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Terminus

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Lakiste

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Vendredi 18h... Enfin le week-end, Eric semblait surexcité à l'idée de quitter son bureau.

Une semaine de travail intensif l’avait beaucoup préoccupé.

Il attendait avec impatience cet instant, il devait emmener sa famille au bord de la mer. Se retrouver en famille, avec ses deux enfants et sa femme, devenait de plus en plus pressant. Ce week-end était pour lui un avant-goût de vacances.

Il adorait la mer, cette étendue de liberté, le clapotis des vagues, l’air iodé, il y fermait les yeux et éprouvait un tel sentiment de bien-être. Si seulement les tracas et les aléas de la vie pouvaient l'effleurer de la même manière que le vent effleure sa peau au bord de l'océan, sans vraiment l'atteindre.



C’était un homme très courageux et encore plus consciencieux, il ne quittait jamais le bureau sans que l’ensemble de ses tâches ne soient accomplies. Il était très apprécié de ses collègues, d’une simplicité, d’un sérieux et à la fois d’un humour qui laissait envieux bon nombre de personnes.

Charmant, séduisant, grand, élancé, à l’allure sportive, il plaisait énormément à la gente féminine. Mais il n’avait d’yeux que pour sa femme. Cela n’empêchait pas l’existence de relations amicales sincères.

Son acribie lui venait de son enfance. Il n’avait pas vraiment été aimé ni reconnu par ses parents, trop préoccupés à défendre et à faire évoluer leurs carrières professionnelles, il avait donc cherché la perfection pour tenter d’obtenir un minimum de reconnaissance.



C'était en plein milieu du mois de juillet, un orage venait d’éclater et il pleuvait d’une incroyable intensité. Il sortait rapidement de son bureau, et devait marcher une dizaine de minutes avant de rejoindre le métro. Il était déjà trempé, dégoulinant, sa chemise lui collait au corps. Il n’avait pas de parapluie, juste sa sacoche, qu’il devait aussi protéger de la pluie.

Il avançait d’un pas rapide et ferme. Mais la pluie redoublait de puissance.

Il suivait une jeune femme, grande, et mince. Ses talons allongeaient ses jambes, qui semblaient déjà interminables. Il ne la voyait que de dos, mais son allure, sa démarche, sa silhouette très féminine ne pouvait que laisser présager qu’il suivait une très jolie femme, sous son parapluie, elle.

Pas le temps de tergiverser, il la dépassa, traversa la rue et entama un petit passage étroit donnant sur une cour intérieure, mais avant d’arriver à ce petit passage, il entendit derrière lui une voix douce prononcer cet unique mot « Monsieur ! »

Etonné, surpris, il se retourna et confirma que cette silhouette qui paraissait de dos très attirante était en fait une femme absolument magnifique. Blonde, à la peau très pâle, elle n’était pas maquillée, ou très peu, mais son visage si doux, aux traits fins n’en avait absolument pas besoin. Elle avait des yeux d’un bleu profond et de fines lèvres joliment dessinées.

Il la regarda, d’un air stupéfait, dans cet endroit froid, humide et sombre.

L’eau ruisselait encore le long de son visage, la pluie n’avait pas cessé de tomber et elle finit par lui dire très simplement : « voulez-vous partager un bout de mon parapluie ? »

Il resta interdit quelques secondes et répondit de manière très détachée : « Je suis très touché par votre gentillesse mais j’arrive bientôt à la station de métro. »

Ce à quoi elle rétorqua, l’air tout aussi indifférent, « Comme vous voudrez, car de toute façon, moi, je traverse également... Mais à l’abri. »
Il la regarda à nouveau et déclina son invitation.



Il traversa cette rue, et enfin arriva dans la station de métro.
Abasourdi, il entra machinalement dans la première rame, s’installa sur un siège près d’un type qu’il ne regarda même pas.

Décontenancé par tant de gentillesse, il passa la demi-heure de trajet à y songer. Pourquoi, une si jolie femme pouvait aussi simplement lui proposer de se protéger du déluge sous son parapluie, sans aucune arrière-pensée.

Il exclut le fait qu’elle aurait pu être séduite par lui, elle ne le voyait que de dos et il était trempé de la tête aux pieds. Et finalement, une telle sollicitude l’avait fait fuir, mal à l’aise, il avait préféré refuser un geste qui pouvait être un simple acte gratuit de bonté.

Pouvait-on encore à notre époque, où chacun s’enferme dans sa bulle, s’isole derrière son ordinateur, sa tablette ou son téléphone, ne communiquant plus que par écrans interposés, avoir de tels élans de générosité ? Il n’était même pas certain que lui-même aurait proposé son parapluie, à cette superbe créature. Et peut-être même, surtout à cette superbe créature.

Il releva la tête, machinalement, il était arrivé.

Tout ceci lui avait presque fait oublier qu’il détestait prendre le métro, que ses odeurs l’incommodaient de plus en plus, que la foule l’oppressait.

Rapidement, il prit la sortie, emprunta les marches plutôt que l’Escalator pour en sortir encore plus vite, et enfin à l’air libre, prit une grande bouffée d’air. Malheureusement, la pluie n’avait pas cessé, il fut, à nouveau surpris, par ces averses torrentielles.

Encore quelques minutes de marche, pour retrouver sa voiture qui l’attendait dans un parking quelques rues plus loin.

Il n’arrivait plus à ôter l’image de cette femme de son esprit, et finalement, son impatience de retrouver sa famille et de partir se ressourcer auprès de ceux qu’il aime était passée au second plan.

Il était encore plus trempé, l’eau coulait le long de son corps à travers ses vêtements, il grelotait et avait très froid.

Enfin en voiture, il fit tourner le moteur, mit le chauffage, et démarra aussitôt, pressé de rentrer chez lui.

A peine sorti du parking, quelques passants l’arrêtèrent, se jetant presque sur son pare-chocs. Il vit un attroupement un peu plus loin. « Que cela peut-il bien être ? »  Aucune importance, il ne pensait qu’à rentrer, parcourir les quelques kilomètres qui le séparaient de son domicile et enfin pouvoir se détendre et profiter de l'instant.

Il baissa cependant la vitre de sa voiture, une dame tenta de prononcer quelques mots, qu’il avait beaucoup de mal à comprendre, paniquée, elle ne parvint pas à s’exprimer clairement.

Il ne chercha pas à en savoir plus, coupa cette personne qui semblait être dans tous ses états, lui expliqua qu’il est trempé, qu’il devait rentrer de toute urgence chez lui, qu’il avait un grave problème personnel à résoudre.

Il ferma maladroitement sa vitre, salua les badauds et avança prudemment. Il roula ainsi sagement jusqu’à son domicile.

Heureux d’être enfin chez lui, dans l’entrée, il appela sa femme, ses enfants, mais aucune réponse ne lui parvint, aucun bruit dans la maison.

Il visitait l’ensemble des pièces, mais personne. Il téléphona alors à sa femme, mais tomba directement sur sa messagerie. Il lui laissa un message.

Il décida alors de prendre un bain, se laissa aller, et finalement ouvrit les yeux une heure plus tard.

Toujours personne, il était inquiet, tournait en rond, recomposa le numéro de sa femme, mais c’était toujours la messagerie qui l’accueillait.

Agacé, il alluma la télévision, les informations régionales.

Il s’installait sur le canapé, l’esprit perturbé, une semaine de travail nerveusement éreintante, cette jolie femme lui proposant son parapluie, ces passants qui l’arrêtent, et finalement personne chez lui.

Puis son regard s’arrête sur ces images... Cet endroit qu’il connait si bien... L’endroit où il y avait cet attroupement dans la rue, en face du parking où il gare sa voiture tous les jours pour prendre le métro.

Un grave accident s’y était produit, une maman et ses deux enfants avaient été percutés de plein fouet par un jeune chauffard sous l’emprise de l’alcool et de stupéfiants. Hospitalisés de toute urgence, leurs états étaient graves et critiques.
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