Tempa buklo : Boucle temporelle

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Ludothécaire de métier, Pascal se passionne pour la science-fiction et a toujours aimé l'écriture, aussi bien de poésies que de nouvelles et de micro-nouvelles Il a aussi des projets de jeux dans  [+]

Image de Été 2020

La baie vitrée sécurisée occupait toute la paroi extérieure de la Promenade, mieux qu’un écran haute définition, constellé de la toile de fond magnifique de l’espace profond, offrant un arrière-plan magnifique à Uranus. Pour la troisième fois en seulement quatre jours, le Pannotia passait au large d’une géante gazeuse du système solaire grâce à l’alignement opportun de Jupiter, Saturne et Uranus avec la Terre. Pour ses moments de détente, Marĉa prenait plaisir à venir s’asseoir devant la baie vitrée plutôt que fréquenter la bibliothèque du Pannotia ou d’assister au Filma Nokto, la séance de cinéma quotidienne organisée une fois par jour pour contribuer au maintien du moral. Ses sessions d’entretien physique, elle les faisait autant que possible face au spectacle du ciel étoilé.
Le vaisseau Pannotia et son vaisseau jumeau – et prédécesseur – le Pangeo étaient très probablement le plus grand projet de l’humanité, plus grand encore que Vostok 1 et Apollo 11, ou que le Flyer des frères Wright : le premier vol extrasolaire habité, à destination d’une exoplanète à seize années-lumière de distance. Être membre d’équipage du Pannotia était la plus fabuleuse aventure depuis les premières migrations humaines. Quand le Pangeo avait rejoint Challenger et Columbia dans les drames spatiaux, son remplacement par le Pannotia avait bien failli être annulé, et il avait fallu bien des efforts pour convaincre que l’explosion du Pangeo au démarrage était bel et bien due à un sabotage, et non pas à un problème de conception. Les précautions, après un accident de cette envergure, avaient exigé un cumul de preuves du sabotage, donc de l’absence d’imputabilité du drame à la conception même du Pangeo, et donc de la sûreté du Pannotia. Même alors, certaines voix s’étaient élevées pour dire que le décollage ne pouvait être sécurisé, puisqu’un nouvel attentat pouvait cibler de nouveau le projet tant qu’on n’avait pas identifié et arrêté les coupables. Pourtant, à peine un an après la catastrophe du Pangeo, le Pannotia décollait, et Marĉa en était l’une des pilotes.
Helpu min, interpella une voix au ton désespéré, la tirant de sa rêverie. (Aidez-moi.)
Le lieutenant Karlo Steinmetz, alias Triobla, affichait un air fortement préoccupé, presque angoissé. Depuis le début du voyage, Marĉa ne l’avait pas souvent vu : Steinmetz restait souvent enfermé dans son bureau de responsable de la sécurité.
Helpu min, Gwenaël, répéta Steinmetz
— Marĉa ! corrigea-t-elle en se retenant de montrer son irritation, la mâchoire crispée.
Depuis sa transition, elle était devenue Marsha. Ou Marĉa à bord du Pannotia, où l’espéranto était la langue d’usage. Avec sa responsabilité de chef de la sécurité, il n’était pas étonnant que Steinmetz connût son morinom, autrement dit, le nom usité pour elle avant sa transition. Elle ne se serait pas attendue, pourtant, à être mégenrée.
Marĉa était une grande rousse, mince, aux muscles secs, aux yeux d’un bleu clair lumineux et perçant. Malgré la coupe unisexe de l’uniforme des pilotes et personnels techniques du Pannotia, il était impossible de ne pas la voir comme la femme qu’elle était.
Pardonu min ! Marĉa, sur un ton qui ne révélait pas la plus grande sincérité dans les excuses, avant de continuer : Ni ne havas tempon. (Pardonne-moi. Nous n’avons pas le temps).
Le front soucieux de Steinmetz fit mettre de côté à Marĉa son agacement, son irritation.
— Nous n’avons pas le temps ! répéta-t-il en français avant d’enchaîner à toute vitesse, sans laisser à Marĉa le temps de se demander « Ni ne havas tempon por kio ? » :
Elle garda pour elle un « Ne aligatoru ! » Ne parle pas alligator. Autrement dit, parle espéranto. Elle se tourna complètement vers lui, lui donnant toute son attention.
— Cette fois, il faut me croire très vite. C’est la onzième fois que nous avons cette conversation…
Marĉa fronça les sourcils : elle n’avait jamais eu aucune conversation avec Steinmetz. Tout juste quelques mots échangés lors des préparations, avant le départ de l’orbite terrestre, et à peine trois mots en se croisant sporadiquement au hasard d’une coursive. Steinmetz poursuivit sans laisser de silence.
— Ou la douzième. Je commence à perdre le compte. Le Pannotia est pris dans une boucle temporelle. Je ne sais pas pourquoi, mais… je me rappelle des boucles précédentes, et il semblerait que je sois le seul. Dans cinq minutes, le Pannotia va exploser. Et pour le moment, il n’y a que toi qui as su m’aider à l’empêcher.

Son visage exprimait à la fois une profonde lassitude et l’affolement.
— Nous n’avons pas le temps. Les boucles se rétrécissent. D’après mes calculs, celle-ci ne devrait durer que quarante-deux minutes. 
Elle se demandait s’il était fou ou s’il s’agissait d’une sorte de blague de mauvais goût. Elle se retenait encore de lui faire remarquer son attitude d’alligator. Pourtant, l’entraînement de l’équipage du Pannotia avait compris un enseignement poussé de l’espéranto, et elle savait, pour l’avoir entendu au centre de formation, que Steinmetz maîtrisait parfaitement la langue, presque autant que son allemand natal. Elle s’apprêtait à lui faire remarquer sa grossièreté, ou du moins, le caractère inapproprié de son choix de langue. Mais Steinmetz reprit :
— Thomas ! Ton premier amour s’appelait Thomas, et il ne l’a jamais su.
— Pourquoi... ? Pourquoi tu me dis ça ? Comment sais-tu ça ? demanda-t-elle en espéranto, réalisant du même coup qu’elle n’avait quasiment pas prononcé un mot depuis qu’il était entré.
— Tu me l’as dit, reprit-il, encore en français, les fois précédentes, pour que tu me croies plus rapidement. Tu m’as aussi dit que la date la plus importante pour toi est le 24 août 2067, le jour où tu es devenue femme.
L’incrédulité de Marĉa changea de registre. Pourquoi lui aurait-elle dit ça ?
— Dans quatre minutes, fit-il enfin en espéranto, le Pannotia explosera si nous ne faisons rien. C’est la cinquante-sixième boucle que je vis, et je suis toujours le seul à m’en rappeler. Tu ne t’en rappelles pas, n’est-ce pas ?
— Non. C’est n’importe quoi. C’est de la folie. C’est impossible ! Sensencaĵo !
Elle s’interrompit en réalisant que, en même temps qu’elle, et sur la même intonation, il avait prononcé les mêmes mots quelle. « Neebla ! Sensencaĵo ! ».
— Tu dis ça à chaque fois, conclut-il, en ayant renoncé, semblait-il, à son attitude d’alligator.
Il la saisit par la main et l’entraîna. Elle se détendit et accepta de le suivre.
— Tu es pilote. Viens, il faut éloigner la navette Feliceto, le plus vite possible. Écoute, sauf les six dernières fois, nous n’avons pas eu le temps de nous éloigner suffisamment du Pannotia, et la navette a été endommagée, sinon détruite.
— Et les six dernières fois ?
— Les six dernières fois, nous n’avons pas demandé l’autorisation du vaisseau et avons gagné un temps précieux. Tu sais ce qu’il te reste à faire, maintenant, c’est toi qui es en charge, vite.
Marĉa fonça, Steinmetz derrière elle, vers le hangar des navettes. À mesure qu’elle s’en approchait, ses doutes s’évanouirent un par un.
— Tu as essayé de localiser la bombe ?
— Évidemment. J’ai perdu du temps. Et comme je l’ai dit, les boucles sont de plus en plus courtes. Il faut mettre fin à tout ça. En éloignant la Feliceto du Pannotia, en l’éloignant suffisamment, il n’y a pas eu d’explosion. Peut-être un sabotage de ceux qui ont détruit le Pangeo. Vite, nous n’avons pas le temps.
Aussitôt dans le hangar, elle bondit sur les commandes de la Feliceto. Karlo Steinmetz se chargea de lancer l’ouverture des portes avant de sauter à son tour dans la navette, et de fermer derrière lui. La navette s’arracha du hangar, laissant derrière elle la Lajka et la Hamo, les deux autres navettes, puis, doucement, le Pannotia lui-même.
— Je vais être franc. Si nous échouons notre mission, dans cette boucle et les prochaines, le Pannotia sera détruit. Si nous réussissons… 
Elle n’aimait pas trop l’expression de son visage, et le silence gêné qui laissait sa phrase en suspens.
«... Si nous réussissons, nous ne pourrons probablement pas rejoindre le Pannotia.
Les propos de Karlo la faisaient rager, la désespéraient. Elle allait probablement passer à côté de l’Histoire.
La radio de la Feliceto se mit à cracher :
« Vaisseau international Pannotia à navette Feliceto ! Vaisseau international Pannotia à navette Feliceto ! Votre sortie n’est pas programmée. Revenez à bord ! »
— Pas question ! répondit Karlo, la pilote Haroz et moi-même allons revenir. Nous tentons de sauver le Pannotia d’une destruction certaine. Je suis prêt à faire face aux conséquences.
— Moi aussi. Veuillez nous attendre. Nous reviendrons à bord du Pannotia dès que la situation se désamorcera. 
Marĉa se rendit compte qu’elle venait d’utiliser les mêmes mots que Karlo, se demandant si cela arrivait à chaque boucle. La radio, déjà, se taisait.
« Navette Feliceto à vaisseau international Pannotia ! Navette Feliceto à vaisseau international Pannotia ! Ici pilote Marĉa Haroz ! Veuillez confirmer ! Nous essayons d’éviter une catastrophe ! Nous rejoindrons le Pannotia quand tout danger sera écarté. Gardez vos distances, mais attendez-nous. Veuillez confirmer… »
Elle répéta plusieurs fois son appel, sans réponse.
— Je vérifie le système de communication. On dirait qu’il y a un problème.
— On fait quoi maintenant ? On reste là ?
— Nu, lors des dernières boucles, il y avait une trajectoire qui semblait rallonger la durée de la boucle. Uranus. Et la dernière fois, nous avons… TU as réalisé, un peu trop tard, mais tu as réalisé qu’il fallait se diriger vers Titania.
— Comment ça, j’ai réalisé ?
— Tu ne m’as pas expliqué. Mais tu en semblais persuadée. Le temps presse. Les boucles temporelles raccourcissent.
— Titania, donc ?
Karlo hocha la tête, et Marĉa infléchit la trajectoire de la navette Feliceto en direction de Titania. Le plus grand des satellites d’Uranus. Si, par malheur, le Pannotia partait sans Karlo et elle, elle sera au moins la première femme sur Titania, qui ne sera alors que le troisième corps astral du système solaire où l’humanité aura posé le pied, après la Lune et, bien évidemment, la Terre.

Le Projet Pangeo était né quand Tama Rangi, un marin maori de Nouvelle-Zélande, avait proposé les plans d’un vaisseau capable de se déplacer plus rapidement que la lumière. Rien, dans son passé, n’expliquait comment Tama Rangi avait acquis les connaissances nécessaires à la conception d’un tel vaisseau, qui dépassait de loin tout ce dont les scientifiques de tous les pays étaient capables. Le Maori avait brillamment verrouillé la situation. De sorte que, quand il eut prouvé le bien fondé des théories scientifiques qui sous-tendaient la conception du vaisseau, les agences spatiales du monde entier furent obligées d’ouvrer dans une collaboration internationale. Six ans plus tard, le Pangeo était construit et Tama Rangi y embarquerait en tant que conseiller. Mais le vaisseau avait été détruit par un attentat mystérieux. Heureusement, un vaisseau de secours avait été réalisé parallèlement au Pangeo. Rangi était hélas dans l’équipage tragiquement perdu.
L’équipage de réserve avait alors été mobilisé sur le Pannotia, après avoir subi de très désagréables enquêtes, afin de chasser le moindre soupçon. Marĉa avait eu la chance de faire partie du nouvel équipage. Quitter le Pannotia, risquer de ne plus pouvoir y retourner était une tragédie, mais s’il fallait cela pour sauver le plus ambitieux projet spatial de l’humanité, tant pis pour elle.
La navette Feliceto avait quitté le Pannotia depuis maintenant près d’une demi-heure, et déjà Titania apparaissait sur les écrans.
— Là ! Regarde ! montra Marĉa.
Elle fit apparaître sur l’affichage tête haute un agrandissement d’un cratère.
— Impossible ! Aucun sens !
Une épave ! Il y avait une épave sur la surface de Titania, au fond de ce que l’ordinateur identifiait comme le cratère Imogen.
— Est-ce que c’est ça qui provoque tout ça ? s’interrogea à voix haute Marĉa,
Elle tourna la tête vers Karlo pour constater qu’il était en train de revêtir une combinaison de sortie dans l’espace.
— Il nous reste peu de temps avant que la boucle recommence et que je me retrouve quelques minutes avant l’accident. Tu ne te rappelleras rien. Je devrai à nouveau tout t’expliquer. Te convaincre. D’ailleurs, si tu pouvais me donner un tuyau pour accélérer le processus, je suis tout ouïe.
La Feliceto s’approchait du cratère Imogen. Sur l’affichage tête haute, les contours de l’épave se précisaient.
— Impossible ! s’étonna-t-elle
— Aucun sens ! compléta Steinmetz, reprenant sa formule.
L’épave au fond du cratère Imogen, perdu au milieu de la surface de Titania en orbite autour d’Uranus était singulièrement familière.
— Une copie parfaite du Pannotia ! fit la voix blanche de Marĉa.
— Ou du Pangeo.
— Et si c’était bel et bien le Pannotia, un reflet d’un futur que nous pouvons empêcher ?
La moue de Karlo était éloquente : une fois admise la possibilité de boucles temporelles, la théorie de Marĉa était envisageable.
Elle posa doucement la Feliceto près de l’épave.
— Houston, ici la base de la Tranquillité. L’Aigle a aluni…, récita Marĉa. Enfin, disons, Makoua, ici le cratère Imogen. La Chatte est retombée sur ses pattes.
Elle se précipita vers une combinaison disponible. Steinmetz était déjà à la porte de la Feliceto.
— Inutile que nous soyons deux à descendre.
— Je viens, ce n’est pas négociable.
— Il est peut-être préférable que tu m’attendes à bord de la navette, non ?
— Ce n’est pas négociable, j’ai dit. Je viens.
Une fois prête, Marĉa frappa sur quelques touches au poste de pilotage.
— Déverrouillé ! fit-elle.
Steinmetz ouvrit la porte. Le paysage de Titania était lunaire, glacial. L’épave jumelle reposait, déchiquetée, à une centaine de mètres de la Feliceto.
Steinmetz, puis Marĉa, foulèrent le sol de Titania. Un autre bond de géant pour l’humanité. Armstrong et Aldrin. Haroz et Steinmetz.
Elle remarqua que, là où une représentation de la Terre ornait les flancs du Pangeo ou du Pannotia, il n’y avait rien. Pas de nom non plus là où il aurait dû être écrit. Il y avait bien des inscriptions, mais pas là où on aurait pu s’y attendre. Elles semblaient en partie effacées.
Ou écrites dans un alphabet qu’elle ne connaissait pas.
— Comment c’est possible ? s’étonna Marĉa. La copie conforme du Pannotia. Il y en a eu d’autres ?
Steinmetz ne répondit pas. Il s’engouffra dans l’appareil inconnu. L’intérieur ressemblait très exactement à celui du Pannotia. D’un Pannotia qui se serait écrasé. Le duo passait même dans la copie de la Promenade.
— Il ne manque que les tapis de course et les ergonomètres, et on s’y croirait, commenta-t-elle
Elle se tenait légèrement derrière lui.
— Tu sais où aller ? Je te suis ? Tu as un plan ?
— Pas vraiment. C’est la première boucle dans laquelle nous arrivons ici.
— Tu m’as appelée Gwenaël.
Il ignora ce qu’elle venait de dire. D’un pas assuré, il se dirigea vers la passerelle de commandement. Dans l’ensemble, elle était très proche de celle du Pannotia. Il alla droit vers une console, comme attiré.
— Tu m’as appelée par mon morinom, réitéra-t-elle.
La voix de Marĉa tremblait de rage. Il se retourna, et leva les mains en l’air. Elle braquait sur lui une torche de découpage au plasma portable, allumée, probablement celle de la Feliceto.
Steinmetz ne disait rien. Les mains toujours levées, presque plus pour tenter d’apaiser Marĉa que pour lui montrer qu’il serait lui-même paisible. Malgré lui, son regard tombait furtivement sur la console sur laquelle il s’était précipité. Sur le Pannotia, il s’agissait du journal de bord.
— Tu savais que c’était ici. Tu savais que nous trouverions cette épave ici.
À travers la sombre visière de son casque, le visage de Steinmetz ne trahissait aucune émotion. Seule son obsession pour ce qui semblait être le journal de bord continuait d’être visible.
— Tu avais besoin d’une pilote pour venir ici. Les navettes sont programmées pour ne répondre qu’aux pilotes, avec agrément. Et même toi tu ne pouvais en reprogrammer une. Tu es venu pour le journal de bord, n’est-ce pas ? Éloigne-toi de là, vite.
Steinmetz hésitait, calculant les issues possibles. Devant son immobilité, Marĉa avança l’arc de plasma de son outil sur la visière. Ébloui jusqu’à en être aveuglé, il fit trois pas en arrière. Le bref contact avec le plasma menaçait déjà l’intégrité de sa visière.
— Tu me prends au sérieux maintenant ? Alors, raconte. Tu travailles pour qui ? Vous êtes derrière la destruction du Pangeo ?
Incrédule face à la réaction de Marĉa, Steinmetz se plaquait contre la paroi, les fesses sur les consoles de communication qui semblaient détruites.
— Allons, calme-toi, Haroz. Tu ne vas pas tout de même pas me tuer parce que je n’ai pas utilisé le bon prénom ?
— Dans les boucles précédentes, dans les onze ou douze boucles, tu n’aurais pas appris à m’appeler Marĉa ? Je ne t’aurais jamais repris, corrigé... ?
C’était donc ça. Steinmetz admit son erreur. Marĉa n’agissait pas ainsi parce qu’elle avait été mégenrée, mais parce que le fait même qu’il la mégenre avait éveillé ses soupçons.
— Et tu alligatorais, tu utilisais le français pour essayer de créer une intimité, une complicité avec moi. Qu’arrivera-t-il au Pannotia, qu’arrivera-t-il à l’équipage, si tu accomplis ce que tu es venu faire ici ? Et qu’arrivera-t-il si je t’en empêche ?
Noircie par l’arc plasmique, la visière du casque de Steinmetz ne laissait rien transparaître de ses réactions, de ses regards, tout comme elle ne lui laissait rien voir. Il pouvait sentir le plasma frôler la visière, prêt à la faire éclater, l’exposant à l’atmosphère ténue de Titania, autant dire au vide et à la mort.
— Que je réussisse ou pas, le Pannotia n’est pas menacé. Mais tu n’as aucune raison de me croire. Tu as compris, n’est-ce pas, pour les boucles temporelles ? Depuis quand ?
— Au moment où les systèmes de la Feliceto ont reconnu que l’épave ressemblait au Pangeo et au Pannotia. Parce que tu as utilisé mon expression, Neebla ! Sensencaĵo ! J’ai réalisé que tu l’avais utilisé pour parler en même temps que moi et me convaincre. J’ai réalisé que toutes les preuves que tu m’avais apportées pouvaient avoir été obtenues d’une autre manière. Même pour prouver l’impossible et l’insensé à mon moi d’une autre boucle temporelle, je n’aurais jamais parlé à personne de Thomas. À part à mon journal.
Elle revoyait toutes les fois, au centre d’entraînement, où elle avait utilisé très exactement ces mêmes mots pour marquer les grands étonnements face aux technologies très avancées du projet. Une luminosité éclairait le visage de Marĉa dans sa visière, nimbant ses larmes.
— La date de ma transition, tu y avais accès dans mon dossier en tant que responsable de la sécurité. Et c’est sans doute ainsi que tu as eu accès à mon journal aussi.
En même temps, Steinmetz et Marĉa prononcèrent l’évidence, l’un défaitiste, l’autre en colère :
— Il n’y a jamais eu de boucle temporelle.
— Je me suis fait avoir, admit-elle. Qu’es-tu venu faire ici ? Voler des données du journal de bord ?
Steinmetz se détendit. Avec le même ton qu’il avait utilisé pour l’enjôler sur la Promenade du Pannotia, il se défendit :
— Non. Les détruire. Elles sont compromettantes pour moi. Je risque la prison, ou la mort… Sur ma planète…
— La même que Rangi ?
— Notre ingénieur, oui. Un Loyaliste, hélas.
Soudain, il s’avança, écartant à l’aveugle l’avant-bras de la pilote, s’emparant dans la foulée de l’outil plasmique qu’il retourna contre elle.
— Quand le Pannotia reviendra de son objectif, et surtout la civilisation que l’équipage y aura contactée, ce qu’il y a là-dedans sera une preuve contre moi.
— C’est pour cela que tu as détruit le Pangeo ?
— Malheureusement, il y avait d’autres survivants à l’accident qui nous a jetés sur Titania. D’autres pour retourner sur notre planète et attirer l’attention. Et un vaisseau sœur.
Sans que rien n’ait trahi ses intentions, il augmenta soudain la puissance du plasma et l’avança vers le casque de Marĉa. Ne voyant que très peu à travers la visière fumée par le plasma, il rata son coup, perdit l’équilibre, bascula en avant, et la visière de son casque vint heurter de plein fouet une console. Celle-là même qu’il était venu détruire.
Steinmetz se releva. La visière tint bon quelques instants, puis vola en éclat. Il retomba à genoux, et s’affala, tombant sur le dos. Le premier meurtre de l’Histoire de Titania. Une créature sortit alors par la visière du casque de Steinmetz. Le croisement étrange entre une holothurie et un orvet. À toute vitesse, il grimpa sur elle, s’acharnant à pénétrer l’impénétrable combinaison de la pilote.
Elle perçut, dans ses pensées, les pensées de la créature : issue d’une civilisation lointaine ; secrètement renégate chez elle au sein d’une rébellion réprimée ; démasquée lors du voyage qui avait mené son équipage vers la planète de Marĉa ; ayant fui le vaisseau après qu’il se fut écrasé dans ce cratère ; parvenu sur terre, devant fuir son hôte et s’emparer d’un humain ; faisant tout pour que les survivants loyalistes, dont son congénère qui s’était emparé de Tama Rangi, ne retournent pas dans leur planète d’origine, de peur qu’ils ne dévoilent l’identité des renégats encore présents là-bas.
Tranquillement, pacifiquement, elle saisit la créature et l’emmena sur la Feliceto.
« Lajka à Feliceto ! Lajka à Feliceto ! Nous venons vous récupérer ! » scandait, depuis un temps, la radio de la navette.
En boucle.

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Constantin Louvain · il y a
Une bonne idée qui mêle quelques thèmes classiques de la SF de façon originale.
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Pascal Bordron · il y a
L'idée était justement de jouer un peu avec ces thèmes classiques. Merci beaucoup.
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Pascal Bordron · il y a
Tête en l'air que je suis! Je m'aperçois que j'ai laissé une faute d'orthographe toute moche.
"...il avait prononcé les mêmes mots quelle. "
Il faut évidemment lire
"...il avait prononcé les mêmes mots qu'elle. "

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Nicolas Auvergnat · il y a
Pas grave ! J'ai été bien trop absorbé pas le fils de l'histoire, de bout en bout, pour faire attention à ce détail ! C'est un texte très bon, bien maîtrisé. De la vraie SF. Bravo !
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comète · il y a
Voila une nouvelle de SF bien écrite et qui mène le lecteur vers une conclusion que l'on attend pas. Auteur moi-même de science-fiction J'ai bien aimé vous lire. Si vous le souhaitez, je vous propose ma dernière nouvelle hors concours, lueur au bout de la nuit, et d'autres sur ma page.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/lueur-au-bout-de-la-nuit

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Pascal Bordron · il y a
Merci pour ce retour positif.
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NBenz · il y a
J'aime l'idée de la fausse boucle temporelle, la chute assez énigmatique pour moi -et il y a plein d'autres thèmes que j'attends avec impatience de te voir explorer: comme le genre (ou non), les rencontres entre humains et espèces intelligentes venant d'autres planètes, et aussi les mythes maori. Continue!!!
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Pascal Bordron · il y a
Mon prochain travail est justement du Steampunk se passant en partie sur mon île natale.
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Marine Petit Poisson · il y a
Moi aussi, cela m'intéresse :)
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Pascal Bordron · il y a
Je la ferai lire dès que j'aurais mis le point final. Enfin, après une dernière relecture, histoire de ne rien oublier. Mais je suis loin d'avoir terminé.
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NBenz · il y a
J'ai hâte de lire çà !
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Deljay · il y a
Toujours aussi prenant comme récit. Un vrai plaisir, vivement une édition en librairie ( en ligne ou réelle ) . Merci camarade !
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A M I C X J O · il y a
tre interesa legado dankegon
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Pascal Bordron · il y a
Dankon ankaŭ al vi. Sed mi devas diri, ke mi ne estas esperantisto (eĉ se mi devas komenci).
Merci à toi. Mais je dois dire que je ne suis pas moi-même espérantiste (même s'il faudrait que je m'y mette).

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A M I C X J O · il y a
ce qui est sympa avec le mouvement espérantiste c'est que c'est compatible avec tout ce qui est du domaine de la bonne volonté et que espérantiste veut dire que l'on se sert de la langue. Jean-Paul II était espérantiste comme l'espéranto est enseigné à Téhéran. L'espéranto n'a pas de philosophie, de religion, ou de doctrine politique (une petite odeur de pacifisme quand même et est incompatible avec le fascisme) à chaque congrès annuel d'UEA il y a une cérémonie en espéranto pour les croyants ou toutes les religions du monde communient.
un espérantiste est quelqu'un qui utilise le fils à couper le beurre linguistique de cette langue et rien d'autre. (pour moi c'est une langue de robot et de fainéant (dont je fais partie) qui réussit à être à la fois scientifique et poétique (c'est possible)
voir en détail http://amicxjo.centerblog.net
ou Amicxjo sur ton moteur de recherche préféré
pour moi ça ne fait aucun doute tu es espérantiste
tre kore kaj tre amike
Alain-MIchel ---> a+mi+ suffixe caressant cxjo = Amicxjo (amine-chiot)

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Marietta LUCAS · il y a
Très agréable à lire et un bon suspens. Original. Bravo
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Michael Bonneau · il y a
Une bien belle nouvelle, bien construite, avec une recherche de psychologie et d'un environnement cohérent et exotique. Bravo Pascal !
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Pascal Bordron · il y a
Merci pour cet avis. Je ne voulais pas que la psychologie, en particulier celle de Marĉa, soit bancale.
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Mireille Bosq · il y a
Une SF de bon niveau destinée aux amateurs. L'allusion, ici ou là à des expériences vécues dans la conquête de l'espace, tend autant à structurer l'histoire qu'à lui donner une possible crédibilité. La fin sombre,évidemment, est une tradition dans ce répertoire littéraire.
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Pascal Bordron · il y a
Oui, il y a en effet plusieurs allusions à la conquête spatiale. Jusque dans les noms des navettes du Pannotia.
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette histoire bien écrite et prenante, Pascal ! Une invitation à accueillir “l’Exilé” qui est également en compétition pour le Grand Prix Été 2020. Merci d’avance, et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1

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