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Te décrocher la lune

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Chris2p2l

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Cela faisait bientôt deux semaines que M. Barbier entendait des coups de marteau en provenance de la maison d'à côté. Au tout début, il avait pensé que son voisin plantait un clou dans le mur pour y accrocher un tableau. Mais s'il s'agissait de suspendre un tableau dans le salon, eh bien celui-ci devait vraiment être énorme, et le clou, gigantesque, pour que le voisin y consacre autant de temps !
Quoiqu'il en soit, M. Barbier, bien qu'étant d'un naturel patient, commençait à être agacé par ce traitement sonore qu'on infligeait à ses oreilles, et il alla sonner chez son voisin pour lui en faire part. Il fit bien attention d'appuyer sur la sonnette entre les coups de marteau, pour que le marteleur de clous entende qu'on lui rendait visite.
La porte s'ouvrit lentement, laissant peu à peu apparaître le visage anormalement creusé de Valentin, le locataire de la maison. Il avait aussi les cheveux trempés de sueur et une barbe de plusieurs jours.
— Oh, bonjour monsieur Barbier... dit-il, de sa voix la plus aimable.
Pourtant, le regard du jeune homme avait l'air un peu moins... comment dire ?... accueillant. Valentin avait sans doute peur d'être trop longtemps interrompu dans ses travaux.
— Bonjour mon jeune ami ! Vous savez, bien que j’ai l’âge idéal pour ça, je ne suis pas spécialement ce qu’on appelle un « râleur ». Mais enfin là, je commence à avoir de sérieuses migraines. C’est-à-dire que vos coups de marteau, depuis quelques jours j’ai l’impression que c’est en plein sur ma tête que vous les donnez, voyez-vous ?
— Oh, pas de problème, répondit Valentin. Il doit me rester trois ou quatre cachets d’aspirine quelque part, je vous les apporte tout de suite, ne bougez pas...
— Valentin, soit vous êtes tête-en-l’air, soit vous êtes insolent ! Si j’avais besoin d'aspirine, ce n’est pas chez vous que je me rendrais, mais à la pharmacie la plus proche ! J’aimerais surtout savoir ce que vous fabriquez depuis quinze jours, au propre comme au figuré, et si vous comptez avoir fini bientôt.
— Bientôt ? Euh... je ne sais pas... et ce que je fabrique, c’est que je suis en train de construire une échelle.
— Fichtre ! Mais elle doit faire cinquante mètres de haut, votre échelle, depuis le temps !
— Non non, à peine une vingtaine de mètres pour l’instant. Et puis cinquante, ce ne sera pas encore assez, je pense... D’ailleurs, il va falloir que je la termine dans mon jardin, car à l’intérieur je vais manquer de place bientôt.
— Une échelle de plus de cinquante mètres ? Etes-vous devenu fou, Valentin ?
— Pas du tout, au contraire ! Je vais vous expliquer : l’autre soir, j’avais invité ma fiancée au restaurant. A un moment, elle me dit : « Valentin ? Serais-tu prêt à décrocher la lune pour moi, si je te le demandais ? » Je ne pouvais que répondre oui, vous imaginez bien, c’est la seule réponse possible pour un fiancé digne de ce nom. Mais ça ne suffit pas, il faut aussi tenir ses promesses. C’est pourquoi je travaille d’arrache-pied sur cette échelle gigantesque qui va me permettre d’atteindre la lune, et après, hop, je la décroche, je la ramène ici, et je l’emballe dans un papier cadeau... La seule chose un peu délicate, c’est qu’une fois que j’aurai posé mon échelle sur la lune, il va falloir que je me dépêche de monter pour arriver en haut, avant que le jour se lève. Vous voyez bien ce que je veux dire; si je suis encore en train de gravir les barreaux de mon échelle au moment où le soleil commence à remplacer la lune, eh bien... mon échelle risque de brûler, c’est évident. L’idéal serait que je commence à monter le 21 décembre au soir.
— Et pourquoi donc ?
— Parce que j’aurais un maximum de temps pour arriver avant l’apparition du soleil ! C’est à ce moment précis de l’année que la nuit est la plus longue... entre le 21 et le 22 décembre. Comment appelle-t-on ce phénomène, déjà ?... Attendez que ça me revienne... « la saucisse d’hiver » !
— Le solstice d’hiver !!
— « Solstice », d’accord, j’essaierais de retenir. Et maintenant, excusez-moi monsieur Barbier. Ce n’est pas que je veuille vous chasser, mais j’ai encore beaucoup de travail, vous comprenez ?
Le garçon avait à peine commencé à tourner les talons que la voix de son visiteur retentit à nouveau :
— Valentin !
— Oui, monsieur Barbier ? Ah, pardon, j’allais oublier de vous ramener les cachets d’aspirine, attendez-moi, j’arrive de suite.
— Valentin, je n’ai pas besoin de vos cachets d’aspirine, d’autant plus que ma tête à moi semble aller bien mieux que votre tête à vous ! Imaginons que votre échelle soit prête le 21 décembre au soir, que vous réussissiez à en atteindre le dernier barreau avant l’arrivée du soleil, et que donc, vous ne soyez plus qu’à une poignée de secondes de décrocher la lune... Imaginez-vous bien en haut de votre échelle, Valentin. Voilà, vous y êtes. Vous commencez à décrocher la lune, voilà, c’est fait. Et que va-t-il se passer alors, Valentin ? Réfléchissez bien...
— Ah mais ça je vous l’ai dit, tout à l’heure, vous étiez peut-être un peu distrait remarquez. Je la ramène ici, je fais un paquet cadeau, j’invite une nouvelle fois ma fiancée au restaurant, et juste avant le dessert...
— Valentin, Valentin, Valentin ! Réfléchissez ! Que peut-il bien se passer une fois que vous aurez décroché la lune ? La lune, c’est-à-dire, cet astre sur lequel votre échelle était en appui jusqu'à ce moment ?
— Mais vous avez raison, comment n’y ai-je pensé plus tôt ! Je me mettrais à tomber dans le vide ! Et vu l’altitude, ça pourrait faire très mal, aïe aïe aïe... Mais attendez... je vais acheter un parachute, voilà !
— Il y a un autre petit problème, Valentin... Comment allez-vous faire pour respirer une fois que vous serez dans l’espace ? Vous savez qu’il faut s’équiper d’un casque pour y aller, comme les astronautes, sinon vous risqueriez de nous faire un petit malaise.
— Des casques ? Pfff, je n’ai que ça : le casque de mon baladeur CD, le casque de mon scooter, j’ai aussi un casque de... un casque de... un...
Valentin fut troublé par le long soupir de désolation que venait d’entamer M. Barbier.
— Oh monsieur Barbier, pardonnez-moi, c’est vrai, je parle trop vite. Je parle si vite que je n’ai même pas le temps d’entendre les bêtises que je raconte. Maman me disait, quand j’étais petit : « Il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler ». Je crois que là, j’ai dû m’arrêter à six et demi !
— Ce n’est pas grave, Valentin. Et puis, vous savez, la lune c’est beau quand on la regarde à minuit, depuis la terre... mais de près, c’est plein de bosses et de cratères. Ce n’est peut-être pas le cadeau idéal pour votre fiancée. Et c’est beaucoup plus encombrant qu’un bouquet de fleurs !
Et puis, ce que vous ne pouvez pas offrir à votre bien-aimée est moins important que tout ce vous pouvez et devez lui offrir : votre amour, votre tendresse, votre bienveillance... Un petit mot gentil que vous lui direz dans le creux de l’oreille un soir où elle a du chagrin... mais attention, ne croyez pas que je vous dis cela parce que je suis radin ! Il m’arrive quand même, de temps à autre, d’offrir un bijou ou un flacon de parfum à Mme Barbier !
— Oui, je comprends ce que vous voulez dire. On peut dépenser des fortunes pour acheter un bijou à quelqu’un, mais on ne pourra jamais acheter son amour.
— Voilà. L’amour ne s’achète pas, l’amour se donne... Je vais vous laisser maintenant, Valentin. J’espère que notre petite discussion vous aura un peu éclairé. Et que mon mal de crâne va commencer à se dissiper à partir de maintenant ! Je compte sur vous...
Sur ces mots, M. Barbier reprit le court chemin de son logis, et Valentin, celui, un peu plus long, de ses rêves. Il troqua son marteau contre un stylo. Il avait maintenant envie d’écrire un poème à sa dulcinée, un poème qu’il lui lirait, un soir prochain, au restaurant. Et puis, un stylo ça fait moins mal qu’un marteau quand on se tape sur les doigts avec !
Valentin était très inspiré, l’encre sur le papier n’en finissait plus de couler, et son bruit, si léger, ressemblait à celui d’un ruisseau. Il n’y a pas à dire : la poésie est une activité beaucoup plus reposante pour les oreilles que le bricolage ! C’est M. Barbier qui allait être content.
Quoique !
La sonnerie retentit à nouveau, et c’était, à nouveau, M. Barbier ! Que se passait-il ? Peut-être que le marteau venait de tomber de la table où Valentin l’avait posé, et que le badablam qu’il avait fait en heurtant le sol avait énervé pour de bon M. Barbier... et que Valentin, lui, trop concentré sur ce qu’il était en train de faire, n’avait rien entendu ? Aïe aïe aïe... Valentin entrouvrit la porte d’entrée en blêmissant.
— N’ayez pas peur, mon garçon, dit immédiatement M. Barbier pour rassurer son voisin. Je suis revenu pour... m’excuser, en quelque sorte... oui, tout à l’heure, quand vous me parliez de cette échelle pour accéder à la lune, vous avez peut-être pensé que je vous prenais pour un imbécile, ou que j’étais un empêcheur de rêver en rond, et, une fois de retour chez moi, je me sentais pris de remords. Je dois vous dire, Valentin, que je ne vous ai, à aucun moment, pris pour un imbécile. Et je vais maintenant, en gage d’amitié, vous faire une confession que je n’avais faite à personne avant vous : quand j’ai rencontré Mme Barbier, j’avais à peu près vôtre âge, et elle devait, elle-même, à peu près avoir celui de votre fiancée. Elle était absolument adorable, et, chaque jour, je voulais la récompenser pour cela. Ou, si vous préférez, je me sentais prêt à décrocher la lune pour elle !
Eh bien... figurez-vous que j’ai essayé de le faire. A deux reprises !...
La première fois, j’avais pensé à un lasso géant qui me permettrait de l’attraper. Mais la corde était si longue, si épaisse, et donc, au final, si lourde, que mes bras n’avaient pas assez de force pour la projeter en direction de la lune. Et si mes bras avaient eu cette force, il aurait encore fallu que je vise bien, une chose assez compliquée pour un myope comme moi.
La deuxième fois... j’ai pensé exactement à faire comme vous ! J’avais fini de construire mon échelle le 20 décembre, ouf, c’était tout juste, pour profiter du solstice – je dis bien « solstice » et pas « saucisse » –, d’hiver.
Et puis j’ai commencé à monter. Ça se passait bien, mais après les cent premières marches, je vous avoue que je commençais à avoir un peu le vertige. Je me suis alors souvenu de cette phrase que me disait souvent mon père : « Quand tu as le vertige, ne regarde jamais en bas, regarde toujours en haut ! ». Mon père avait raison. Je ne quittais plus la lune du regard, et j’avançais de plus en plus vite, de plus en plus courageux.
Pour ne pas faire un malaise une fois que je serais en dehors de l’atmosphère terrestre, j’avais pensé à emporter des bouteilles à oxygène, comme celles qu’utilisent les plongeurs sous-marins pour arriver à respirer longtemps sous l’eau. Ça marchait vraiment bien.
A quatre heures trente-trois du matin, j’étais presque arrivé à mon but. Je pouvais tendre le bras et toucher la lune du bout de mes doigts, je pouvais la toucher ! Vous vous rendez compte !
Mais j’étais tellement heureux que j’ai oublié d’être prudent, et j’ai dérapé sur un des derniers barreaux de l’échelle, et je suis tombé dans le vide... si j’avais pensé aux bouteilles à oxygène, je n’avais pas pensé à m’équiper d’un parachute !...
De terreur, je me suis évanoui avant d’arriver tout en bas, et je ne peux donc pas vous dire par quel miracle je ne me suis pas retrouvé écrabouillé au sol. Quand je me suis réveillé, j’étais dans une petite remorque tirée par un tracteur; un paysan m’avait découvert dans son champ et il était en train de me conduire à l’hôpital, car j’avais beau être vivant, j’avais quand même un bras cassé, une fracture du nez, et je ne sais plus quoi encore. De temps en temps, le paysan quittait la route des yeux et se retournait vers moi pour me parler. Je ne comprenais pas ce qu’il me disait, j’avais dû atterrir dans un pays étranger, peut-être même très très loin de chez moi.
Deux jours plus tard, nous étions enfin arrivés au service des urgences de l’hôpital.
De retour en France, je rendis visite à ma fiancée, la future Mme Barbier. Ça faisait longtemps, et elle commençait à me manquer.
J’avais encore le bras dans le plâtre :
— Que t’est-il arrivé ? me demanda-t-elle.
— Oh, rien, une mauvaise chute.
Voilà, Valentin. Je vous laisse tranquille pour de bon maintenant...
Et puis je viens d’avoir, à l’instant, une nouvelle idée pour décrocher cette maudite lune. Il faut que je me dépêche d’aller prendre des notes, elle n’a pas encore tout vu Mme Barbier !
Et votre fiancée non plus ! Je vous tiendrais au courant de mon nouveau plan, ne vous inquiétez pas. Entre amis, on peut bien s’entraider...
Pas question que je vous laisse tomber ! dit monsieur Barbier en s’éloignant, avec un petit clin d’œil.

Épilogue

Quelques jours plus tard, Valentin a de nouveau invité sa fiancée au restaurant.
— Oh, lui dit-elle, c’est très joli ce poème que tu as écrit pour moi. Valentin, mon Valentin... je suis persuadée que si je te demandais de vider le désert de son sable pour moi, tu le ferais...
— Euh... Oui, bien sûr...
Valentin raccompagne son amie devant chez elle, et, après un dernier baiser sur le pas de sa porte, il se met à courir à toute allure en direction de chez M. Barbier.
— Monsieur Barbier, monsieur Barbier, c’est urgent ! J’ai quelque chose à vous demander, ouvrez moi vite !

PRIX

Image de Hiver 2018
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Loodmer · il y a
Une belle utopie amoureuse. Je ne vote jamais aux grands prix, mais j'ai bien aimé
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Coum · il y a
Dans la catégorie amour/humour, la timbale et le cocotier sont décrochés.
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Le cacographe · il y a
Décrocher la lune, désabler le désert, c'est quand même pas la mer à boire !
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Nualmel · il y a
Votre texte est délicieusement rêveur et poétique. Cela m'a fait du bien de lire votre histoire. Merci !
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F. Gouelan · il y a
De doux rêveurs et cela fait du bien.
Il y a un peu de ça : « Il faut toujours viser la lune, car même en cas d’échec, on atterrit dans les étoiles » O.W.

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Praxitèle · il y a
Vous m'avez décroché un sourire et le plaisir de vous lire :-)
Merci.

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Isdanitov · il y a
J'ai beaucoup aimé la fraicheur et la candeur qui se dégagent de ce texte. J'ai beaucoup ri aussi grâce à l'originalité des trouvailles. Un bon moment de lecture. Merci.
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Becdanlo · il y a
On regrette parfois de ne pas avoir construit "de grandes échelles"... merci Chris de nous ramener à la folie d'une si belle façon... sourire
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Jean Calbrix · il y a
Il y a du Ceyrano de Bergerac dans cette nouvelle. Elle m'a fait comprendre aussi pourquoi le Paris-Dakar ne passe plus par le Sahara ! Monsieur Barbier avait trouvé le moyen de le vider de son sable ! Bravo, Chris ! Vous avez mes cinq votes.
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Nadine Gazonneau · il y a
Je ne regrette pas d'être venue vous lire , votre invitation était implicite sur mon commentaire du poème d'Alice .
Jolie nouvelle dans laquelle humour et amour se côtoient . Ces deux personnages ne pouvaient que se rencontrer !!! Mes votes et je vous accueille avec plaisir sur ma page pour l'échange et le partage .

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