TÉMOIGNAGE NUMÉRO 26

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Andie,
J'ai eu vent des recherches que tu mènes pour lever le voile sur le passé et, peut-être, comprendre la raison du black-out. Comme toi, je pense que l'amnésie doit cesser. Je te confie cette lettre, écrite par une certaine Clara. Considère-là comme ma contribution à ton enquête. Je l'ai trouvée dans le secteur de la zone côtière européenne 107K, à l'intérieur d'une bouteille. Elle relate des évènements qui se sont produits antécrash. Fais-en bon usage.
Victor


TÉMOIGNAGE NUMÉRO 26 – Lettre de Clara du 20/03/2054 :

C'est fini, ils ne viendront plus nous chercher. Ceux qui le croyaient encore il y a quelques heures ont abandonné tout espoir. Il suffit de regarder le niveau de l'eau monter sans discontinuer dans les escaliers en colimaçon, d'écouter la fureur du ciel s'abattre en trombe sur le phare, d'observer sa noirceur se déployer à perte de vue – de telle sorte qu'il est désormais impossible de distinguer le jour de la nuit –, pour comprendre qu'aucune aide extérieure ne surgira plus. Nous sommes seuls face à notre destin. Lorsque j'écris « nous », comprenez les quatre femmes, les quatre hommes, les deux adolescents et l'enfant qui sont avec moi à l'intérieur du phare. Nous sommes le vendredi 20 mars 2054, je me prénomme Clara, j'ai 36 ans et, sauf miracle, dans quelques heures l'Île de Ré sur laquelle j'ai toujours vécu sera engloutie par les eaux.

Voilà dix jours que nous sommes enfermés. Plus aucun appareil électrique ne fonctionne. Nous avons disposé des bougies au sol et notre seul repère, à présent, est une horloge murale à balancier. La présence des autres m'est devenue insupportable. L'unique pièce, ronde, n'offre aucun recoin où m'isoler. Je voudrais ne plus sentir l'odeur aigre qui flotte autour de moi et me colle à la peau : l'odeur de la peur ; ni entendre les lamentations, les pleurs, les cris de colère, les injures et les fous rires impromptus. Ces derniers, plus encore que l'idée de ma mort, me font frémir car ils sont la preuve que la folie nous guette. La vieille Bergonier, cette radoteuse, s'est réfugiée sous le seul meuble : un bureau dans le tiroir duquel j'ai trouvé du papier et un stylo. Elle raconte à qui veut bien l'entendre ses souvenirs du siècle dernier : une époque où la menace climatique semblait lointaine et où il était encore possible de voyager. J'essaie de ne pas l'écouter, ses histoires me plongent dans des accès de rage qu'il m'est difficile de réfréner : je pourrais l'étouffer. Sa génération, faute d'avoir pris au sérieux les enjeux écologiques, a sacrifié toutes les suivantes. Cette pensée me ronge le cerveau comme la gangrène.
L'enfant, terrorisé par la tempête, s'est blotti dans les bras de sa mère. Celle-ci fredonne une comptine en le berçant. Il y est question d'une araignée, de la pluie et du soleil. Une sorte de mythe de Sisyphe pour enfant où l'araignée grimpe, tombe, puis grimpe à nouveau, puis tombe. C'est sans fin. Et chaque fois, le soleil réapparaît. Où est passé le nôtre ? Voilà des semaines qu'il n'a plus percé. La pluie règne en maître. Aux dernières nouvelles, elle arrosait copieusement les deux hémisphères. Aujourd'hui, c'est le premier jour du printemps. Avec mes parents, mon frère aîné et sa femme nous avions l'habitude de le fêter autour d'un bon repas. Lorsque j'y réfléchis : c'était absurde. Que signifie le printemps de nos jours ? Les saisons n'existent plus.

L'humidité est telle que chaque lettre que je forme sur le papier se distend. Je prends garde de bien espacer chaque caractère pour qu'il ne noie pas les autres. Tout doit rester lisible : j'y tiens. Écrire est cathartique. Écrire m'aide également à oublier la faim. Depuis trois jours, nous limitons notre consommation de nourriture à quatre bouchées quotidiennes chacun, collectées dans des boîtes de conserve. Je mastique longuement chaque portion d'aliment pour me donner l'illusion d'un vrai repas. La soif, en revanche, je ne parviens pas à l'occulter. Lorsque je songe à la fin qui nous attend... La situation est d'une ironie affligeante ! Aux deux adolescents qui se plaignent d'avoir la gorge sèche depuis que nos réserves d'eau douce se sont taries la veille, j'ai envie de répliquer : « Bientôt vous boirez jusqu'à vous en faire éclater les poumons et le ventre. » C'est horrible, je sais.

Tout à l'heure, l'un des deux jeunes s'est approché de la paroi vitrée du phare avec, dans une main, une boîte de conserve vide et, dans l'autre, un manche en bois cerclé de métal. Lorsqu'ils ont compris qu'il s'apprêtait à briser le vitrage pour récupérer de l'eau de pluie, deux des hommes – les plus costauds – se sont jetés sur lui et l'ont roué de coups. Ont-ils pensé que leur intervention changera quelque chose à notre sort ? À présent l'adolescent est prostré, il gémit et son corps est secoué de petits tremblements. Mais personne ne prend la peine de s'approcher de lui. L'une des femmes a fermé ses yeux et bouché ses oreilles. L'odeur aigre est toujours là, peut-être plus prégnante encore. Ce manque d'empathie, cette absence de sollicitude : c'est symptomatique de notre époque.

L'une des femmes – une professeure d'Histoire je crois –, qui jusque-là était demeurée silencieuse, s'est levée, l'air en transe. Malgré les menaces proférées par les deux costauds – qui jurent de lui régler son compte, à elle aussi, si elle ne ferme pas sa gueule –, elle martèle en boucle une liste d'évènements :
« 12 juillet 2034 : Ouverture de la Conférence Mondiale sur les Risques Climatiques /
16 août 2034 : création du Fonds Mondial pour le Financement de la Construction des Ouvrages de Protection Contre la Montée des Eaux /
2 septembre 2035 : Début du déploiement du Plan Mondial de Construction des Ouvrages de Protection Contre la Montée des Eaux. Sont exclus de ce Plan toutes les îles dont la localisation et la superficie rend le sauvetage impossible, ainsi que les bandes côtières d'une largeur préalablement définie par la Commission d'Experts /
4 octobre 2043 : promulgation de la Loi Mondiale d'Ostracisation des Îliens et Habitants des Côtes. Les habitants des îles vouées à disparaître et ceux des bandes côtières ne sont plus autorisés à pénétrer en Terres Intérieures. Les murailles érigées dans le cadre du Plan tiennent lieu de frontières, des milices sont chargées d'en assurer la surveillance et d'approvisionner les populations ostracisées en produits de première nécessité. /
2047 : accélération de la montée des eaux. »

L'un des deux costauds a fini par asséner à l'enseignante une violente claque sur la joue. J'aurais pensé qu'elle réagirait, mais elle est retournée s'assoir sans rien dire, les yeux rivés au sol. Tout le monde semble soulagé : ces évènements, nous les connaissons par cœur, ils ont scellé notre sort. Pas exactement le genre de choses dont on aime se rappeler...

Nous payons le prix de notre obéissance. Une obéissance guidée par la peur. Nous, les populations ostracisées, étions convaincus que les miliciens n'hésiteraient pas à nous abattre comme des chiens en cas de révolte. Chaque jour, les médias, à grand renfort d'images sanglantes, relataient des tentatives ratées de franchissement des barrières. Aucun contrevenant ne s'en serait sorti vivant. Du moins, c'est ce que l'on a bien voulu nous faire croire. Qui sait ? Aujourd'hui, je pense que nous avons eu tort : quitte à mourir, nous aurions dû unir nos forces ; quitte à mourir, nous aurions dû nous battre. Mais il est trop tard pour les regrets.

Une dernière question trotte dans ma tête : quand le soleil se lèvera sur leur crime – je n'imagine pas qu'il ne se lève pas, à nouveau, un jour –, l'assumeront-ils ? Assumeront-ils de nous avoir laissé crever ? Ou trouveront-ils le moyen de se dédouaner ?

Clara
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Mireille d agostino · il y a
Un futur décourageant mais on peut espérer que la Vie trouve toujours son chemin
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Olivier Descamps · il y a
Après la fin d'un monde, il y a toujours un après !
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Jennifer Marquié · il y a
En l’occurrence mon introduction le laisse à penser, mais dans la réalité : rien n’est moins sûr ! Espérons que nous ayons encore le temps 😉😅
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Olivier Descamps · il y a
D'après certaines traditions et écrits sacrés anciens, nous ne sommes pas la première civilisation sur Terre... Bonne soirée, Jennifer.
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Jennifer Marquié · il y a
En attendant, profitons des petits bonheurs quotidiens !
Bonne soirée Olivier

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Randolph B. · il y a
No future !
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Jennifer Marquié · il y a
I hope not...
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Randolph B. · il y a
So I do !
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Phil Bottle · il y a
20 mars. Équinoxe. La date n'est certainement pas un hasard! Outre le printemps et le renouveau, les grands marées!
Un texte glacial. Et un soupçon (voulu?) d'humour noir: les ostréiculteurs de Ré ostracisés!
La question: Pourquoi ont ils été ainsi abandonnés, laissés pour compte? Quel fut leur crime?

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Jennifer Marquié · il y a
Oui ! Vous avez tout remarqué Phil : l’équinoxe du printemps et la touche d’humour noir !
À vos questions j’ai envie de répondre : malheureusement, il n’est pas nécessaire d’être coupable pour être condamné et il suffit de regarder ce qui se passe tous les jours, partout dans le monde, pour en faire le constat. Argh 😖
Bonne soirée Phil !

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Phil Bottle · il y a
Bih! ne me gâchez pas la soirée... Le monde est laid, le monde est dur...
(mais pas autant que des œufs durs) ... Urgh ;-)
Cela ne veut pas dire que je me désolidarise de tous ces pauvres gens, de là bas et d'ailleurs!

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Jennifer Marquié · il y a
Loin de moi l’envie de vous gâcher la soirée Phil ! Allez : haut les cœurs ! 🙂
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Phil Bottle · il y a
Je plaisantais... Vous ne me connaissez pas... .-)

Quoi que... ;-(... non, ;-))

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