4
min

Terre brûlée

Image de Symphonie

Symphonie

16 lectures

2

Cela faisait maintenant une semaine. Une semaine qu’il tournait en rond, perclus d’une sourde angoisse, en proie au doute, à la crainte des lendemains qui déchantent. Le téléviseur, branché sur une chaîne d’info en continu, ressassait en boucle des messages d’une banalité sans nom. Puis apparut le flash météo : une jeune femme en jupe courte et au décolleté avantageux souriait à l’envi devant une carte de France illuminée d’un soleil majestueux. La présentatrice s’époumonait « C’est encore une magnifique journée qui s’annonce en cette mi-juin avec des températures record sur toute la France. Et le meilleur reste à venir puisque cet anticyclone puissant qui nous protège est installé pour au moins la semaine voire la quinzaine ». Des images dignes d’un plein été défilèrent : des plages bondées sous un ciel bleu azur, des terrasses de café prises d’assaut, des groupes de jeunes, le verre à la main, s'agitant fébrilement et criant au monde leur joie de vivre...

Jérôme éteignit rageusement le téléviseur. Dégoûté par tant de légèreté et d’inconséquence. Étaient-ils à ce point inconscients, ces gens de la télé, pour ignorer que la pire sécheresse depuis 1976 affectait sévèrement les campagnes, asséchant les prairies, épuisant les troupeaux, compromettant gravement les récoltes céréalières à venir ? Certes, l’angoisse des agriculteurs était muette et non revendicatrice ; ils n’allaient pas manifester pour exiger la pluie mais n’aurait-on pu évoquer leur détresse et manifester un peu d’empathie à leur égard ?

Jérôme sortit sur le pas de la porte. Il était près de 18 heures. La canicule, loin de faiblir, déferlait sur cette campagne percheronne et accablait bêtes et nature de sa carapace de feu. Le thermomètre placé plein nord indiquait encore 35°C. Un flot d’adrénaline submergea Jérôme. Que devenaient ses blés là-bas dans l’immense plaine, en pleine période de remplissage des grains, en ce fameux stade physiologique du «plateau hydrique » ? Jérôme songea à son « prof de phyto » qui au cours de ses études d’ingénieur, deux ans auparavant, proclamait solennellement « un blé subissant pendant la phase du palier hydrique des températures supérieures à 25 °C court un grave risque d’échaudage avec des pertes de rendement conséquentes ». En vérité, cette situation était insensée, totalement abracadabrante, ces conditions n’arrivaient jamais ici, en Normandie. Et pourtant, le cauchemar prenait forme : au-delà des températures, caniculaires, les relevés pluviométriques étaient formels : il n’était tombé depuis début avril que trente mm de pluie, alors qu’on aurait dû dépasser allègrement les cent !

Jérôme évoqua en un éclair son départ dans la vie active. La ferme de ses parents avait bien changé depuis son installation. Il s’était retroussé les manches, avait revu les rotations, les méthodes de semis et de conduite des cultures, avait adhéré à un groupe de progrès. Les résultats avaient rapidement suivi. Dès la première année, le rendement moyen des blés avait dépassé les quatre-vingt cinq quintaux pour un niveau de charges « au ras des pâquerettes ». Dans un contexte de relative pénurie mondiale et de prix soutenus, les revenus avaient suivi à tel point qu’un des soucis majeurs de Jérôme ce n'étaient plus les marges/ha mais le niveau particulièrement élevé de ses impôts et cotisations sociales. Il n’avait du reste pas hésité, en cours d’hiver, à acheter un nouveau tracteur, monstre de puissance et de technologie, capable certes de tirer six socs sans difficultés mais aussi, par le jeu des amortissements, de réduire la douloureuse fiscale.

Jérôme prit brusquement sa décision. Il fallait en avoir le cœur net, affronter courageusement la vérité, quelle qu’elle fût. Une semaine sans voir ses parcelles, c’était tout simplement indigne d’un agriculteur responsable ! En quelques minutes, il atteignit le bord de sa meilleure parcelle, là où la terre constituée d’un limon profond, capable d’emmagasiner eau et nutriments, lui garantissait ordinairement ses meilleurs résultats. Le choc fut rude, d’emblée. Les feuilles, bien vertes d’ordinaire en cette saison, étaient presque entièrement flétries. Seule la dernière feuille montrait encore quelques signes de verdure. Il se précipita, incrédule, au milieu de la parcelle et cueillit quelques épis. Sa main experte dégagea précipitamment les enveloppes : des grains minuscules et rabougris jaillirent. Il examina d’autres épis, pour un résultat identique. Son blé subissait de plein fouet un échaudage physiologique totalement irréversible. Un rapide calcul lui révéla que le rendement ne pourrait dépasser, au mieux, les trente ou quarante quintaux/ha. C’était une catastrophe ! Les conséquences financières seraient désastreuses et risquaient d’anéantir tous les efforts consentis depuis deux ans.
Jérôme se redressa et contempla la vaste plaine, cette plaine nourricière qu’il avait appris à connaître et à aimer depuis sa plus tendre enfance et qui aujourd’hui le trahissait. Pas un bruit n’émergeait de cette terre en ruine, pas un chant d’oiseau ne tentait d’apporter un peu de baume à son cœur endolori. Le ciel restait d’un bleu immaculé, désespérant.

Côté sud, pourtant, il crut percevoir une barre sombre à l’horizon. Son cœur se mit à battre plus fort. Mais non, ce n’était pas un mirage, le ciel se voilait, un orage semblait s’annoncer. Les prévisionnistes se seraient-ils trompés ? Encore incrédule, il observait cette masse sombre qui avançait inexorablement dans sa direction. Une masse sombre, prometteuse, certes, mais qui semblait pourtant étrange d’autant plus qu’elle s’accompagnait de bruissements et de sifflements inconnus. Une inquiétude sourde le traversa soudain. Quel était cet étrange phénomène ? Il ne comprit vraiment que quand les premiers criquets se posèrent sur sa parcelle. Puis le nuage s’abattit d’un coup ; il y en avait des milliers, des millions. Jérôme se débattit, hurla et donna de grands coups de poings dans tous les sens. En pure perte ! L’armée de criquets avait trouvé sa pitance et ravageait méthodiquement la parcelle. Un bruit affreux s’était installé, mélange de frottements d’ailes et de pattes. Les mandibules s’activaient, broyaient, déchiquetaient dans une folie meurtrière sauvage et implacable. Cependant, le ciel s’était encore obscurci et soudain, une deuxième vague s’abattit, encore plus imposante que la précédente. Jérôme ploya sous le choc et sentit le sol se dérober. En un instant, il fut cerné, envahi, investi. L’air commença à lui manquer. Dans un effort suprême, il poussa un cri terrible, inhumain...

- Mon chéri, mon chéri, que t’arrive-t-il ? Tu as crié si fort.
Sarah l’enlaçait de ses bras, aimante, protectrice.
- Je crois que j’ai rêvé...murmura-t-il
- C’était quoi ce cauchemar ?
- Je ne sais plus très bien, je n’arrivais plus à respirer... Bon, je vais me lever, je vois que tu as préparé le petit-déjeuner. J’ai très faim, tu sais. Quel temps fait-il ?
- Assez beau. Il serait grand temps qu’on ait enfin un peu de soleil. C’est presque l’été quand même ! À propos, tu sais ce que je viens d’entendre à la radio ? Il paraît qu’en Espagne, il y a une canicule terrible et tiens-toi bien, des nuages de criquets venant par Gibraltar auraient en partie ravagé l’Andalousie. Incroyable.
2

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Miraje
Miraje · il y a
... et se laisser rouler dans la farine jusqu'à la chute ... !
·
Image de Symphonie
Symphonie · il y a
Merci Miraje pour cette lecture et ce commentaire.
·