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Tellement loin

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Benjamin Nicolas

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Une pâle lueur scintillait au loin dans ce ciel d’ébène. L’obscurité s’était emparée de la voute céleste qui était à présent constellée par une myriade de points lumineux, mais l’homme, perdu dans ses pensées et accoudé à sa fenêtre, n’avait qu’un seul point en vue. Qu’une vision obsédante occupant son esprit et l’empêchant de trouver le sommeil. En observant cet astre lumineux, de nombreux souvenirs remontaient en lui ne faisant qu’accentuer son mal-être et ses espoirs perdus.
Il se replongeait inlassablement dans une vie faite d’échecs mais dans laquelle subsistaient encore des désirs de changement afin de rompre le cercle des désillusions dans lequel il s’était enfermé.
Depuis qu’il était prisonnier de cette cellule, de cet espace désespérément clos, la seule distraction qu’il pouvait s’accorder était d’observer un monde extérieur qui lui manquait, et qu’il ne pensait pas tant chérir, par la mince fente qui lui servait de fenêtre. Par ce mince espace, il ne pouvait qu’entrapercevoir la vaste vallée qui encerclait sa prison. Cette vallée qu’il n’avait plus pu fouler depuis son internement. Toutes ses monotones journées n’étaient qu’une longue attente interminable vers la tombée de la nuit où ses pensées se réveillaient enfin en observant le lent mouvement des étoiles, et autres corps célestes, tel un ballet joué au ralenti avec une chorégraphie redondante mais envoutante.
Malgré la beauté de la vision qui s’offrait à lui, il n’avait de cesse d’observer le même astre qui semblait s’éloigner à mesure que la nuit avançait. Cet astre qui l’obsédait n’était autre que celui où il avait vu le jour et grandi, celui où il avait eu tant d’espoirs d’une vie meilleure avant de les voir s’écrouler les uns après les autres.
La Terre
Cette planète qu’il ne foulerait probablement jamais plus, l’avait vu grandir au sein d’une famille constamment sur les routes en raison des guerres qui minaient son pays. De cette condition précaire, il s’était forgé un caractère fort mais méfiant envers les personnes qu’il pouvait rencontrer. Malgré, ou grâce, à une enfance et adolescence difficiles, il était resté un homme optimiste espérant que la vie lui offre des lendemains heureux après l’avoir privé de la joie que tout homme était en droit d’attendre. Il s’en était sorti, tant bien que mal, grâce à son esprit pratique mais dû avoir à faire aux autorités, à sa conscience, en raison des activités qu’il pratiquait pour survivre.
Cette vie, toujours sur le fil, ne lui convenait plus car il était tombé, malgré lui, dans un cercle vicieux ne faisant qu’exacerber le sentiment de gâchis de voir ses rêves de jeunesse s’éloigner un peu plus chaque jour.
Vers l’âge de 25 ans, alors qu’il sortait encore d’une histoire malsaine, il prit connaissance du projet de Terraformation d’une partie de la planète Mars, en tant que zone test, par le gouvernement des Etats Pacifiés Americano-Asiatiques.
Après de longues guerres qui dévastèrent de grandes parties du monde, mais qui permirent à certaines nations puissantes de s’enrichir, une coalition s’installa entre les pays nord-américains et est-asiatiques. Profitant de cette domination, établie par la guerre, cette nouvelle fédération mena de nombreux projets autant technologiques que médicaux afin d’assoir son emprise sur le monde et empêcher toute tentative d’opposition des pays vaincus, de toute façon trop occupés à régler leurs propres conflits internes.
Parmi ces projets figurait l’expansion spatiale, proche de celle ayant vu le jour après la deuxième guerre mondiale, mais cette fois sans aucune rivalité possible. Grâce à un niveau technologique accru par la précédente guerre, et n’ayant rien de comparable avec celui qui avait permis à l’homme de voyager dans l’espace vers la moitié du vingtième siècle, mais surtout par une concentration des fonds monétaires quasi-totale les Etats Pacifiés Americano-Asiatiques entreprirent le rêve que l’Humanité pourchassait depuis des décennies, ne faisant que le frôler au début des années 2000. Coloniser l’espace.
Mars fut la candidate idéale en raison de sa proximité mais également de ses conditions de vie qui furent proches de celle de la Terre dans un passé très lointain.
Les dernières recherches s’accordaient pour dire qu’une atmosphère s’était établie sur la planète, permettant le développement de l’eau et de micro-organismes, mais que son éloignement du Soleil avait empêché qu'elle se maintienne à long terme. Bien sûr, tout ceci s’était déroulé à une époque où les ancêtres de l’Homme n’avaient pas encore foulé le sol de la Terre mais les scientifiques avaient à présent toutes les capacités technologiques pour reformer une atmosphère sur Mars grâce au principe de Terraformation qui consistait, principalement, à une implantation de la biosphère terrestre afin d’y développer des conditions de vie similaires.
Mais pour cela, le gouvernement a eu besoin de main d’œuvre, quelle qu’elle soit, pour accomplir ce qui représentait une avancée majeure dans l’Histoire de l’Humanité mais surtout un grand bond dans l’inconnu.
Une première équipe fut envoyée avec tous les matériaux nécessaires pour l’établissement d’un dôme, autoalimenté en air respirable, de la dimension d’une grande métropole, avant qu’une seconde équipe ne parte de la Terre pour seconder les ingénieurs déjà sur place en tant qu’ouvriers.
Malgré le projet démesuré qui s’offrait à eux, rares furent les personnes motivés et prêtent à quitter la Terre car tous savaient qu’il s’agissait d’un voyage sans retour. Etant donné le coût d’une telle mission et l’important personnel présent, quelques dizaines de milliers de personnes, il était inenvisageable d’affréter un vaisseau pour quiconque aurait le mal du pays.
Les personnes en charge du projet engagèrent tous ceux qui montraient une motivation suffisante et qui étaient prêts à franchir le cap en laissant derrière eux la vie passée sur la planète qui les avait vus naître.
Parmi eux, figurait cet homme dénué de tout sentiment à présent à l’exception du désespoir qui l’oppressait encore plus que les murs qui les contraindraient jusqu’à sa mort. Il avait tout abandonné pour, au final, se retrouver encore plus perdu qu’il ne l’était avant son arrivée sur Mars. Tous ses espoirs qu’il avait en lui lors de son départ de la Terre n’étaient plus que des souvenirs déchiquetés qu’il essayait d’enfouir en lui. En quittant la Terre pour construire une nouvelle vie, il espérait pouvoir s’affranchir définitivement de la personne qu’il était et de ce qu’il avait pu faire. Malgré cette volonté de changement, il se rendit compte que ce qu’il pensait être un renouveau n’était qu’une fuite en avant et que sa condition le rattraperait tôt ou tard.
- Tu m’as l’air perdu dans tes pensées, Ray ?
Surpris par la voix qui venait de le déranger, Ray se retourna subitement se mettant sur la défensive, mû par un réflexe. Il se rapprocha légèrement de la personne qu’il ne parvenait pas à distinguer clairement en raison de l’obscurité de la pièce. Arrivé à une certaine distance il s’arrêta, rassuré mais surpris, quand il devina l’identité de son visiteur en apercevant les traits familiers de son visage.
- Qu’est-ce que tu fais là, Maija ? Comment as-tu pu rentrer dans la cellule...furent les premières questions qu’il posa, mais de nombreuses autres se bousculaient déjà dans son esprit qui venait d’être détournée de sa longue réflexion introspective.
La jeune femme, aux longs cheveux bruns et dont la silhouette fine était à peine éclairée par la lumière des étoiles, mis quelques secondes à répondre après avoir esquissé un léger sourire sibyllin.
- Ce sont les gardes qui m’ont laissé rentrer, lui répondit-elle simplement. Je suis ici pour te rendre visite, finit-elle ironiquement, sachant que ce n’était pas cette réponse laconique qui pourrait satisfaire les interrogations de Ray.
Ne sachant que penser de cette visite tardive et soudaine, Ray mis un long moment avant d’ouvrir la bouche à nouveau. En tant que prisonnier, il savait qu’il avait le droit d’avoir des visites mais à aucun moment il n’avait espéré que cette personne, qu’il n’avait plus revue depuis de nombreuses années, vienne sur Mars afin de s’enquérir de son sort. Du moins, c’était ce qu’il s’était résigné à penser.
Dans un mouvement de défense intuitif, il s’éloigna de Maija pour se poser à nouveau au bord de ce qui lui servait de fenêtre, ou plutôt d’exutoire, et replongea son regard vers les étoiles.
- Je ne t’ai pas entendu entrer. Ça fait longtemps que tu es là ? parvint-il tout juste à dire.
- Assez pour t’observer accoudé à ta fenêtre, perdu dans tes pensées.
- Les gardes t’ont laissée rentrer facilement ? Ils peuvent se montrer...zélés par moment, hésite t’il.
- Après une fouille minutieuse, répondit-elle en baissant légèrement les yeux.
Ray continua sa contemplation du ciel nocturne et laissa la douce brise, de cette atmosphère simulée, se charger de combler les blancs de cette discussion décousue.
- Que regardes-tu si fixement ? reprit Maija voyant que son ami n’était pas disposé à entreprendre la conversation.
- La Terre, répondit-il sans hésitation dans une expression privée d’émotion. J’ai appris à la reconnaitre après des mois passés à travailler dans cette zone de Mars.
- Te manque-t-elle ?
- Non, soupira-t-il. Je n’y ai que des mauvais souvenirs, concéda t’il sans amertume.
Blessée, sachant qu’une partie de sa remarque la concernait, Maija fit quelques pas dans la petite cellule avant de tenter de se rapprocher de l’homme qui fût son amant quelques mois sur Terre, avant que de trop nombreuses divergences ne les séparent définitivement. Elle s’installa sur la seule chaise de la cellule et observa cet homme triste.
Ne voulant pas rebondir sur ces moments douloureux pour tous les deux, et ainsi réveiller des souvenirs qu’ils tentaient d’oublier, elle préféra se taire un instant le laissant dans sa réflexion quasi hypnotique.
- Que t’est-il arrivé depuis ton arrivée sur Mars ? lui demanda-t-elle afin de briser ce lourd silence.
Comme seule réaction elle n’eut qu’un long rire contenu de Ray qui se retourna finalement vers elle et, ainsi, affronta son regard mélangeant inquiétude et douceur. Après une brève inspiration, il reprit son regard dénué d’expression et lui répondit, tout en la dévisageant, comme s’il lui criait tout son dépit sans élever la voix.
- J’y ai perdu tout espoir d’une vie meilleure. Celui que j’étais en arrivant a disparu, continua-t-il soudain pris par une envie de se confier.
«  Quand j’étais à trainer ma misère sur Terre, à maudire mon existence, je n’aspirai qu’à une seule chose. Partir loin afin de faire table rase du passé, de toutes mes illusions perdues, de toutes mes déceptions, pour me reconstruire en repartant de zéro. Oublier tous ces conflits, aussi bien externes qu’internes et devenir l’Homme que je souhaitais être. J’ai fuis de nombreuses fois mais à chaque fois je revenais au même constat. Plus je fuyais, plus mes tourments s’amplifiaient car je me trouvais toujours piégé par mes actions passées qui m’empêchaient d’évoluer. »
«  Mais une chose ne m’a jamais quittée. L’espoir. Malheureusement, il s’est plus souvent mû en rage mal contrôlée car je ne canalisais pas mes émotions et le laissait envahir par mes impressions d’échecs successifs. Je ne voulais qu’une chose. Changer ma condition sans penser à l’endroit où j’étais né ou à ce que j’avais pu faire. »
«  Alors qu’une nouvelle fois je m’étais ramassé, j’ai entendu parler du projet de Terraformation et de la recherche de personnel, quel qu’il soit. C’était justement ce qu’il me fallait et je n’ai pas hésité une seule seconde. Je pouvais enfin quitter la Terre et mon passé, pour de bon, et me reconstruire une existence à partir de rien.
«  Du moins, c’était ce que je croyais naïvement car il est impossible de laisser son fardeau derrière soi, il revient sans cesse pour te hanter. Mais je n’en avais pas encore conscience en arrivant sur Mars.
A ce moment, j’étais euphorique et ai retrouvé une envie qui m’animait autrefois. Je pensais enfin pouvoir devenir quelqu’un de différent grâce à ce nouveau départ...mais tout s’écroula trop vite.
Peu importe ce qu’il entreprend, l’endroit où il se trouve, l’individu ne peut se défaire de sa condition. Elle est en lui telle une maladie incurable se propageant sans aucune limite et l’entraînant avec elle vers un gouffre sans fond tel un boulet dont on ne peut se défaire.
Peu à peu, j’ai vu ressurgir les affres qui me tourmentaient, malgré le changement de contexte, et je me retrouvais prisonnier de moi-même perdu une nouvelle fois dans un lieu qui devait hostile. Ces déserts orangés infinis et arides faisaient échos au vide intérieur qui me remplissait jusqu’à ronger ma raison.
Arriva un jour, où n’en pouvant plus de ce constat d’échec, je craquai et commis un acte irréparable qui m’entraina dans cet endroit froid où, probablement, je finirai ma triste existence. Sans doute l’ai-je mérité car au cours de ma vie je n’ai fait que fuir la vie qui m’était donnée pour me retrouver dans un cadre qui m’aurait mieux correspondu, du moins le pensais-je. Aurais-je dû accepter ma condition et m’en satisfaire au lieu de vouloir m’en défaire ? Sans doute, mais malheureusement il est trop tard à présent, car maintenant je sais que l’on ne peut rattraper les inégalités causées par les déterminismes que la vie nous impose et que le bonheur que l’on souhaite n’est qu’une chimère au regard cruel... »
Ray fut arrêté dans sa longue diatribe par des coups à la porte de sa cellule qui résonnèrent de longs instants dans son esprit. La voix du maton s’éleva pour marquer son autorité sur celui qui n’était plus dorénavant qu’un Homme dénué d’avenir.
- Tu vas te la fermer, maintenant ?!
Distrait par cette invective, Ray fixa la porte métallique puis posa son regard vers Maija, ou plutôt sur ce qui était à présent une chaise vide. Il balaya du regard la cellule mais ne sentit plus aucune présence. Son visage se teinta d’un sourire mélangeant ironie et mélancolie car il avait compris que son esprit lui avait encore joué des tours.
Il alla à nouveau s’accouder au promontoire de sa mince fenêtre, son seul contact avec l’extérieur, et replongea dans ses pensées qui seraient ses seules compagnes jusqu’à la fin. Dans un dernier murmure, il soupira pour lui-même.
- Je n’ose me retourner vers cette période où j’osais encore avoir des rêves. Ces instants d’espoirs naïfs sont maintenant tellement loin...
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