Terre-Neuvas

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Hiver 2021
C’est Hortense qui les aperçoit la première. La jeune épouse est pressée de présenter son premier-né à son mari – un fils, elle aurait préféré une fille. À peine déposé dans ses bras, elle s’est mise à trembler pour lui, sur le sort qui sera le sien, à naviguer comme son père, dans le vent, l’humide et la glace.
Les femmes arpentent le bord de la falaise, foulant de leurs sabots la lande déjà fanée par le soleil. Tout le printemps, puis tout l’été, elles ont trimé dans les champs, ramassé les pommes de terre, tiré l’eau du puits, tapé et tapé encore le linge d’un battoir rageur pour évacuer l’impatience, se purger de l’angoisse – ils sont si loin et depuis si longtemps.
Elles décomptent les jours depuis le départ, quand elles ne voyaient du bateau gréé de blanc que la poupe fondue dans la brume ; certaines font des encoches dans un morceau de bois, une entaille plus profonde pour marquer le changement de mois. Neuf, ou huit selon la générosité de la mer, si elle veut bien accorder les plus belles morues du banc. Tout ce temps à scruter le ciel, les nuages noirs annonciateurs de malheur, à écouter rugir le noroît derrière les volets clos, la peur au ventre, surtout la nuit. Elles prient la Vierge, qu’Elle leur rende leurs hommes cette année encore, et elles égrènent les rosaires jusqu’au petit matin.
Elles imaginent le mari vêtu de son ciré jaune, au pied ses bottes de sept lieues, qui lutte contre les déferlantes, les yeux brûlés de sel et les mains tailladées d’avoir vidé les morues avant de les liter dans la cale. Il faudra attendre qu’elle soit pleine à ras bord pour rentrer, saluer l’armateur qui distribuera la paie au nombre de poissons pêchés ; le capitaine tient les comptes, personne ne se risquera à discuter. Alors seulement ils seront des hommes libres de rentrer chez eux.
Aujourd’hui, c’est fête, ils vont retrouver le pays, passer l’hiver auprès de leurs femmes, sous la tiédeur de l’édredon bien différent de la cabane où ils s’assoupissent jusqu’au prochain branle-bas, une alcôve puante derrière un rideau douteux, sans aucune intimité. Ce soir, on mettra en route de nouveaux petits marins entre soupirs et caresses.
Les femmes serrent leur fichu sur la poitrine, novembre s’annonce à pas comptés. Elles courent, longues ombres en file indienne ; déjà elles atteignent le ponton de ciment, négocient le virage en pente douce et c’est un ballet qui se dessine. Maintenant, elles sont là qui trépignent, rires nerveux et verbe haut. D’autres ont choisi le silence, cloîtrées en elles-mêmes, tout à leur bonheur, elles espèrent qu’on ne les a pas oubliées, à fricoter dans le bouge avec les prostituées de Saint-Pierre et Miquelon. Les hommes aussi se font parfois des idées, quand le temps est long entre deux pêches, ils se mettent à gamberger et se racontent qu’un ouvrier agricole, plus beau, ou plus jeune, aura su séduire leur belle. Parfois, une lettre les attend sur le piton rocheux qu’ils relisent à se crever les yeux.
Une autre femme court vite, juste derrière Hortense. C’est Jeanne. Elle a vu appareiller son mari, encadré de ses deux fils. L’un est âgé des treize ans requis, l’autre un peu plus jeune, mais l’armateur en a décidé ainsi. Il faut bien deux mousses sur La belle Océane, ce morutier peint de brun dont les hauts mâts font sa fierté. Les mousses, tels des petits singes alertes, traversent le bateau en tous sens, grimpent à la hune, prêts à toutes les corvées : ils lavent le pont à grande eau, servent la pitance, patate et poisson, un oiseau parfois, ils entassent les morues à mains nues dans le gros sel de la soute, par tous les temps. Certains sont fiers, l’eau salée coule dans leurs veines, d’autres subissent un sort imposé. Le cœur de Jeanne s’est déchiré lorsque les trois silhouettes ont cessé d’agiter la main au-dessus des flots. Son mari et la chair de sa chair, elle en a un autre dans les langes qu’elle refusera de donner à la mer, elle l’a juré en demandant pardon à la Vierge. Alors elle accélère et dépasse Hortense encombrée de son nourrisson.
Pour ne pas être en reste, Soizic aussi presse le pas. C’est son vieux qu’elle attend, c’était sa dernière campagne. Ses cheveux gris ont glissé du fichu, une longue mèche détachée flotte dans l’air iodé. Le père Léon ne repartira pas, il aura bien mérité une retraite sur le plancher des vaches. Lui aussi a commencé comme mousse, il termine chef des doris, ces barcasses de bois qui permettent de jeter des lignes appâtées d’encornets lorsque les dieux sont favorables. Les morues affamées, gourmandes, s’élancent sur cet appât de choix et la cale se remplit à vue d’œil.
Toutes arrivent du village, elles ont laissé les portes grandes ouvertes et rejoignent la troupe au galop, ne pas perdre un instant, l’hiver passera si vite avant de refaire les paquetages de linge propre et sec, tabac et carottes à chiquer, un jeu de cartes et la statue de Marie qui les accompagnent aussi, ces hommes endurants et solides au cœur tendre. Le curé viendra bénir l’équipage, ils ne savent plus s’ils ont la foi, mais ils ôteront le béret en signe de respect.
Une seule est restée au bercail, Toinette, la petite fiancée si timide. Elle a peur de laisser paraître le feu de ses joues en apercevant son René. Elle a cousu tout l’été sa robe blanche et bordé le tulle du voile d’un ruban de satin, elle a tressé la couronne de perles. Elle refuse de le voir, perdu au milieu de la foule, et se prépare à l’accueillir, seule, dans sa petite maison de pierres, un vase de genets sur la table cirée de frais. Elle est son myosotis, discrète et réservée, il est son espérance, sa vie.
Le bateau se découpe, de plus en plus net sur la ligne d’horizon. Des nuages étirés cherchent à dissimuler les haubans, mais les plus affûtées ont l’œil perçant à force de regarder vers la mer. L’une porte sa main à sa bouche et les autres l’imitent. On ne rit plus, pas même on ne prononce un mot.
Le pavillon est en berne. Et chacune sait ce que cela signifie. Un homme est mort, sa dépouille cousue dans un drap lesté de plomb, glissée au milieu des flots, là-bas, au large, dans le murmure de quelques prières suivies de chants arrosés de gnôle, c’est la tradition.
Elles étouffent le même cri de douleur, priant que ce ne soit pas leur homme qui manque à l’appel.
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Fred Panassac · il y a
Un retour chargé d’émotions, entrant dans les pensées intimes de ces êtres solidaires.
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Zalma Solange Schneider · il y a
Quelle magnifique écriture pour parler de ce monde un peu à part, où malheureusement, parfois (trop souvent...), le drame arrive...
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Marie Guzman · il y a
quel tableau, après trois lectures je me décide à vous laisser un message pour dire le plaisir de lecture toujours renouvelé
joli dimanche Chantal

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Chantal Sourire · il y a
Merci, Marie !
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Patricia Besson · il y a
magnifique histoire.. Bravo
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De margotin · il y a
Un très beau texte.
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Cristo R · il y a
Superbe. Un monde différent du monde de nos villes et campagnes qui perdurera car la mer sera de plus en plus notre ressource . Ce qui est beau dans ce texte magnifiquement écrit sont les valeurs humaines défendues et la solidarité des femmes, des mères avec les travailleurs de la mer que sont les pêcheurs de tous les pays.
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M. Iraje · il y a
Superbe évocation.
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Gisèle Bry · il y a
Quel métier ! et quel merveilleux hommage vous rendez à ces personnes. Je me suis laissée embarquer par vos descriptions. Merci
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Chantal Sourire · il y a
Merci à vous, Natacha, oui quel métier, certains l'aimaient, comme les mineurs, un mystère...
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A. Nardop · il y a
Une belle évocation de la vie de ces femmes. J'ai pensé à pécheur d'Islande.
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Philippe NICOLAS · il y a
Une évocation sensible, respectueuse et bien documentée, sur la vie de ces familles du "grand métier" : un grand bravo, Chantal, avec un peu d'air iodé de Bretagne pour vous souhaiter une belle année !
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Philippe, tous mes vœux également !

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