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Tempête inclusive

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Luc Moyères

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Dominique était une fois encore dans la montagne ce jour-là, malgré un temps pas vraiment engageant. Pour être honnête, on devrait dire « vraiment pas engageant ». Un ciel de plomb annonçait en effet une grosse neige sous peu, et un vent aigrelet confirmait cet augure. En fait, pour rester raisonnable Domi n’aurait pas dû sortir. Mais, devant maintenant assumer sa vie sans partenaire, l’envie de se retrouver en dialogue face à face avec la nature, sa complice de toujours, était vraiment irrésistible et poussait dehors comme une fatalité migratoire. En ces occasions, le mauvais temps se montrait plutôt un allié de son point de vue, car les sentiers s’en voyaient le plus souvent sans âme qui vive pour contrarier ce tête à tête très personnel avec les éléments.

Raisonnable dans sa folie malgré tout, son expérience de l’altitude l’équipait, ce jour-là aussi, à la hauteur des enjeux : un pantalon de montagne épais et déperlant, trois couches sur le dos dont un bon anorak membrane, et un sac à dos avec un minimum de bivouac, au cas où... quelques biscuits et barres énergétiques, un bon litre d’eau, duvet compact et couverture de survie, plus l’inévitable trousse de premiers soins.
Dominique cheminait donc juste en-dessous de la limite de végétation, à deux heures du village environ et huit cents mètres au-dessus. Le gros temps précisait de plus en plus clairement sa menace, imminente. Comme l’animal en nous le pressent en pareil cas, toute la nature semblait figée, souffle suspendu, à attendre le coup violent que lui préparait le ciel.
Le vent forcit soudain, lui jeta à la face une bouffée piquante de grésil. Domi posa le sac, récupéra dans la coiffe les gants, le bonnet et les lunettes masques, coiffa le bonnet et fourra le reste dans les poches zippées de son vêtement, couvrit le sac de son sur-sac imperméable, et se bâcha de la cagoule-tempête de la veste. Restait à redescendre, car la nuit allait tomber tôt avec un temps pareil.
Quelques instants plus tard, une neige bourrue filait quasiment à l’horizontale, noyant le paysage, réduit à une bulle ouatée de quelques mètres, frontière impalpable d’un néant blanchâtre et glacé. Par bonheur, le vent venait de dos.
Soudain, une masse plus sombre lui apparut, estompée mais sensible, droit devant sur le sentier, comme tassée au sol. Dominique stoppa net : Un ours ? Non, voyons, nous sommes dans les Alpes. Son pied s’avança; d’instinct, son pas s’était fait léger. A trois pas, la masse se redressa légèrement et lui offrit un regard interrogateur, peut-être soulagé, dans un visage pâle, visiblement frigorifié.
«  Excusez mon indiscrétion, commença Dominique, mais que faites –vous là par ce temps, sur ce sentier paumé et avec un pareil équipement ? » En effet, les chaussures de ville et le manteau léger ne correspondaient pas vraiment aux lieux et aux circonstances. Si haut et en pleine tempête, ça frisait même l’inconscience.
«J’ai planté ma voiture un peu plus bas dans le fossé en glissant sur le verglas. Et, comme personne ne passait, j’ai cherché au bout d’un moment à rejoindre à pied le village. Je n’ai sans doute pas pris la bonne direction. Comme un bonheur ne vient jamais seul, je viens en plus de me tordre la chemise.
- Voyons d’abord la cheville. Pour le village, je vous confirme, il se trouve à l’opposé. Pour l’heure, nous sommes à trois heures de marche du premier refuge, là-haut derrière moi dans les bourrasques, et je doute que vous puissiez y arriver, surtout avec un pied amoché ».
Ce disant, Domi s’agenouilla pour une palpation sommaire de l’articulation blessée. Les chaussures de ville ont au moins l’avantage, vis-à-vis de croquenots, de faciliter cet examen. La probabilité d’une entorse simple fut ainsi rapidement confirmée. Sa proposition d’un appui acceptée, les deux cheminèrent clopin-clopant vers un peu plus d’abri, où une bande autoadhésive sortie de la trousse stabilisa un peu la cheville et la douleur.

Restait qu’il serait illusoire de prétendre revenir au village sans aide ; au moins quatre heures en clopinant, avec la nécessité de porter assez souvent le colis meurtri, plus le risque de faux pas en portage et de blesser aussi le secours, à éviter absolument, au risque de mourir de froid ensuite. Dominique prit son portable ; le signal, d’ordinaire pas très violent, lui apprit sans ménagement une absence de service, sans surprise non plus : un effet de la neige. C’était vraiment leur jour. Restait à bivouaquer, atteindre demain matin, et voir ensuite si les esprits hertziens redeviendraient serviables une fois le ciel enfin purgé.
Dominique connaissait bien le coin, aussi les voilà un quart d’heure plus tard dans le Gite à Julion, un peu plus bas sur le chemin. L’entorse semblait sérieuse, et les conditions pénibles de leur progression jusque-là confirmèrent l’obligation de la nuit sur place. Cette grosse pierre plate, vague mégalithe naturel fiché de biais dans le coteau en appui sur deux orthostates de hasard, leur offrit ainsi opportunément une manière d’auvent bien abrité de la mitraille gelée. Une écriture de peinture signale et nomme le lieu, connu dans la contrée comme feu de camp occasionnel, voire fumoir plus ou moins licite. Ce soir-là, ce fut chambre à coucher.
Un bivouac seul et équipé, ça n’est pas vraiment inconfortable, à défaut de se révéler reposant. Sous la tempête, avec un duvet pour deux, une compagnie livide, frigorifiée et blessée, à réchauffer et à rassurer, ce fut un petit peu plus délicat. Les deux humains partagèrent donc la pénurie, de chaleur et de nourriture, la victime de hasard en ayant bien évidemment la part plus confortable.
La nuit est longue, très longue, quand on a froid ; aussi parlèrent-ils beaucoup, de tout et de rien, du profond et du futile, rapprochant leurs solitudes au fil des heures qui s’égrenaient sans se hâter, tandis que le vent miaulait par –dessus le havre providentiel. Vis-à-vis du froid dans le cœur, celui du dehors n’est finalement pas si terrible, quand on les affronte de concert.
L’heure la plus froide de la nuit se situe, dit-on, vers les trois heures du matin, peu avant les premières lueurs du jour qui s’annonce. Domi peut le confirmer ; ils se serrèrent encore plus. Quand l’aube blême arriva enfin, son corps un peu oublié avait chaud au-dedans. Domi se surprit même à évoquer, ô paradoxe dans ce frigo naturel bien inconfortable, Johnny en sourdine: « retiens la nuit », si frigorifiante fut-elle, cette nuit si longue et trop courte, revivifiante.
Dominique ressentit alors qu’eux deux n’étaient plus qu’un, deux esprits réunis blottis sous un même abri en ce moment suspendu et privilégié. Ils (elles ? il-les ?) le sont restés depuis.

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