Tea-time ou Les Palmiers

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Image de Été 2019

Ils avaient pris l’habitude de venir, presque tous les jours, terminer l’après-midi chez « Céleste », la boulangerie-pâtisserie de leur quartier.
Elle, très dame, toujours gantée et alerte, venait acheter sa demi-baguette. Et un palmier, à savourer sur place, avec une tasse de thé, puisque c’était l’heure du thé !
Lui, grand monsieur d’un certain âge, très digne en pardessus gris anthracite. Il venait prendre juste une demi-baguette. Et une religieuse, qu’il mangeait sur place, puisque c’était l’heure du goûter...
Et ils se saluaient, gestes et regards à peine perceptibles, presque tous les jours à la même heure. Ils ne se connaissaient pas plus que ça car ils ne se croisaient guère dans la journée. Ils pensaient seulement deviner qu’ils étaient plus ou moins voisins, c’est pourquoi ils se disaient bonjour sans le dire, très courtoisement. Presque tous les jours chez « Céleste » mais jamais le dimanche, journée réservée à la famille. Ni le lundi, jour de fermeture de la boulangerie. Mais dans tous les cas, juste un signe rapide, avec une ou deux banalités météorologiques ou politiquement correctes. Rien de plus. Ils choisissaient chacun sa gourmandise et s’installaient chacun à une petite table ronde dans le coin salon de thé. Ils esquissaient quelquefois un léger sourire, simulant les timides-étonnés.

* * *

Un jour, cependant, le silence prit la parole :
— Toujours un palmier, affirma-t-il.
— ...Euh... Oui.
— C’est chaque fois un plaisir de vous regarder le croquer !
— Si vous saviez... En une bouchée, quelques miettes et les doigts tout collants de caramel : ça me transporte à trois cent kilomètres d’ici !
— Ah bon ?... Ah.
— Et alors j’entends les mouettes...
— Ah. Il y en a aussi à Paris, des mouettes, vous savez. Vous allez vous promener sur les quais de la Seine et...
— Mais non. Pas du tout ! Ce ne sont pas du tout les mêmes ! D’ailleurs ce n’étaient pas des mouettes mais des goélands ; mais je n’aime pas ce mot, je préfère « mouettes ». Mouette, miette. Et les miennes, c’étaient Les Mouettes du Havre !
— ... Le Havre !... Fichtre, ça alors...
— Mais oui, pensez donc : je suis née au Havre ! Petite fille, quand j’avais fini de jouer, je prenais mon goûter sur la plage. La plage de galets bien sûr. Et les mouettes le savaient, figurez-vous ! Vous connaissez ces oiseaux et leurs manèges.
— Ma foi oui...
— Je peux vous assurer qu’elles savaient exactement à quelle heure je goûtais et à quelle heure je quittais la plage. Et croyez-moi, elles aimaient le palmier : elles se jetaient sur les miettes qu’elles avaient repérées et se sauvaient en ayant même le toupet de se disputer entre elles ! Parce que la copine avait forcément pris le meilleur morceau... Et tout ça pendant des années... jusqu’à l’âge de quinze ou seize ans !... Elles ont dû être tellement tristes quand nous sommes parties...
— Vous êtes parties ? répondit-il songeur.
— Oui, ma sœur et moi. L’Exode, en 40. Ma mère était terriblement inquiète pour nous deux parce que des pièces dans notre maison avaient été réquisitionnées pour deux soldats allemands. Pensez donc : ils avaient le culot de descendre avec nous pour s’abriter dans notre cave quand on entendait la sirène en cas d’alertes ! Alors des amis de mes parents leur ont proposé de nous accueillir toutes les deux. En Bretagne, près de Plancoët. Maman est restée au Havre avec mes trois frères. Mon père était dans la marine et était en mer. On ne savait même pas où. En mer. C’est ça aussi la guerre...

Tout en racontant, elle semblait s’être enveloppée d’une couverture de souvenirs. Le monsieur l’avait laissée parler, leurs silences s’additionnaient mais l’atmosphère n’était pas pesante pour autant : le parfum de viennoiserie tiède y était sûrement pour quelque chose. II était ému et ne savait ni quoi dire ni quoi faire. Sortir de la pâtisserie, ou s’asseoir à sa table, face à elle ? Il regardait dehors, puis se ressaisit.
— L’heure tourne, je dois y aller. Bonne soirée, Madame.
— Merci ! À vous aussi bonne soirée ! 

Il salua rapidement les serveuses et prit le chemin du retour. Une main tenant son pain, l’autre dans sa poche, il était perturbé. Son trouble s’amplifia lorsqu’il réalisa que le lendemain c’était dimanche, et le surlendemain lundi, jour de repos chez « Céleste ». Ni pain, ni religieuse... Il marchait, pensif.

* * *

Mardi, curieusement, il eut envie de sa religieuse au chocolat plus tôt que d’habitude ! D’un geste hésitant et ferme à la fois, il poussa la porte de la boutique. Il remarqua les regards à la fois surpris et complices des deux jeunes-filles en tablier de broderie anglaise. Avec sa demi-baguette et son gâteau, il s’installa à sa table habituelle, l’air dégagé et mine-de-rien tout en gardant une main dans la poche de son manteau. Il sursauta lorsqu’il entendit soudain une voix frêle demander un thé et un palmier. La dame était ponctuelle, elle s’installa sagement à sa table, comme d’habitude.

— Ah, des miettes pour les mouettes ! dit-il tout bas. Cependant elle l’entendit et se retourna.
— Monsieur. Vous dites ?
— Rien Madame, je pense juste à vos mouettes !
— Mes mouettes ? Quelles mouettes...Elle prit sa tasse de thé, le petit doigt en l’air, et se plongea dans ses pensées.
— Vos mouettes. Celles du Havre !
— Pourquoi dites-vous cela, Monsieur ?
— Mais c’est vous qui m’avez parlé des mouettes du Havre. Qu’elles aimaient les miettes de vos palmiers.
— Moi ? Ah bon ...
— Et qu’elles savaient exactement à quelle heure vous quittiez la plage, après avoir terminé de goûter.
— Ah bon. Je ne vois pas de quoi vous parlez. Pardonnez-moi.  

Le monsieur sentit comme un agacement en face de lui, il en fut gêné et contrarié. Un peu déçu même. Il se demanda si vraiment elle ne voulait pas parler aujourd’hui, ou simplement parler d’autre chose. Elle est peut-être lunatique. Ou bien aurait-elle tout simplement oublié cette courte demi-heure de la semaine dernière ? Où elle m’avait même raconté des souvenirs précis... La main toujours dans la poche de son manteau, il affirma timidement :

— En tout cas, une chose est sûre, c’est que, vous, vous aimez les palmiers !
— Ah ça oui. Je croque une bouchée, époussette quelques miettes, suce le caramel bien collant que j’ai sur les doigts, et hop ! ça me transporte à trois cent kilomètres.
— Oui. Au Havre.
— Mais enfin, comment savez-vous cela ? demanda-t-elle, quelque peu irritée, comme si on lui coupait la parole. Il comprit qu’en fait c’était son rêve qu’il lui avait coupé, car ses yeux étaient déjà partis ailleurs. Elle continua, songeuse :
— J’étais avec ma sœur et mes trois frères. Mais bien avant l’heure du goûter, les garçons allaient d’abord jouer au football. La tradition du football au Havre, n’est-ce-pas ! Ils étaient fiers de nous rappeler que le premier club de foot, en France, était né au Havre en 1872 ! À l’initiative de deux équipages anglais trop contents de se retrouver à terre dans le même port. Alors ils ont joué au football, jeu encore inconnu à cette époque là chez nous.
— J’ignorais cela, Madame.
— Quand le groupe des garçons nous rejoignaient, nous avions l’habitude de pique-niquer sur la plage. La plage de Galets-ville évidemment. Nous sortions les paniers de notre cabine, Monjapi. Je ne sais plus d’où venait ce nom, étrange pour une cabane de plage... Mais surtout les mouettes nous avaient à l’œil et dès que nous commencions à remballer nos affaires, elles rappliquaient. Elles trouvaient toujours des reliefs de casse-croûtes car nous étions nombreux : il y avait avec nous tout un groupe d’amis de mes frères, du lycée François Ier.
— Ah ? Du lycée François  Ier.
— Mais oui. Le Havre doit tout à François Ier. Vous savez que c’est lui qui avait décidé, au début du XVIème siècle, que l’estuaire de la Seine étant très large, il pourrait accueillir des bateaux de gabarits beaucoup plus importants. Ainsi ils n’auraient plus à remonter la Seine jusqu’à Rouen ! C’est pour cela qu’il y a entre les deux ports, et on peut dire même entre les deux villes, une rivalité séculaire qui dure encore aujourd’hui et dans des tas de domaines. Le lycée de garçons devait bien cet hommage au Roi en prenant son nom, vous ne pensez pas ?
— Donc vous étiez revenues de Bretagne. Alors, c’était après l’exode ?
— ... L’exode ? Quel exode ?
— Mais pendant la guerre ! C’est vous-même qui m’avez raconté que vous étiez parties. Près de Plancoët... D’ailleurs je dois dire que ça me touche que vous m’ayez parlé de tout cela. Vous avez bien fait.
— ... J’ai vraiment l’impression d’être sur un bateau qui chavire. Je ne sais plus, j’oublie ou je mélange dans ma tête.

* * *

Le mercredi, il avait plu sans arrêt, toute la journée. À tel point qu’il n’avait eu aucune envie d’aller faire son petit tour, comme il en avait l’habitude. Il eut cependant la bonne idée de ne plus avoir de pain pour son dîner et son petit-déjeuner : obligé donc de sortir malgré le mauvais temps ! Et comme par hasard, c’était l’heure du goûter.
Dès qu’il entra dans la boutique, il vit que la dame n’était pas là, mais il n’osa pas se renseigner auprès des deux serveuses. Après tout, la pluie est désagréable pour tout le monde, et il se peut très bien qu’elle n’aime pas l’humidité. Ce ne serait pas étonnant, à nos âges... songea-t-il pour se rassurer.

Le jeudi cependant le besoin de sortir fut très fort : la main dans la poche, il marcha jusqu’à la bibliothèque de son quartier, pourtant assez loin de chez lui. Il préférait y aller le jeudi, c’était le « jour creux », particulièrement calme et feutré. Dans la grande salle, il aimait errer, voire même se perdre parmi tous les rayonnages, naviguer d’un livre à l’autre, en choisir un ou deux et s‘installer dans l’un de ces bons gros fauteuils du coin lecture... Ce jour-là il avait été attiré par cet album, dans le rayon Géographie-France-Normandie : « Le Havre des écrivains ». C’était de superbes aquarelles transparentes et embrumées, plus légères les unes que les autres, le port, les plages, les villas, les rues, les places...
Ils auraient pu tout aussi bien le classer en Art-Peinture...
Le voilà qui partait au fil des pages et des dessins. Il eut l’impression d’avoir été en apesanteur lorsqu’il sursauta en regardant sa montre. Il décida d’emprunter le livre, le prit avec précaution sous le bras et se dépêcha de sortir.
De toute façon, et même s’il est tard, il me faut du pain !

Bien lui en a pris, la dame était à sa table. Dès qu’il entra dans la boutique, la main dans la poche, il la sentit pensive, absorbée on ne sait où.
— Il a fait si mauvais hier que vous n’avez pas eu envie de sortir ?
— Oh bonsoir Monsieur. Hier ? Hier, voyons... Si, si, je suis sortie, pardi ! Si, bien sûr, je vais vous dire : je suis allée à l’hôpital !
— Ce n’est pas inquiétant j’espère ?
— Mais non, pas du tout ! Je suis allée voir Gaspard !
— ...Un de vos amis... ?
Il l’entendit sourire.
— Pensez-vous : mon arrière petit-fils, c’est le troisième, s’il vous plaît ! Il a 3 jours, et ça y est, nous avons fait connaissance ! Mon fils était venu me chercher, il n’y avait pas trop de circulation dans l’après-midi malgré le mauvais temps.

* * *

Après sa promenade du vendredi après-midi, il entra plus sereinement dans la boulangerie, toujours une main dans sa poche, l’autre tenant le livre sur Le Havre. Il avait osé le prendre avec lui. La dame était en train de goûter. Lentement elle ramassait du bout de son index collant les larges miettes caramélisées tombées sur la table et dans l’assiette. Il s’installa et commença à regarder les aquarelles tout en se demandant comment s’y prendre pour entamer la conversation.
— C’est la première fois que l’on vous voit avec de la lecture ! remarqua tout à fait aimablement la dame. Elle se pencha, aperçut les reproductions et interrogea du regard son voisin qui lui tendit le livre maladroitement, une main toujours dans la poche de son pardessus.
— Je l’ai emprunté hier à la bibliothèque.
Plus un mot, elle n’était plus là, partie dans les pages qu’elle tournait délicatement.
— Je me doutais bien que ça lui plairait ! se dit-il intérieurement, assez content de lui.
— Quel bonheur ! dit-elle. On se laisse noyer dans les couleurs et les mouvements du pinceau. Tant de peintres ont choisi cette région !
— Oui, c’est vrai, affirma-t-il. Moi-même j’ai toujours aimé les toiles d’Eugène Boudin. Raoul Dufy aussi. Et quand on sait que Claude Monet est arrivé au Havre à l’âge de cinq ans. Qu’il y a trouvé tant d’inspiration, que ce soit le Grand Port ou Honfleur, ou Sainte-Adresse... Moi aussi j’ai fait un peu de peinture quand j’étais plus jeune, mais plutôt des aquarelles et plutôt de la verdure, des paysages de la campagne normande.
— Vous ? Des aquarelles ? La campagne normande ? Mais non. Ce n’est pas possible...

Et puis, brusquement elle avait tourné la tête et resta figée un moment. Il avait perçu l’instant intense et bouleversant. Il se leva, s’avança vers elle en tremblant.
— Dans le groupe des amis de vos frères, il n’y avait pas un... Pierre ? 
Il sortit la main de sa poche, et posa délicatement un galet gris devant elle. Il était très ému. Il vit des larmes retenues quand elle se retourna. Elle saisit tout en douceur le galet de la plage du Havre :
— Ne me dites pas que vous vous appelez... Pierre.

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