Télécommande

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Lauréat
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Pourquoi on a aimé ?

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J'ai 50 ans. Je suis CPE. Je suis né en Ardèche et je vis en Saône et Loire. J'ai vécu mon enfance dans la Drôme. Du côté maternel, je suis ardéchois. Mon père a des origines sudistes. Mon  [+]

Image de Printemps 2020

Je suis à la fenêtre, le nez contre la vitre, et je regarde mon jardin immobile. Rien ne bouge en effet. L’herbe haute, que j’ai négligé de tondre, est pourtant tout ébouriffée. On dirait une chevelure disco, explosée, étirée en tous sens à grand renfort de gel capillaire. C’est amusant. Le linge, sur le fil d’étendage, est presque à l’horizontale. Il ne risque pourtant pas de se détacher. On n’entend pas un bruit, malgré l’orage que de lourds nuages noirs annoncent au lointain. Même les mouches sont silencieuses. Leurs ailes ne battent pas. Pourtant, certaines restent accrochées dans l’air privé de souffle. Le monde s’est arrêté à tel point que j’entends battre mon cœur. Une drôle de sensation, je vous assure.
La première fois où j’ai pu ainsi arrêter le temps, c’était il y a quelques mois à peine. Un concours de circonstances tout bête. Je regardais la télévision. Le programme était particulièrement intéressant. Un documentaire sur Robespierre, ma passion du moment. Je m’en souviens comme si c’était hier.
Tout était au mieux jusqu’à ce que ma femme s’avisât de fouiller dans les tiroirs de la commode. À deux mètres de l’écran. Je ne sais plus ce qu’elle cherchait, des papiers importants sûrement, car c’est elle qui s’occupe des formalités administratives. Comme à peu près de tout, je dois le reconnaître. Sans Marie, je serais perdu. Enfin, même si elle agissait pour la bonne cause, elle faisait tout de même un vacarme de tous les diables. Je ne pouvais plus suivre les explications du commentateur. J’ai fini par perdre patience.
— T’as qu’à mettre le programme en pause. Il faut absolument que je trouve ce document sinon on va perdre un fric fou.
Je ne sais plus de quoi elle parlait. Un justificatif pour les impôts ou un truc comme ça. Peu m’importait, je ne pensais qu’à mon inconfort.
J’ai grogné pour la forme, puis j’ai cherché la télécommande. Évidemment, elle était introuvable. C’est une règle qui ne souffre pas d’exception. Une télécommande n’est jamais accessible lorsque l’on en a besoin de manière urgente.
— Tu sais où est la télécommande ? ai-je bêtement demandé à ma femme. C’est un réflexe chez moi que de lui demander de l’aide en toute chose. En plus, je n’aime pas chercher.
Elle m’a rembarré sèchement. C’était tellement attendu.
— Voyons, je ne gère pas ta télécommande. Ce n’est pas moi qui passe la journée devant la télé.
Touché, coulé. Je n’avais plus rien à dire.
Je l’ai finalement trouvée, cette maudite télécommande. Elle était sur un étage élevé de la bibliothèque. C’est vrai, je l’avais posée là pour éviter que mon chien ne me la croque. Andy a la malheureuse habitude de confondre tout objet allongé avec un os.
Bien sûr, elle m’a échappé des mains. Loi de Murphy, quand tu nous tiens ! Je l’ai ramassée et me suis aperçu qu’elle était à demi déboîtée. Je l’ai bricolée comme j’ai pu, en l’entourant de papier adhésif, puis, avec une profonde inquiétude, j’ai pressé le bouton pause. Allez savoir si elle allait encore fonctionner après un tel vol plané.
L’image s’est figée. J’étais heureux comme un enfant. Je pourrais regarder la suite du programme en toute tranquillité lorsque ma femme aurait cessé son remue-ménage. C’est alors que je me suis aperçu que la pièce était parfaitement silencieuse.
— Tu as fini ? ai-je demandé de ma voix la plus douce.
Pas de réponse.
J’ai tourné la tête. Marie était pourtant toujours devant la commode dont les tiroirs étaient tous ouverts. Elle avait les mains dans celui du haut, mais ne les bougeait pas. Elle était elle-même toute entière immobile.
— Oh, oh, tu m’entends ? ai-je relancé pour la sortir de sa torpeur.
Rien. Pas même un mouvement d’irritation.
Je me suis levé pour m’approcher d’elle. Mon chien me barrait le passage. Il regardait droit devant lui, bêtement, sans daigner s’écarter. J’ai voulu le pousser du pied, mais il est tombé sur le côté. On aurait dit une quille. Il gisait raide comme un animal empaillé. Pourtant, il était vivant. Sa truffe était humide. J’ai vérifié.
Effrayé, j’ai rejoint ma femme. Elle était pareillement paralysée. Son cœur ne battait pas, mais sa peau était normalement chaude. J’ai tenté de la réveiller en la pinçant. Je lui ai même donné quelques gifles. Rien, elle ne réagissait pas. Un véritable cauchemar.
J’ai voulu appeler le SAMU. Le téléphone ne fonctionnait pas. J’ai couru chez le voisin le plus proche et c’est là que j’ai compris.
Tout était figé à l’extérieur. Le vent s’était arrêté. Les gouttes de pluie restaient en suspension. Elles mouillaient pourtant, ce n’était pas un mirage. Mon voisin était transformé en statue de sel, sa bêche plantée dans le sol. J’ai regardé plus loin. Les voitures étaient arrêtées sur la route, certaines en plein dépassement. Le feu tricolore était pourtant au vert. Pour ça, il ne changeait pas de couleur.
Le temps, j’avais arrêté le temps. Les aiguilles de ma montre n’avançaient plus. La pile était pourtant neuve. Je l’avais changée la semaine précédente.
C’est bête, mais j’ai mis encore un bon moment avant de penser à appuyer à nouveau sur le bouton pause de la télécommande.
Tout est redevenu instantanément comme avant. Le boucan, que faisait ma femme, m’a empli le cœur de joie. Mon chien s’est redressé. Je l’ai pris dans mes bras pour le câliner. J’étais tellement heureux de le revoir tout frétillant.
— Chérie, tu n’as pas ressenti quelque chose de bizarre là ?
— Qu’est-ce que tu dis ?
— Je ne sais pas, j’ai eu une drôle de sensation à l’instant. Cela ne t’a rien fait à toi ?
— Mais non, pourquoi ?
— Non rien.
Ce n’était pas la peine que je lui explique. Elle n’aurait pas compris. Je serais passé pour un fou à ses yeux. Déjà que notre relation s’était affadie ces derniers temps, ce n’était pas le moment de lui donner des occasions de m’aimer moins encore. Non, mieux valait garder ce secret pour moi. J’allais tout de suite commander une nouvelle télécommande sur internet. Celle-là était trop capricieuse. Elle finirait dans un carton au grenier pour que personne ne s’en serve plus jamais.

Trois ou quatre mois plus tard, j’ai reçu un appel téléphonique au travail. C’était la gendarmerie. Ma femme était en réanimation. On m’a tout de suite fait comprendre que ses chances de survie étaient minces. Un accident de la route terrible. Le conducteur était mort.
Je suis devenu comme fou. J’ai dit qu’il s’agissait forcément d’une erreur. Ma femme ne pouvait pas être dans une voiture avec un homme à cette heure. C’était l’horaire de son cours de yoga. Ce n’était pas possible.
Lorsque l’on m’a donné l’identité de l’homme en question, j’ai tout de suite changé d’avis. Alain, mon meilleur pote, évidemment que c’était possible. C’était même sûr. Ils étaient longtemps sortis ensemble avant notre idylle. J’avais déjà surpris des regards louches entre eux, mais sans jamais me hasarder à creuser l’affaire. Quand on n’a pas envie de voir…
Malgré l’infidélité de ma femme, j’étais tout de même bouleversé. Marie, c’était tout pour moi. Vraiment, mon petit monde s’écroulait d’un coup. C’était proprement insupportable. Je sombrai alors dans une profonde dépression.
Vivre sans Marie m’était proprement impossible. Alors, bien sûr, j’ai repensé à la télécommande, qui m’attendait au grenier. Un petit coup de « rewind » et le drame pouvait être oublié. C’est ce que j’ai fait. J’ai appuyé sur le bouton en regardant ma montre.
Cela marchait. Les aiguilles repartaient en arrière. L’indicateur du jour tout autant. J’ai continué à presser le bouton jusqu’à dépasser légèrement le moment fatidique. Voilà, j’ai mis en pause puis je me suis rendu sur le lieu de l’accident. C’était tout près de chez moi. J’ai remis le temps en marche. Une minute plus tard, la voiture de cette pourriture d’Alain est apparue sur la droite. Le camion, qui devait la heurter, fonçait à toute vitesse. Pause.
Le camion s’est arrêté à deux mètres de la voiture. Je me suis précipité pour ouvrir la porte-passager. J’ai sorti ma femme comme j’ai pu. Ce n’était pas facile. Son corps était raide. Je l’ai portée jusque chez nous. Un calvaire. Elle restait en position assise. Heureusement. Elle était plus facile à porter ainsi. J’ai installé Marie sur le canapé. Là encore, la position assise était toute indiquée.
Après, bien sûr, j’ai appuyé sur la touche lecture. J’ai immédiatement entendu comme une déflagration. Un immense bruit de ferraille déchiquetée. Je savais qu’Alain était à nouveau mort et je n’ai pas pu m’empêcher d’en sourire. Je sais, il est mal de se réjouir du malheur des autres. Mais, il avait tenté de me piquer ma femme qui, heureusement, était bien vivante.
Elle n’a jamais compris ce qui s’était passé. Pourtant, elle ne s’en est jamais remise du décès d’Alain. Elle n’en laissait rien paraître, mais elle n’était plus la même. Plus rien ne l’intéressait. Elle délaissait les comptes, ne faisait plus la cuisine, me laissait mettre les pieds sur la table basse. Plus rien ne lui importait. Son médecin a commencé à lui donner des antidépresseurs, mais ils n’étaient jamais assez puissants. Marie n’avait simplement plus envie de vivre, c’était évident. J’ai bien essayé de la reconquérir, mais en vain. Les voyages, les petits cadeaux, les sorties, rien ne la rattachait à la vie.
J’ai tenté plusieurs fois d’user de la télécommande pour effacer une parole blessante sortie de ma bouche, un geste d’irritation à son égard. Grâce à cette manipulation, je pouvais me reprendre à chaque fois qu’elle me faisait un reproche ou que je percevais un regret dans son regard. Malheureusement l’effet ne durait pas. Je commettais à nouveau une bourde. Marie pouvait de moins en moins me supporter. Elle a voulu faire chambre séparée, j’ai fini par céder malgré une infinité de « rewind ».
Hier, Marie a fini par me dire qu’elle voulait me quitter. Je n’ai pas supporté. Je ne me fais toujours pas à l’idée. C’est une perspective intolérable pour moi. Je ne le veux pas. Pourtant, j’y ai pensé toute la nuit, je sais bien que notre séparation est inéluctable.
C’est pour ça, ce matin, avant qu’elle ne se réveille, je suis allé près de la route. J’ai attendu qu’un camion arrive, un énorme pour ne pas risquer un impair, et j’ai arrêté le temps. Puis, je suis retourné chercher Marie. Je l’ai traînée jusque sous les roues du camion. Je suis revenu à la maison.
Depuis, cela doit faire peut-être trois heures, je ne sais pas trop du fait de ma montre arrêtée, je regarde mon jardin privé de vie. J’hésite avant d’appuyer sur la télécommande. Je sais bien qu’il serait mieux que j’aille me coucher à côté de ma femme devant les roues, que j’appuie sur le bouton de la télécommande et que nous nous fassions écrabouiller tous les deux.
Bien sûr, je pourrais aussi prendre sa place et la laisser vivre.
Le problème c’est que je n’ai pas de bouton à presser pour le courage. En même temps, peu m’importe, depuis que je sais que Marie ne m’aime plus, le temps pour moi s’est arrêté.

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Line Chatau · il y a
Recevoir le pouvoir de vie et de mort est un bien lourd fardeau à porter! J'aime ce texte!
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Bennaceur Limouri · il y a
Quelle imagination! J aime et je m abonne.
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Gari Gari · il y a
Une petite nouvelle bien sympa qui ressemble à un verre avec lequel on trinque. Merci
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Denis Crozet · il y a
Pour moi les 5 dernières lignes d'une nouvelles sont aussi importantes que toutes celles qui précèdent. Pas nécessairement besoin d'un brusque retournement de situation, d'une tirade assassine, juste une évocation subtile, une question à la réponse ambiguë, et tout ce qui précède trouve sa justification, sa logique et sa jubilation. Votre belle nouvelle est dans ce esprit, bravo.
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Denis Crozet · il y a
Ca rappelle aussi le "briquet" de l'impasse-temps de Dominique Douay, très bon livre que je recommande.
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Jean-Jacques Bouchabke · il y a
Bravo pour l'histoire et le style !
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GERARD PERTUSA · il y a
Excellent, vraiment ! Un texte très bien écrit et une fiction prenante et originale. Je ne me suis pas mis sur pause une seule fois et j'estime ne pas avoir perdu mon temps en vous lisant.
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Christian Pluche · il y a
Bravo et félicitations Sef Mye ! Je découvre ce texte (un peu tard) et me surprend à regarder ma télécommande d'un autre oeil...
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Christian Pluche · il y a
Au fait pas de touche avance rapide ? ;-)
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Julien1965 · il y a
Superbe! J’ai pris beaucoup de plaisir à vous lire. C’est rondement bien mené et bravo pour votre imagination !
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coquelicot Coquelicot · il y a
pour que jamais, une telle télécommande n'échoue dans mon salon
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Lyne Fontana · il y a
Félicitations !

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