Ténèbres

il y a
8 min
5
lectures
0
1
Ce soir, quelque chose a changé.
Cette douce brise de fin d’été qui autrefois caressait d’un geste maternel les angles de mon visage s’est muée en une bourrasque humide emplie de rancœur. Dehors, mon linge étendu commence tout juste à s’imbiber d’eau, il est encore temps de réagir. Je me précipite alors dans mon jardin, pieds nus et à peine vêtue d’une nuisette en soie. Mes pieds s’embourbent dans cette terre pâteuse, pendant que je cours, cheveux mêlés dans le vent et le crachin, à la recherche d’équilibre.
Une à une, mes chaussettes et petites culottes tombent dans mon panier, sous le regard menaçant d’un orage qui se rapproche inévitablement.
Je rentre en manquant de trébucher sur la première marche. Ce n’est pas de la précipitation. Ce n’est pas de la maladresse. Mes jambes tremblent : « elles sont en coton », comme aurait dit Mamie.
C’est exactement l’effet que cela me fait.... Aussi instables et vulnérables que du coton.
Je m’installe au fond de ma chaise à bascule pour les reposer.
Mamie était une femme de poigne, elle n’aurait pas cessé de marcher seulement parce que ses genoux le lui ordonnaient, elle n’a jamais écouté son corps. C’était une force de la nature, de nature féroce et impitoyable. Une part de moi l’enviait, mais j’ai toujours su que derrière son caractère indomptable se cachait une mystérieuse tristesse. J’ai au moins hérité de ses longs doigts veineux, à défaut de ses autres tracas.
A travers la vitre, j’aperçois un oubli de ma part ; un long draps blanc flotte tel un drapeau à l’horizon, prêt à s’arracher de ses pinces. Je me jette sans réfléchir sous la tempête, écrasant quelques escargots au passage. Tout va très vite. En quelques secondes je glisse, aveuglée par un éclair, et me rattrape sur le linge trempé. Il se détache soudainement, dévoilant une silhouette noire aux yeux rouges glaçants, fuyante. Un coup d’éclair passe, faisant disparaître la vision d’horreur aussi vite que mes problèmes d’arthrite. Quelle était cette ombre ?
Pourtant, je suis sûre de ne pas être en plein rêve ; quelqu’un se tenait de l’autre côté de ce draps. Un frisson me parcours le corps lorsque je tourne le dos ; j’ai un mauvais pressentiment.
Mamie disait toujours d’écouter son intuition lorsque les membres ne peuvent plus nous soutenir. Cette fois-ci ne fait pas exception.
C’est étrange. Il y a un je ne sais quoi dans l’air qui m’électrise, qui trouble mes sens.
Je m’immobilise, certaine d’être suivie. Je regarde autour de moi, alerte. Ces fichus yeux écarlates marquent mon esprit, brouillent ma concentration. Je dois retourner à l’intérieur, avant qu’il ne m’arrive quelque chose de grave. Alors, comme si le destin écoutait mes pensées, un tronc d’arbre, le plus grand et épais qu’il soit, se plie et s’échoue sur mon toit à quelques mètres. Il s’écrase sur mes murs qui ne tiennent désormais plus qu’à un fil. Je reste béate face à ce qu’il vient de se passer, bouche ouverte et couverte de boue. Les ennuis ne font que commencer.
2
Madame Hollande me verse une tasse de thé à la camomille, fumante et ambrée.
Tout ici est fait pour se sentir comme chez ses grand-parents ; les tapisseries et bibelots baroques donnent une ambiance chaleureuse.
J’ai de la chance d’avoir des voisins aussi adorables.

-Ma pauvre, vous auriez pu y rester. Une chance que la tempête vous aie retenue, chuchote t elle en sirotant sa boisson chaude. Un peu de sucre ?

Je suis trop sonnée pour répondre. J’ai traversé la forêt sans chaussures, livrée à moi-même pour rejoindre leur jardin. Finalement, c’est leur chien qui m’a trouvé.
C’est un beau Terre-Neuve, sage et obéissant.

- Je n’ai jamais vu Marc s’enfoncer aussi vite dans les broussailles, s’exclame Monsieur Hollande depuis la cuisine. D’habitude, il ne repère même pas les lapins, c’est juste un vieux molosse solitaire qui aime son petit confort. Faut dire que c’est un coup du destin si vous êtes ici.

La couverture autour de mes épaules cache mes blessures aux bras. Le sang perle le long de mes ongles, malgré les bandages de Madame Hollande. Cela me brûle affreusement.
Un silence s’installe dans la pièce.
J’en profite pour prendre la parole, hésitante.

-Quelqu’un est il passé par ici avant mon arrivée ?

Le couple se regarde, puis d’un air interrogateur se retourne vers moi.

-Non, avoue simplement Madame Hollande en croquant dans un sablé.

-Ce que veux dire ma femme, c’est que ce n’était pas « quelqu’un » mais plutôt « quelque chose », reprends son mari. Je pensais que cela était une simple hallucination.

Je me lève, soudainement attirée par la porte vitrée. Il est ici. Juste derrière le pommier, il me sourit d’un œil maléfique, aussi ardent qu’une flamme. Sa main gauche se soulève, me salue ironiquement avec ses longues griffes noires ensanglantées. Je suis terrorisée, sur le point de m’évanouir.
Mon souffle se fait fébrile, mes jambes cèdent sous mon poids. Une paire de bras me rattrapent dans ma chute, me traînant jusqu’au fauteuil. Je me réveille, abasourdie.
J’arrive à peine à articuler pour leur faire comprendre ce que j’ai vu.
Je sursaute. Une main noire sort de nulle part, tapote le verre de l’entrée. Je sais à qui elle appartient et n’ose plus ouvrir mes paupières. Une tasse tombe, se brise en mille morceaux sur le sol. Un frisson me fait un électrochoc puis le fracas me ramène à la surface.
Madame Hollande me passe un glaçon sur le front.
Je cligne trois fois des yeux pour faire s’évaporer ces images qui me tordent les boyaux.
Bientôt, un homme tambourine derrière la fenêtre. Il a l’air d’un cinquantenaire à la barbe rousse et présente des écorchures sur les joues et le pantalon.

-Ne lui ouvrez pas, dis-je d’un ton ferme et assuré.

L’homme continue de frapper, maintenant de ses deux poings serrés.
Je ferme à triple tour le loquet, et rabat les rideaux opaques sur lui.

-Mais enfin, c’est notre ami du club de bridge, qu’est ce qui ne tourne pas rond chez vous ?

Monsieur Hollande tente de passer, mais je lui barre la route.

-N’ouvrez pas, je répète.

Tout à coup, un éclair retentit dans un bruit assourdissant. Une ampoule grille, puis deux, puis toutes les lumières s’éteignent. Nous nous retrouvons dans le noir complet.
Je reprends.

-Je ne ferais pas ça si j’étais vous. Il y avait quelque chose dans les environs, vous l’avez dit vous-même. On ne sait pas ce qu’il y a dehors, et tant que je n’aurais pas la certitude qu’il n’y a aucun danger, je vous déconseillerais très fortement de faire quoi que ce soit qui puisse être stupide.

Ils ont l’air confus.
Et moi, je suis culottée. Mais je n’ai pas d’autre choix.
Nous courrons alors chacun de notre côté, verrouiller les ouvertures de la maison, puis nous réfugions dans les combles, en quête de lampes à huile ou de bougies. Je heurte un carton dans l’obscurité. On dirait que je l’ai renversé, et maintenant une dizaine de gros livres se chevauchent sur le plancher. Pourquoi diable suis-je sortie de mon rocking-chair ? Tout cela pour me retrouver traquée par une sorte de mauvais esprit ? Je soupire.
Nous trouvons une boite d’allumettes et quelques bûches sèches pour allumer un feu dans la cheminée. En descendant les escaliers les mains chargées de bois, je remarque la caisse sur laquelle j’ai failli tomber. Un ouvrage à la reliure mitée et à la couverture vermillon capte mon attention.

Devant un feu de bois bien mérité, je feuillette ses pages. Ma couverture tartan pends sur le côtés de mes bras mutilés, laissant entrevoir un massacre de chair. Marc se couche sur mes pieds, les empêchant de bouger. Son dos m’arrive aux genoux ; on dirait une grosse couverture poilue.

-Il vous apprécie, lance Monsieur Hollande en remettant une bûche.

J’esquisse un sourire, épuisée.

-Barbe Rousse s’est envolé, fais-je soudain remarquer.

Oui, il est enfin parti. En fin de compte, cela me soulage bien, alors que je l’ai littéralement laissé crever sous une pluie battante et sous un vent à décorner les bœufs. Je culpabilise. Aujourd’hui, j’ai laissé mourir un homme parce que j’étais terrorisée. Je me dégoûte.
Ce livre que je tiens entre mes mains, c’est une encyclopédie. De quoi, je ne sais pas, puisque le titre est à moitié effacé. Je tourne quelques pages avant de trouver la bonne.
L’encre est ancienne, mais j’arrive sans peine à déchiffrer quelques paragraphes.
Il est question d’un jour, ou plutôt d’une nuit sacrée où un portail s’ouvre entre plusieurs mondes, libérant spectres et entités en tout genre.
Brusquement, comme si la foudre était entrée dans le salon, mon cœur rate un battement. Pourtant, je suis la seule à trembler. Mes voisins ont entamés une partie de belote, d’ailleurs, on dirait même qu’ils n’ont rien remarqué. Je continue ma lecture, ouvrant le livre au hasard.
Il semble que la page aie prit l’eau ; seul le bas a été conservé presque sans bavures.
Je caresse du bout de l’index l’illustration. On y distingue un sorcier aux ongles crochus, planter ses mains dans le corps de ses victimes. Ses yeux renvoient des rayons rouges.
Je me recule, secouée par cette image. Une voix rauque et pourtant grinçante rampe jusqu’à mes oreilles, me susurre des mots dans une langue inconnue. Je presse mes paumes contre mon crâne, et mes jambes recommencent à jouer. Je dois me concentrer. Ne pas perdre le contrôle.
Ça sent la pourriture, comme si quelqu’un avait ouvert des catacombes. Mes pensées se bousculent dans mon cerveau, laissant la panique s’emparer du reste. Et si c’était « Quelque chose » ?
3
Le couple Hollande m’attends dans leur chambre, là où sont rangées les armes. Il me tendent un fusil, après avoir claqué la porte et ajouté une chaise devant. Je les regarde faire ; ils paraissent avoir connu pire que la guerre. Au bout d’un moment, il n’y a plus un bruit dans la pièce. Juste notre respiration rebondit sur les meubles d’un mouvement rassurant. Dos au mur, Monsieur Hollande a la voix vacillante.

-Je suis désolé, dit il. On est désolés.

Je ne veux pas entendre la suite de cette phrase, pas maintenant que nous sommes encerclés. Le mal rôde toujours, nous devons être plus prudents que jamais.

-Il est venu nous trouver. Avant que vous arriviez.

-Il vous voulait vous. C’était le deal ; votre vie contre les nôtres.

Je ne peux comprimer un sursaut de recul.
Madame Hollande tente de me frôler dans une démarche de pardon. Je l’évite, bouche clouée.
Pendant tout ce temps ils jouaient la comédie alors ? Ils m’amadouaient pour mieux me jeter dans la gueule du loup ? Ce n’est pas possible, je dois être en plein cauchemar.

-Nous avons laissé une trappe ouverte, m’avouent ils entre deux reniflements. On lui a permit de vous tourmenter tout du long. Mais on avait pas prévu qu’il s’en prendrait à Charlot.

Je me tais toujours. Comme s’ils savaient à quoi je pensais, ils poursuivent leur monologue pathétique.

-Charlot, c’est celui que tu nommais « Barbe rousse » tout à l’heure. Une bonne personne, il ne méritait pas ça.

Le volet s’ouvre.

-Peut-être que s’il te tient, il ne nous fera pas de mal. Ta vie en vaut deux ; tu dois être spéciale à ses yeux...

LE VOLET S’OUVRE.
Une main apparaît, à l’envers. Elle tient quelque chose de planté entre ses interminables doigts.

-Mais qu’est-ce que-

Nous nous approchons doucement de la vitre.

Je pousse un cri, horrifiée.
C’est une tête de chien. D’un gros chien. Avec deux orbites béants à la place des yeux.
Derrière, un rire machiavélique retentit, accompagnée de ces deux petites lumières rouges maudites.
La voix rampe contre les parois, se cogne contre les tableaux, se faufile sous la moquette... mais je suis seule à l’entendre.

« Un toutou si doux...
Il aura été une bonne distraction.
Dommage que mes griffes ne réclament qu’à goûter à ton sang. »

Mamie, aide moi s’il te plaît.
Je ne peux pas y arriver seule. Donne moi ta force.

La voix continue de chuchoter, de bousculer les meubles autour de nous.

-Pourquoi moi ?, articulé-je au cœur du chaos, sans comprendre comment le don de la parole m’était revenu.

Tapie dans un coin de la chambre pendant que tout se soulève comme si nous nous trouvions dans la cale d’un navire, j’essaie de maîtriser mes membres.
Mais lorsque notre corps nous lâche, l’esprit doit prendre le dessus. Se pourrait-il que Mamie aie eu raison ?
Soudain, une puissance venue des abysses de mon ventre me soulève de terre.
Elle m’élève au centre de la pièce, prête à survivre et à combattre l’Ombre.
Lorsque les structures s’effondrent, un dogme invisible me protège. Une clarté se tient à mes côtés dans la nuit noire, supervise les moindres de mes gestes. Ici, il n’y a plus de place pour la tremblote ; il n’y a plus que la haine, et la douleur.
Des mugissements venus d’outre-tombe nourrissent ma bouche, la remplissent d’incantations d’un autre temps ; j’ai réveillé quelque chose de nouveau, qui veut que nous survivions.
Je clos mes paupières lorsqu’ épuisée, une tornade de sable noir m’entoure, réduisant la taille du dogme qui s’incline peu à peu vers moi.

4
C’est la douceur du soleil qui transperce ma peau en premier.
L’Aube réchauffe mes os gelés par les intempéries, tout comme un glaçon qui fondrait sous la chaleur. Mes cheveux sont sales, mais mon corps, lui, est en train de sécher. Non, je n’ai pas rêvé les événements de la veille.
A ma droite, le facteur dévale la pente en bicyclette, sous mes salutations. Je souris, sans trop savoir pourquoi. Mais quelque chose cloche. A mes pieds, une grosse masse chaude et velue tourne autour de moi. Je me penche. Lorsque sa tête se retourne vers moi, toute source de bonheur quitte mon cœur. Du sang coule de ses yeux arrachés, de son cou égorgé, imbibant la terre qui s’en enivre comme si la pluie ne lui avait pas suffit. Un bourdonnement attire mon oreille, de l’autre côté de la route.
Je frissonne.
Deux billes écarlates m’observent derrière les buissons.
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !