épée si tu préfères, ensuite la queue et les nageoires et enfin, sur le béton, il débite ces trophées en petits morceaux pour les touristes. C’est compris dans le prix de la journée et il paraît même que c’est aphrodisiaque, encore une invention du chinois !
Quand c’est fini, on laisse les corps des animaux mutilés et sanglants exposés un moment sur le quai, les touristes aiment bien ça aussi, surtout pour les photos ; tu sais, l’espadon, il saigne comme toi et moi, la même couleur. Ensuite, Fatu ramène ces poissons chez nous, il en est pas fier, mais il est payé comme ça. Tu as entendu parler des täuras ? Les täuras sont les esprits de nos défunts, les plus vaillants de nos ancêtres habitent les grands poissons, mais il y a aussi pour tous les autres, les tortues et tous les animaux de la terre et du ciel. Tu peux les manger pour vivre, c’est permis, mais tu dois les respecter, les dieux se vengeront un jour, j’en suis sûr !
Mon autre frère Temauri, il n’avait que six ans, il n’a jamais pu plonger et ne plongera plus jamais, il était malade et on a jamais vraiment su... il est né en août 1967 avec un seul rein, et des complications dans le sang, comme un poison qu’il produit lui-même, tu vois ? Il était plus souvent en observation à l’hôpital qu’au faré de mon père Tepano.
Un an avant sa naissance, Mon père Tepano, était parti pêcher les perles noires à Mangareva, une île dans l’archipel des Gambiers, à mille cinq cent kilomètres au sud de Moorea. Le voyage aller et retour avait été payé par les exploitations de perliculture, ils avaient besoin de vrais plongeurs polynésiens, capable de plonger sans matériel – tu comprends, pour eux c’est tout bénéfice, une pirogue et le tour est joué. Tepano à l’époque, il était assez résistant pour plonger et replonger à trente mètres, toute la journée, pendant toute la course du soleil. Et là tu vois, mon père, il n’a pas fait dans le détail, il a travaillé comme un forçat pendant trois mois, avec seulement une paire de gants et une pirogue pour trois ; le chinois, il est aveugle et sourd en affaires et se moque pas mal de ceux qui travaillent dur pour lui, mais la perle noire, ça paye bien, alors tu comprends.... Tepano et ses amis pêchaient depuis un mois quand c’est arrivé, le 2 juillet 1966 exactement...
Tôt ce matin, le médecin chef est venu tout seul, on est toujours le cinquième jour, il a parlé avec deuxième classe, il a demandé de mes nouvelles, comment s’était passé la nuit, enfin, la routine et il a lui a demandé :
— Et vous, comment allez-vous ? Avez-vous pris votre traitement ? Les symptômes s’estompent-ils ?
Deuxième classe, discipliné, il a répondu :
— J’ai bien suivi toutes vos instructions mon capitaine, j’ai encore cette compression, là, entre les tempes, comme un étau qui enserre mon crâne, mais ça va mieux, j’ai même l’impression que ça s’atténue un peu depuis ce matin...
Le médecin chef, il avait d’autres chats à fouetter comme disent les Faranis, alors, il a lâché :
— Bien, poursuivez mon ami, poursuivez, et surtout tenez-moi informé. Normalement dans quelques jours, vous n’y penserez plus !
Après, deuxième classe – il s’est levé, j’ai entendu grincer la chaise – il a simplement répondu :
— Mon capitaine !

Le capitaine ‘’mon ami’’, il a claqué la porte et deuxième classe est retombé comme une masse sur sa chaise. J’aurais voulu le rassurer, lui dire d’arrêter les médocs inutiles, que ça risquait de l’abrutir, que moi, un simple Tahipouète sans diplôme, sans instruction, sans gallons, je pouvais tout lui expliquer, si seulement je pouvais lui faire comprendre... C’est un peu comme un youkoulélé, notre petite guitare tahitienne à quatre cordes, quand tu produis une certaine note, ça fait souvent vibrer une autre corde à vide qui est accordée sur cette note. Deuxième classe, tu vois, c’est la corde à vide, et moi, je joue la première note. Il l’entend cette petite note depuis le début, elle lui dit : « Bientôt, la maladie arrivera là-haut et elle fera exploser son cerveau ». Alors, forcément, deuxième classe il vibre avec moi, en même temps. C’est pourtant facile à comprendre. Il sera bientôt guéri de toute façon, quand je m’arrêterai de jouer, bientôt.
Avant de partir se reposer à sept heures ce matin, deuxième classe, il a eu une autre visite et j’en ai appris une bonne. Son ami première classe... est venu lui serrer la main, ils ont parlé du spectacle qu’ils ont donné le jour d’avant, devant tout le régiment, les officiers et tout ça, et je peux t’assurer qu’ils ont ri de bon cœur. Je le savais, deuxième classe, c’est un musicien, j’en étais sûr, tu vois, son problème d’étau qui lui serre les tempes, ça ne peut venir que de là, il vibre plus facilement que les autres, tu comprends maintenant ?
J’aurais bien voulu rire avec eux, figure toi, qu’ils ont chanté des chansons de George Brassens, j’aime bien Brassens, surtout tu sais, sa chanson : ‘’Une petite fleur dans une peau de vache’’. Sur les îles, Brassens il fait chauffer les youkoulélés depuis longtemps, et la petite fleur, elle est toujours au hit-parade des chants traditionnels, parole ! Deuxième classe et son ami, ils sont gonflés à bloc, écoute moi ça : ils ont chanté ‘’Marinette’’, et au lieu de chanter à la fin du couplet : « Avec mes petites fleurs j’avais l’air d’un con » – ça, c’est l’original –, ils ont balancé direct : « avec mes p’tits galons j’avais l’air d’un con ». Et là, à la fin de leur numéro, devine, au premier rang, le colonel en personne, il s’est levé d’un coup de sa chaise, raide comme un bloc de pierre, avec une vilaine grimace qui lui tordait la figure – on entendait presque respirer les moustiques –, et sans prévenir il s’est mis à applaudir comme un vrai fan, il n’a vu que du feu le colon, ou il a fait comme si... De toute façon, il était coincé ! Les autres gradés, ils ont fait pareil, normal. Deuxième classe et son collègue, c’est des vrais guerriers, je les verrais bien en poisson clown.
Moi, tu vois, je ne voudrais surtout pas devenir un espadon, tu comprends, avec le tourisme c’est trop dégradant ; par contre, un Maï-maï, j’aimerais bien, c’est un magnifique et grand poisson – deuxième classe il devrait au moins voir ça avant de partir –, avec des reflets métalliques verts et jaunes quand tu le sors de l’eau, c’est un vrai feu d’artifice, il est tellement noble le Maï-maï, qu’on le mange cru, pour se nourrir de toute sa force. Chez nous, les pêcheurs lui demandent même la permission avant de l’assommer pour le hisser à bord de la pirogue.


*

La nuit tombe, déjà ! Deuxième classe, mon sympathique ami, il vient juste d’arriver. Si je dis sympathique, ce n’est surtout pas pour faire ‘’distingué’’, comme le médecin chef. Lui, quand il dit mon ami, il veut plutôt dire : mon pauvre ami. Moi, c’est plutôt à cause de Mori...
Mori, il s’appelait Maurice, il avait un nom pas possible, un peu comme celui de deuxième classe, mais en Polonais, alors on l’a rebaptisé tout de suite : Mori. Tu dois bien rouler le ‘’r’’ pour le prononcer correctement, ça veut rien dire en Tahitien, mais ça sonne bien. Mori, c’était un jeune appelé première classe, son truc à lui, c’était la guitare classique, conservatoire de Paris, et tout le tralala. Un drôle de garçon, toujours dans la lune, figure-toi qu’il s’était mis en tête de réaliser une étude sur la musique Tahitienne. Nous on n’était pas contre, c’était plutôt valorisant pour nos traditions. Alors, il était toujours fourré dans nos pattes, avec son instrument, pour comprendre, pour apprendre, il a tellement insisté qu’on s’est habitués à lui, il a pas été long à maîtriser le youkoulélé, un vrai crac, je t’assure ! Son étui à guitare, je me souviens, le suivait partout, on aurait dit un cercueil de riche, avec du velours rouge à l’intérieur et quand il rangeait sa guitare de concert en bois précieux dedans, c’était tu vois – imagine la scène –, comme s’il manipulait de l’explosif ; il était vraiment bizarre Mori, mais on a fini par bien l’aimer et il était plus souvent avec nous qu’avec ses copains Faranis. Remarque, il en avait bien besoin, il paraît qu’il était plutôt persécuté à la caserne, la différence ça dérange, on sait ça nous autres.
Un jour, il a voulu nous faire une surprise :
— Ce soir, pour vous remercier de votre amitié, je vais donner un vrai récital, juste pour vous ! »
Notre salle de concert à nous, c’était la nuit étoilée, tous assis là, au bord du lagon, sur le sable. Il a étalé ses partitions par terre, et là, Alexandre Lagoya, il s’est ramené sans prévenir personne, et les notes de la guitare de Mori, elles se sont envolées sur l’océan rejoindre les esprits des ancêtres. Nous on n’oubliera jamais. A la fin, il nous a montré un truc bizarre, Mori, il appelait ça un phénomène vibratoire ; il a joué une petite note aiguë, et la dernière corde de sa guitare de concert, elle s’est mise à vibrer toute seule, en même temps que la première note, longtemps après dans la nuit. Après Mori, il a expliqué :
— Cette corde qui vibre toute seule, on dit qu’elle vibre par sympathie, non, ne riez pas, c’est vraiment un terme musical. Elle vibre, parce qu’elle s’accorde parfaitement avec la note jouée juste avant, elle lui répond si vous voulez, comme un écho. Alexandre Lagoya se sert beaucoup de la sympathie dans son jeu musical, vous avez entendu ?

Nous, les gars d’ici, on s’est regardé du coin de l’œil par-dessus son épaule, et on a tous a pensé en même temps :
« Sympathique toi-même Mori ! »

Mori, il cherchait sûrement à nous dire quelque chose, avec son phénomène vibratoire, comme un message codé. Les intellectuels, ils sont peut-être tous comme ça, pudiques et mystérieux. Lui non plus, on l’a jamais oublié, impossible...
Ensuite, on a parlé longtemps dans la nuit et puis, tout est arrivé très vite, beaucoup trop vite pour nous, on s’était habitués tu comprends.
Il était très tard – ou très tôt peut être –, Mori, il s’est levé d’un coup, on a rien vu venir, on n’a pas compris... Il est devenu très mélancolique et il a lâché :
— Écoutez... Je vais partir pour quelques temps, je crois que je n’en aurai plus besoin, vous pouvez la garder, elle est à vous maintenant.
Il nous montrait la guitare qui se faisait tranquillement dorer le vernis à la belle étoile, bien calée dans son cercueil. Après, il s’est levé, il nous a salué chacun à notre tour, avec de la brume dans les yeux, c’était trop difficile, alors, on en a surtout pas rajouté, on est des vrais guerriers oui ou non ?... J’ai pendu au cou de Mori mon Tiki en nacre noire – Tepano, mon père l’avait taillé pour moi, pour mes dix ans, pour me protéger –, et Mori, il s’est éloigné dans la nuit, le pas lourd, tout seul sous les étoiles, avec le Tiki.
On a quand même voulu savoir, alors, quelques nouvelles sont arrivées par le Sergent-Chef Hauni, – souviens toi, le Tahipouète –, je te résume :
Mori, il travaillait dans les transmissions de l’armée, au quartier général. Il était aussi doué en électronique qu’en musique et avec sa tête de premier de la classe, ça se passait très mal avec ses copains ; il était souvent maltraité là-bas à la caserne, ça, on le savait déjà. Alors, au lieu de rentrer à la chambrée, il traînait à son poste en dehors des horaires de service, comme avec nous tu vois, il devait se sentir plus en sécurité. Tranquille, pas de collègues, pas de gradés, juste la sentinelle de garde, c’est tout. Mais Mori, il voulait toujours tout savoir, tout vérifier, tout comprendre – on en sait quelque chose, on a déjà goûté –, il paraissait naïf comme ça, mais tu ne pouvais pas lui faire gober n’importe quoi à Mori. Comme d’habitude, il a cherché, il a commencé à fouiner partout, surtout là où c’était interdit. Il a fini par tomber sur les archives de l’armée, et là, bingo, il a trouvé des dossiers ‘’Confidentiel Défense’’, des documents vieux de plus de dix ans, des informations qui sentent le souffre tu comprends ? Tout ça dormait dans une armoire blindée, avec un code, tu penses bien qu’il a fini par le trouver aussi. Mori, tu te rends compte, il avait mis la main, sur les rapports internes des essais nucléaires de Mururoa et Fangataufa depuis 1966, rien que ça !
Je te l’ai déjà dit, Mori, il était très distrait, et même plus que ça, tu vois ! Peut-être que sa tête était trop pleine d’autre chose pour laisser la place aux petits détails de la vie courante. Seulement un soir, Mori, il a tout simplement oublié de refermer l’armoire blindée, et le matin suivant – c’était juste le lendemain du récital au bord du lagon –, les ennuis sérieux ont commencés pour lui...
Sergent-Chef Hauni, il est tenu au devoir de réserve, c’est un gars honnête et droit, on le comprend ; alors, on connait pas les détails de l’histoire, seulement la fin :

« Par décision du conseil de discipline du 12 mars 1974 :
Le soldat de première classe Maurice Levandowski est, pour avoir consulté sans autorisation et à l’insu de sa hiérarchie des documents classés ‘’confidentiels’’, condamné à une peine de prison de deux semaines, au terme de laquelle il sera affecté sur le sol français, pour une période de huit mois, au bataillon disciplinaire de... »
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