6
min

Telle éprise qui croyait prendre

Image de Noémie Helbling

Noémie Helbling

25 lectures

1

Dix huit ans, disais-tu. C’était un mensonge. Encore un. En fait, tu en avais à peine seize. Mais tu te pensais immortelle – au fond on en est tous persuadé à cet âge-là. Toi, plus encore que les autres. Tu rêvais. Tu espérais. Tu croyais en cette force surnaturelle qui pouvait te protéger.

Tu voulais que les autres te croient, tu voulais que les autres te pensent invulnérable. Pour qu’ils te craignent, te vénèrent. Mais tu faisais les choses trop vite. Impatiemment. Tu rêvais d’être une adulte. Tu voulais entrer dans ce trop grand monde avant l’heure.
Tu as toujours eu l’air plus vieille, plus mature que les autres filles. C’est ce qui te rendait plus forte, plus redoutable. Du haut de tes seize ans, tu rêvais d’être puissante. Reine du lycée, reine du monde. Mais tu as oublié à qui tu t’attaquais. Les dieux. Trop puissants pour une simplement humaine comme toi.
Tu ne prenais plus aucune précaution. Tu te comportais comme une grande mais tu n’étais qu’une misérable gamine.

Tu as fini par te faire virer de ton lycée. Dommage, ont-ils dit. Tu étais pourtant intelligente. Remarquablement intelligente. Ils t’avaient fait passer toutes sortes de tests à cause de ta mauvaise conduite.

Précoce. Intelligence précoce, dit-on. Mais on dit aussi, mort prématurée.

Tu te comportais comme un homme. Tu prenais, tu jetais. Tu faisais du mal au tour de toi. Ça te plaisait. Et puis tu as fini par réussir à te procurer de la drogue. Tu fumais clope sur clope. À peine le temps d’une respiration entre deux mégots. Et comme ça ne te suffisait toujours pas, tu t’es mise en boire. Tu criais. L’alcool ne faisait pas taire les voix dans ta tête. Elles étaient toujours là.

Des personnes à manipuler, des filles à baiser, de l’alcool, du fric, une moitié de ville – il suffisait que tu te penches pour t’en emparer, il suffisait que tu pousses un grand cri, que tu gueules sur tout le monde, et tout t’appartenait. Des enfants, des ados, tous des gamins. Ils n’attendaient que toi. Toi, tu voyais les bénéfices de tout ça. Les sacrifices. Tout était déjà clair dans ta tête. Tu savais comment tout cela allait se terminer. Enfin, tu croyais. Mais le savais-tu réellement ? Et puis tu voyais surtout ce sentiment dans leurs yeux. De la fierté et de la peur entremêlées, quand ils te regardaient, quand tu les sermonnais.

Tes hommes. Tu avais assez d’aplomb et de culot pour eux tous. Femme au pouvoir. Tu étais fière.
Tu les contrôlais tous. Pas un seul ne t’échappait.

Et puis il y avait les filles. Elles t’attiraient. Tu ne pouvais pas résister. C’était inexplicable, invraisemblable. Toi, la fille qui désirait les filles.

Toi, la fille qui croyait et vénérait les dieux grecs.

Mais savais-tu ? Tu aimais les filles. Et ça, ta déesse de l’amour ne l’a pas supportée. Elle ne l’a pas acceptée.

Tu as commencé à t’ennuyer. Et là, ce fut la connerie de trop.

On dit que tout défile, en quelques instants, quand tout se termine. Toi, as-tu eu seulement le temps de tout revoir ? Quand as-tu compris que c’était fini ?

C’était une connerie. Tu le savais. Mais tu t’en foutais. Tu ne voulais pas voir.

Tu avais tout ton lycée et presque toute ta ville comme terrain de jeu. Mais à la vérité, ça te semblait trop facile. Et toi, ce que tu voulais, c’était la domination. Le succès accompagné de l’attaque et du danger. Tu les voulais tous. Tu les voulais tous pour lui.

Lui, que tu considérais comme ton grand maître. Tu disais qu’il te parlait, que tu entendais sa voix dans ta tête. Pour lui, tu étais prête a tout.

Tu perdais la tête, mais l’as-tu compris ? Risquer le tout pour le tout. C’était cet unique principe qui t’animait. Attaquer. Gagner. À un contre cent. Provoquer. Tuer. Tu as commencé par briser la nuque de ton lapin. Un simple petit assassinat. Un sacrifice. Jamais une once de remords n’est venue te hanter.

Tu voulais le glorifier. Toujours plus. Toi qui croyais en lui. Toi, la seule fille qui avait encore confiance en lui. Tu plaçais tous tes espoirs en cet être que tu n’avais jamais vu.

Les voix dans ta tête étaient de plus en plus forte. Elles en voulaient davantage. Et toi tu ne voulais pas les décevoir. Tu avais lu. Tu avais appris. Tu connaissais bien ton sujet.

D’abord, briser la nuque. Ensuite, vider le sang. Séparer les organes les plus importants. Le cœur, les poumons, le foie, et enfin le cerveau. Tu mettais tout dans des bocaux que tu finissais par incinérer. Et tu criais. Tu criais aussi fort que les voix. « Pour toi Thanatos ! ». Tu hurlais. Rien ne pouvait plus t’arrêter. Tu étais lancée. Tu aurais voulu être reine barbare. Régner à ses côtés. Tu as failli, presque... Si ça se trouve, ça ne s’est joué à rien, presque rien.

Tu tuais. Encore. Et encore. Toujours plus. Du lapin, tu es passée au cochon puis au mouton. Et comme ce n’était toujours pas suffisant tu t’es mise à égorger les chevaux. Une fois tu as même assassiné une vache. Oh, tu étais fière de toi. Tu étais heureuse. Tu lui rendais hommage. À lui, cet être qui t’était si cher. Mais en réalité tu faisais peur. Au fond, toi aussi tu avais un peu peur de toi-même.

Thanatos était heureux lui aussi. Enfin c’est ce que tu pensais. Pour toi, exalter quelqu’un ne pouvait pas déplaire. Du moins pas à cette personne. Enfin quelqu’un lui rendait hommage. Enfin une personne lui rendait sa place. Sa place de roi. Selon toi. Rien ne pouvait faire plus plaisir. Et pourtant, tu t’es trompée.

Tu étais devenue folle. Tu ne voyais plus rien. Tu ne faisais que frapper. Coup de poing après coup de poing. Plus rien. Juste de la colère.

Les choses sont vite devenues trop compliquées.

Les animaux ne te suffisaient plus. Tu voulais toujours plus. Plus gros. Plus grand. Plus fort. Alors, des pauvres bêtes, tu es passée à ceux que tu détestais. Les hommes. Le même principe. Le même hommage. Pour la même personne. Mais pour toi c’était bien différent. Tu te sentais plus importante. Tu avais un plus grand pouvoir, pensais-tu. Briser la nuque. Vider le sang. Séparer les organes. Le cœur, les poumons, le foie, et puis, le cerveau. Tout dans des bocaux. Et incinération.

Mais tu t’es trompée de cible – ce garçon, c’était une connerie. Celle de trop. Il était plus jeune. Plus fragile. Plus faible. Il faisait enfant. Gamin même. Et pourtant. C’était toi la gamine. Tu n’avais rien vu.

Quand il t’a résisté, as-tu compris ? Quand il a frappé la première fois, as-tu compris que c’était terminé ?

On t’a toujours dis que tu étais impatiente. Trop pressée. Et tu ne l’as pas vu venir. La minuscule résistance. Ce grain de sable dans l’engrenage. Et puis cette chute. Plus rapide que prévue. Tu n’avais pas pensé. Tu n’avais pas réfléchi. Tu ne connaissais pas. Tu n’imaginais pas.

Précoce ? Quelle conne tu faisais, au fond !

Pas grave !
Tu n’avais toujours pas compris que c’était terminé, après ça. Tu te foutais de tout détruire. Alors tu
as continué. Les sacrifices. Les hommages. Le sang. Plus rien ne semblait t’arrêter. Et pourtant, il y a eu ce jeune garçon. As tu compris ?

Oui. Alors, tu as compris. En moins de deux secondes. À toute vitesse. Tu as tout vu défiler.

Tu t’es sentie trahie. Envahie par cette haine, cette rage qui te bouffait de l’intérieur. C’était devenu impossible pour toi de l’arrêter. Tu savais que si tu bloquais ça, tu n’avancerais plus. Tu savais que sans cette poigne, tu n’arriverais plus à rien.

Alors tu l’as haï. Tu les as tous haïs. Tu les as détestés du plus profond de ton âme. Tu détestais les humains. Même les filles, tu n’arrivais plus à les aimer. Pourtant, ça ne t’a jamais empêché de les baiser, les unes après les autres.

Tu l’as énervée. Oh oui ! Elle était fâchée la déesse de l’amour. Tu prenais, tu jetais et détruisais ses filles. Elle t’en a voulu. Énormément. Beaucoup plus qu’elle n’aurait dû. Tu étais trop belle. Tu étais trop attirante. Et tu gâchais tout. Pour ta déesse, s'en était trop. Jalouse ? Peut être bien.

C’était devenu totalement irrationnel. Ton histoire entière était devenue irrationnelle.

Toi, la fille qui adorait, vénérait les dieux grecs, trompée par eux ? Impossible ! Et pourtant.

Ils te l’ont envoyé. Ce grain de sable. Ce jeune garçon. Thanatos et Aphrodite, pour la première fois réunis et alliés. C’était toi leur cible. C’est toi qu’ils ont détruite. C’est toi qu’ils ont tuée.

Au début tu n’avais pas compris. Et puis après, ça t’est apparu comme une évidence. Tu tuais. Tu assassinais. Tu prenais la vie des hommes. Tu ne lui avais pas seulement rendu sa place, tu la lui avais prise.

Oh oui. Ça t’était venu à l’esprit une ou deux fois. Mais tu n’y avais pas fait attention.

Tu étais forte. Tu étais puissante. Tu régnais. Tu faisais peur. Tu dominais. Alors bien sûr, tu ne voulais pas arrêter. La vue du sang t’apaisait. Les cris de tes victimes te plaisaient. Alors pourquoi cesser ?

Tu as continué. Sans comprendre. Sans voir. Tu ne faisais plus de sacrifices. Tu ne rendais plus d’hommage. Les morts étaient uniquement pour toi. Tu avais enfin atteint ton but.

Reine du monde. Reine de la mort.

La vie te faisait peur. L’amour aussi. Pour toi ce n’étaient que des foutaises. Ils n’avaient aucun intérêt. Seule la mort t'intéressais. Oh oui, la mort. C’était une autre affaire, une autre chose. Tu l’adorais, la chérissais. Cependant tu te moquais bien de ton dieu. Celui en qui, toi seule, croyais. Thanatos.

Tu l’as oublié. Et en même temps, tu t’es oubliée toi-même. Tu l’as abandonné. Il s’est senti délaissé. Et toi. Toi. Tu n’étais plus toi. Tu ne savais même plus qui tu étais vraiment. Perdue ? Si seulement cela pouvait être aussi simple.

Lorsqu’il t’a frappé, tout est revenu. Tu as compris. Et tu t’es laissé faire. Tu ne voulais plus te battre. Tu ne voulais plus résister. La haine et la rage t’avaient quittée. Plus rien ne t’animait. Tu ne leur en voulais plus. Tu les as même pris en considération. Tu as eu pitié d’eux. Tous ces cadavres. Toutes ces morts, causées par toi.
Tu allais enfin le rejoindre. Tu allais enfin le voir. C’est ce que tu pensais. Ce que tu espérais. Tu avais passé toute ta vie à croire en lui. Tu voulais passer toute ta mort à ses côtés. Mais est-ce seulement ce qu’il s’est passé ? Personne ne le saura.

Toute la nuit tu as espéré. Tu voulais voir ce fichu papillon. Le sien. Celui qui symbolisait l’espoir d’une autre vie. Mais as-tu vraiment cru que tu y aurais droit ? Après toutes tes conneries ? Après avoir déconné ? Après avoir pris la place d’un dieu ? Après avoir blessé une déesse ?

T’es-tu vraiment cru supérieure ?

Non, ça ne pouvait pas se passer comme ça.

La première fille, les morts, on a le temps de tout revoir, pas celui de raconter. Tu es morte, Ana. Tout comme eux. Tout s’est éteint brutalement. Devant tes yeux. À l’intérieur aussi. Tout ce qui te tenait debout. Plus rien. Juste le noir.

Toi qui t’étais cru immortelle car protégée de tes dieux antiques, c’est de leur colère que tu es morte. Mais l’as-tu seulement compris ?
1

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,