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Tchaïkovski

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Guy Pavailler

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Un brouillard laiteux s’abattit soudain sur la route. Deux secondes auparavant, on distinguait les grands pins sylvestres, les chênes centenaires, les peupliers dressés comme des hampes vers l’espace bleuissant, les fougères frémissantes sous le vent léger du soir, puis l’aquilon se déchaîna, arrachant des fragments de branchages aux épicéas, traînant des nuages lourds et bas et comme noircis de suie dans le ciel de leur voyage. La Mercedes tangua sous la vague d’air exhalée des cieux, tandis que le conducteur rétablissait l’engin dans la bonne direction, d’un coup de poignet souple sur le volant.
«  Ça souffle fort par ici ! » clama d’un ton exagérément enjoué le père. « Vous n’avez pas peur, j’espère, j’ai passé toute mon enfance dans cette région, j’adore ! ». Il semblait exalté. Les phares ne perçaient pas à deux mètres l’épaisse couche de coton gris. Pourtant, le chauffeur riait comme un enfant un soir d’Halloween. Inconscient du danger, ou bien, si sûr de lui, si confiant dans les capacités du véhicule que les ténèbres nouvellement tombées, les frissons parcourant les échines de ses petites femmes, les épines cinglant à grand bruit le pare-brise par rafales retenaient sa main de trembler, à moins que subitement il ne soit devenu fou... mais un fou si joyeux qu’il paraissait encore plus fou... à l’arrière, on retenait ses larmes, on contenait ses peurs. Papa était au paradis, pourquoi devraient-elles craindre l’enfer, semblaient penser les trois filles, sanglées sur leur récif, Bintou, la plus jeune, babillant dans un siège-baquet rehaussé, Prudence, l’aînée, acoquinée à sa console de jeux, et elle rêvassant, Aïssata, notre héroïne sans façon de cette histoire pas de son âge, mais on ne choisit pas ; tandis que leur mère, à l’avant, engloutissait des nounours gluants, colorés, genre caoutchoucs onctueux fluorescents.
« On est partis tard ». Déclara-t-elle comme un constat en articulant bien ses mots englués dans sa bouche pâteuse. Comme si le vent et la nuit noire profonde comme les abysses, le brouillard ensorcelant et les craintes manifestes ne devaient qu’à un retard de quelques heures.
Le père virait et tournoyait, selon les virages et les notes fouettant l’air comme des virgules, des lettres, des apostrophes. Il adorait Tchaïkovski. Particulièrement ce concerto pour violon.
Violon lancinant.
Haine.
Amour.
Grâce.
On virevoltait à l’écouter. Comment croire qu’on pourrait mourir, parce qu’un violon aigre grinçait dans l’air ? Comment croire qu’on pourrait mourir, tellement papa était fort. Maman si aimante. La voiture tanguait, on valsait, comme dans une valse chimérique, rien ne paraissait vrai, et pourtant, c’était la vraie vie, la musique emportait, on s’envolait, papa riait, maman chantonnait. On avalait des flots de notes, des dièses, des noires, des croches, on avalait des mesures, des kilomètres de bitume, on jouait des partitions écrites, on roulait, on écoutait les bruits du soir, du crépuscule et de la mort, on jouait à des jeux virtuels, on était sur une route départementale, très sombre et obscure, un 24 décembre d’hiver, pas si loin de Paris que ça. Il n’était pas si tard. Papa avait quitté le cabinet avec deux heures de retard. « Qu’est-ce que c’est deux heures, dit-il, dans la vie d’une famille » et tout le monde semblait lui donner raison.
La Mercedes couleur crème se gara bientôt entre deux véhicules noirs. Le jardin était illuminé, quelques flocons de neige tombaient, lents et légers, rendant plus féerique la façade de la belle chaumière enracinée là depuis le dix-neuvième siècle. Tandis que les passagers quittaient l’habitacle, Jean-Christophe demeurait songeur derrière son volant. Douze ans plus tôt, il rentrait de Dakar où il était resté six ans en poste, une belle fille noire au bras. Elle tremblait de froid, bien que l’hiver fût doux cette année-là, serrée contre lui dans son manteau en vison qu’il venait de lui offrir pour son premier Noël en France. Ils firent une entrée éblouissante. « Je vous présente Salimata », avait-il déclaré, devant sa mère, ses deux frères et leur femme, rassemblés comme aujourd’hui dans le grand salon de la demeure familiale. Son père était décédé jeune, à 49 ans seulement. Quelques mois avant son départ pour le Sénégal. On les ovationna, on les embrassa comme du bon pain, on leur souhaita les meilleures choses du monde et on leur fit promettre de se marier avant l’été, ce qui fut fait au 15 juin suivant.
Des voix le hélèrent le forçant à émerger de sa rêverie. Sur le perron, Salimata tenait au bout d’un bras une valise de cuir chocolat, et de l’autre, un sac de voyage en toile qu’elle ne déposa pas pour les embrassades. Dans la cour, les trois fillettes tournaient sur elles-mêmes la bouche grande ouverte, leur petite langue rose en quête des flocons glacés. Puis grand-mère frappa dans ses mains et tout le monde rentra bien vite.
On n’attendait plus qu’eux pour passer à table et fêter dignement la Noël. Le réveillon s’achèverait par la traditionnelle distribution de cadeaux, mais avant tout, on porta un toast et tous les Laurent-Chevigny dans un ensemble parfait levèrent leur verre à la santé de la doyenne, leur mère, grand-mère, belle-mère, Marie-Anièce, puis à la santé de tous les convives réunis pour la grande veillée, Albert et Louisette, Jean-Christophe et Salimata, Michel-André et Nicole, ainsi qu’à leurs enfants joliment endimanchés réunis tous les sept autour d’une table ronde nappée de blanc à quelques mètres de la table carrée aux chandeliers flamboyants réservée aux adultes, Lucia, Emmy, Prudence, Hervé, Aïssata, Jonathan et Bintou.
« À présent passons aux festivités culinaires », « Vous n’avez pas rencontré trop de brouillard ? », « Au prochain été nous irons au Chili, Albert s’est déjà mis à l’Espagnol », « ce directeur est un idiot, mais, que voulez-vous mamie, c’est la meilleure école de l’arrondissement », « un peu de vin ? », « évitons de parler de politique, sinon c’est la brouille assurée à minuit »...
Puis vint le moment de partager les cadeaux. C’était un rituel bien rodé. Une distribution à la fois solennelle et joyeuse. Marie-Anièce frappait une série de coups de cuiller contre son verre de cristal en interpellant l’assemblée : « votre attention, s’il vous plaît ». Alors déjà les enfants se ruaient vers le grand sapin auquel étaient accrochées boules argentées, guirlandes dorées, rubans et sujets scandinaves. À son pied s’entassaient les paquets au papier coloré, imprimés de motifs de circonstance, père Noël en houppelande rouge, sapins verts, boules multicolores, notes de musique, flocons de neige...
La cérémonie de la distribution débutait par les plus jeunes enfants pour se terminer invariablement par Albert, l’aîné des garçons. Ensuite, tout le monde défilait à nouveau, avec son présent à offrir à Marie-Anièce, assise dans un fauteuil club en cuir vieilli, trônant comme une reine mère, souriant à tous, ayant un mot gentil de remerciement pour chacun. Bintou, dans sa robe de soie verte, souriait de toutes ses petites dents à sa grand-mère. Elle eut droit à la traditionnelle question de sa mamie « Qu’as-tu demandé au père Noël, Albertine, cette année ? ». Elle appelait toutes ses petites filles Albertine, du nom de sa propre mère, sans que personne ne sache bien pour quelle raison. Avait-elle peur de devenir Alzheimer et de ne plus parvenir à se souvenir de tous les prénoms ? Était-ce par jeu ? L’enfant répondit à mi-voix « une Nintendo bleue ! » et éclata d’un rire argentin. « Oh ! bleue, répéta sa mamie, c’est très important la couleur pour toi. Voilà, ce doit être celui-ci ». Elle remit à la fillette son paquet et Bintou lui sauta au cou pour l’embrasser. Parfois, par plaisanterie, Marie-Anièce faisait mine de se tromper de paquet « non, ce ne doit pas être celui-ci, il est bien trop petit », ou bien « ce paquet est trop gros, ça ne peut pas être ça pour une si petite fille ». Et bien souvent l’enfant sautillait et trépignait en rigolant « si si mamie, c’est pour moi !! ». Parfois, la doyenne du clan changeait de registre « mais où est-il, ce satané cadeau ? Je crois bien que le père Noël t’a oubliée cette année ». C’est la phrase qu’entendit Aïssata quand elle se présenta, venu son tour, devant grand-mère après avoir énoncé son vœu qui déclencha un rire général : « j’ai demandé un animal très doux, une peluche soyeuse, parce que j’aime bien peigner les cheveux ». « Non non non mamie, le père Noël n’oublie jamais personne » répliqua la fillette en agitant son index en l’air. « Tu en es bien sûr ? » demanda la grand-mère très sérieusement. Aïssata hocha la tête, un peu ennuyée tout de même. « Tu as raison », s’exclama oncle Albert, mettant fin à l’embarras d’Aïssata. Il sortait d’une alcôve et traversa le salon portant au bout du bras un lourd paquet, habillé d’une bâche violette, qu’il tenait par un anneau de métal.
Oncle Albert déposa délicatement son fardeau sur les carreaux aux motifs en losange du sol et s’exclama, « voici ton cadeau, de la part de tes parents, bien entendu, mais c’est moi qui me suis chargé de l’achat. » Aïssata demeurait interdite. Elle se demandait bien ce que cette toile cachait. Ce ne pouvait être une peluche Teddy, comme elle en rêvait, un gros ours à la fourrure douce et moelleuse. L’oncle Albert faisait durer le suspens. « J’aurais beaucoup de recommandations à te faire, et tu devras bien écouter et suivre mes conseils ». Serait-il possible que ce fût un chaton ? Un chiot ? se demandait la fillette dubitative. C’était peu probable, sa maman était allergique aux poils de chat. « Tes parents m’ont prié de te ramener cette belle chose de Belgique, en France, c’est introuvable ». C’est pas un chat alors, se dit-elle. La plupart des convives étaient intrigués, ils interrogeaient du regard Marie-Anièce qui branlait la tête pour signifier qu’elle n’était pas dans la confidence, Jean-Christophe et Salimata souriaient de manière attendrie. Un petit pincement au cœur. Exauçaient-ils le souhait de leur fillette ? Ce cadeau particulièrement original allait-il lui plaire ?
« Es-tu prête Aïssata ? » demanda Albert. Hochant la tête, elle lâcha un faible « oui ». Ce paquet l’inquiétait plus qu’il ne l’enchantait. D’un geste cérémonieux, l’oncle retira le tissu violet qui glissa souplement sur les barreaux métalliques. Alors apparut, dans une belle cage argentée, sur un lit de paille jaune, un tout petit animal au poil couleur sable.
Pour la salle, la surprise était totale. « C’est un renardeau ? », « un chihuahua je dirais », « ils n’ont pas le poil plus court ? », « une espèce porte le poil long » « c’est une femelle ? ». L’oncle Albert jouissait de sa position de montreur de bêtes. « Une question à la fois, s’il vous plaît, je vais tout vous dire. Cette belle créature offerte à vos yeux éberlués est un bébé fennec du Sahara. Un petit mâle. Il vient des régions chaudes de la Péninsule Arabique, donc, attention à bien le préserver des grands froids, précisa-t-il pour sa nièce. Il s’apprivoise facilement. C’est un animal de compagnie là-bas, comme chez nous chien et chat. Il est très doux et affectueux et n’a rien à envier au chat côté propreté. Voilà, Aïssata, il est à toi ».
La petite fille n’en croyait pas ses oreilles. Pas de teddy bear, de peluche à poil long, mais un vrai animal. Un bébé fennec dont elle devrait prendre soin. Elle l’aimait déjà de tout son coeur.
« Et comment vas-tu l’appeler ? » demanda oncle Albert avant de rejoindre sa place dans le groupe. Sur les lèvres de la fillette les mots parlèrent tout seuls. « Tchaïkovski ! ». Une clameur enjouée traversa l’assemblée. « C’est ton papa qui va être content, hein, Jean-Christophe ». Le père s’avança et vint observer le petit canidé tapi dans un angle de la cage, tout en caressant le dessus du crâne de sa fille. « Il est beau, celui-là. Et tu as choisi le meilleur prénom pour lui. Tchaïkovski, bonjour Tchaïkovski, bienvenu chez nous».
Une fois les cadeaux distribués, on mit de la musique. Une farandole joyeuse s’organisa et l’on parcourut toutes les pièces de la maison main dans la main. Puis les adultes valsèrent, car Johann Strauss, c’était la coutume, ouvrait le bal. Les enfants s’égayèrent, le champagne moussa dans les flûtes, cavaliers et cavalières s’échangèrent, les rires claquaient comme des voiles au vent, des voix éméchées commentaient le dernier discours du pape, on sortait fumer dehors, la nuit était belle, fraîche, étoilée, Albert et sa famille prirent congé vers deux heures, ils partaient pour Strasbourg avant midi rejoindre la famille de Louisette et devaient se reposer un peu. On convia les plus jeunes à se coucher également, les autres veillèrent jusqu’à quatre heures.
La journée de Noël commença dans une certaine langueur. On prit le petit déjeuner vers onze heures, tandis que le traiteur reprenait ses plats de la veille et disposait une nouvelle table pour le déjeuner.
Les enfants dînèrent peu, préférant s’amuser entre eux. Tchaïkovski était l’objet de toutes les ferveurs. On approchait sa cage en tapinois, on soulevait la toile, on lui tendait de la nourriture qu’il refusait de la main mais dévorait une fois tranquille. Il était particulièrement friand de dattes. Avec lui, Aïssata vivait un rêve éveillé. Elle lui parlait comme s’il fut son ami, son bébé, son enfant. Il était si petit et semblait si fragile. En réalité, c’était presque déjà un adulte. Il conserverait cette taille d’une vingtaine de centimètres. Elle hésitait encore à le caresser, Albert lui avait demandé d’être patiente, il faut l’apprivoiser lentement, avait-il conseillé. Qu’il s’habitue à toi.

En fin d’après-midi, on salua Michel-André, Nicole et leurs enfants, qui rentraient sur Paris, et Marie-Anièce s’enferma dans sa chambre pour une sieste. Jean-Christophe proposa une balade en forêt qu’il fit seul sa femme étant résolue à paresser près des revues disposées à la bibliothèque et les filles voulant absolument voir un film «  épatant et bouleversant » selon la quatrième page de couverture de la jaquette du DVD.
Le souper se composa d’un potage, de quelques fruits et d’un peu de fromage. Tout le monde tombait de sommeil et chacun gagna sa chambre avant 22 heures. La famille d’Aïssata avait prévu de partir le lendemain en soirée. Jean-Christophe souhaitant profiter d’un peu de répit avant de retourner travailler. Quelques heures avant l’aube, Aïssata fut prise d’une terrible inquiétude. Dans son sommeil, elle entendait Tchaïkovski se lamenter. Elle vola quatre œufs et les lui porta. Dans sa cage, trop étroite pour courir et sauter, l’animal tournait sur lui-même. Sa sœur Prudence avait collecté des renseignements sur les fennecs depuis son nouveau smartphone. Ils vivaient la nuit et dormaient le jour dans des terriers. Son nouveau compagnon semblait déboussolé. La fillette prit sur le champ la décision de le promener. Oncle Albert lui avait remis une laisse et un collier pour le sortir le temps de nettoyer sa cage. Il lui avait conseillé de bien l’attacher de manière à ce qu’il ne se sauve pas.
Sitôt hors de sa prison, le fennec sembla lui faire fête. Il avait l’air d’avoir compris tout le bien que lui voulait sa petite compagne. Il accepta les œufs, les lapa goulûment et laissa son cou s’orner d’un élégant collier de cuir rouge. Aïssata enfila vivement bottines et doudoune et passa une cagoule en polaire sur sa tête. Dès la première porte franchie, le petit canidé se mit à galoper avec un plaisir évident. Dehors, une fine couche de neige recouvrait le sol réverbérant les rayons de la lune. Le chemin était facile à suivre, malgré la nuit profonde, sa blancheur sinuait entre les grands pins sombres, et l’on ne perdait jamais sa trace. Tout d’abord, l’animal avait été surpris en posant ses coussinets sur la terre glacée, mais bien vite il avait trouvé son rythme de promenade. Quand il tirait trop fort, Aïssata le ramenait à lui comme on ramène un gros brochet hors de l’eau. Elle lui disait de se calmer et la marche reprenait tranquillement. Quand arrivèrent les congères, Tchaïkovski se laissa porter dans les bras de sa petite maîtresse sans geindre ni mordiller. L’aube se levait lentement. Un coin de ciel bleuit. Les ombres s’accentuèrent, les formes des arbres se découpèrent dans la clarté naissante, et avant peu le soleil darda son premier rayon.
Le fennec dirigeait la balade. Il suivait le chemin baigné de la lumière naissante comme s’il comptait rallier le plus proche hameau quand, à une fourche, il obliqua subitement à droite, comme s’il avait reconnu dans ce sentier de randonnée un raccourci, engageant ainsi le couple dans une voie escarpée. La grimpette ne dura pas bien longtemps, la sente s’élargit au sortir de la lisière de la forêt et ils débouchèrent en terrain plat. C’étaient à présent des champs, de grands espaces cultivés ou en jachère, indifférenciés sous le tapis de neige. Cette promenade était un véritable enchantement. Les grandes oreilles du petit fennec tournaient comme des girouettes au vent. Sa truffe en l’air semblait capter la moindre odeur. Il frémissait parfois de froid, alors Aïssata le portait jusqu’à ce qu’il se fut réchauffé. Bientôt, ils entendirent un murmure d’eau, puis des clapotements. Entre deux rochers, une cascade s’écoulait. La fillette attacha l’animal au tronc d’un châtaignier et le laissa boire à sa guise l’onde fraîche, tandis qu’elle se cacha, par excès de pudeur puisqu’ils étaient seuls dans cette nature bienveillante, pour faire pipi.
La pause n’avait pas duré plus d’une minute, pourtant l’animal avait disparu. En quelques coups de dents acérées, il avait rompu sa laisse. « Tchaïkovski, Tchaïkovski », appela-t-elle. Seul le bruit du vent soulevant légèrement la neige lui répondit. Prise de panique, elle eût envie de pleurer, de courir jusqu’à la maison de grand-mère, de sangloter à chaudes larmes et de se faire réconforter. Elle retrouva cependant courage en apercevant l’empreinte bien nette des petites pattes de son ami du désert. Las, elle ne put les suivre que quelques minutes seulement, car elles disparurent dans un buisson foisonnant, épineux aux entrelacs inextricables.
Un bruit sourd l’attira. Derrière sa maison, près d’une cabane en bois vernis, un homme en chemise à carreaux aux manches retroussées et bonnet de laine bleu frappait durement de son énorme hache des bûches de bois sec. Il ahanait sous l’effort et de la fumée sortait de sa bouche. Aïssata l’interpella au moment où il s’essuyait le front, la hache au pied. Elle lui demanda s’il n’avait pas vu un petit animal ressemblant à un renardeau. L’homme se rapprocha de la barrière et tenta d’obtenir plus de précisions sur l’animal en question. Était-ce un chat ? Un chien ? Elle finit par lâcher qu’il s’agissait d’un fennec. « Un fennec ! s’étonna l’homme, dans cette région » ? Elle dut lui dire que c’était son cadeau de Noël et qu’il s’était échappé. « Pas vu », conclut l’homme. « J’espère pour toi qu’il n’a pas filé vers l’usine », dit-il en braquant son bras en direction de la route où commençaient à passer quelques véhicules. Elle remercia et se hâta en se demandant de quoi l’homme l’avait mise en garde. La route donnait en surplomb sur un vaste hangar au toit rouge. Une dizaine de véhicules étaient stationnés sur le parking. Elle commença à descendre et, arrivée aux abords, trouva plus prudent de contourner le bâtiment. Elle se cacha un moment derrière un fourré aux petites baies orange. De nombreuses empreintes animales étaient imprimées dans la neige fraîche, mais aucune ne ressemblait à celle de fennec. Sans doute des chiens venus faire là leurs besoins. Un gros homme allait et venait, les bras chargés de caisses qu’il déposait dans un fourgon blanc. Il portait un tablier blanc et des bottes en caoutchouc. Il effectua un dernier aller-retour, boucla les portes du véhicule et grimpa à son bord. Aïssata le vit consulter des feuilles, puis le camion démarra dans une profusion de gaz d’échappement. La porte de sortie était demeurée ouverte. Elle se précipita.
Elle ne savait pas très bien la conduite à tenir, elle agissait d’instinct. Pourquoi Tchaïkovski serait-il entré là ? Et pourquoi l’homme avait-il suggéré que ce lieu était dangereux pour lui ? Elle ne pouvait alors pas supposer qu’elle venait de pénétrer dans le temple des horreurs. Mais bientôt, elle aurait réponse à ses craintes.
Elle suivit un long couloir carrelé jusqu’au plafond, dans les murs duquel s’encastraient d’énormes portes aux fermetures d’acier grosses deux fois comme son bras. De faibles néons éclairaient la première zone qu’elle visita. Ça ne sentait pas très bon. On entendait au loin des bruits de roues glissant sur le sol. Parfois un écho de voix. Des choses pendaient à des suspensions. En approchant, elle vit que c’était de la fourrure. Des centaines et des centaines de fourrures. Orylag indiquait une fiche. Elle tendit le bras et passa sa main sur la fourrure, elle ressentit une douceur rare, supérieure à celle de toutes ses peluches. À l’opposé, sur de longues tables de métal, des fourrures plus petites étaient entassées dans des caisses. Vison, indiquait la fiche. C’était les mêmes fourrures que celles composant le manteau de sa maman. Mais celles-ci avaient des petites pattes et des petites têtes. Les petites têtes avaient des yeux morts. Elles étaient si minuscules qu’il en aurait bien fallu cent pour fabriquer un manteau.
Les box se succédaient : Astrakan, Racoon, Blaireau, Chinchilla. D’immenses placards ouverts portant le nom d’une marque de cosmétiques de luxe contenaient des peaux séchées et des fourrures prêtes à l’expédition. Cosmétic Lux, indiquait la fiche, ce nom disait quelque chose à la fillette, c’était la marque préférée des pinceaux de cils de sa maman. Elle commençait à se rendre compte de quoi il s’agissait, mais elle était si stupéfiée que son cerveau semblait ne pas vouloir fonctionner normalement. Plus elle avançait dans sa quête de l’horrible et plus il fallait qu’elle en voie encore, malgré le mal lui nouant les entrailles. Plus loin, l’odeur devint si forte qu’elle vomit. Ça sentait un mélange d’urine et de sang. Elle vomit une seconde fois.
Dans une pièce, des hommes en combinaison verte s’agitaient. Elle vit passer des renards entassés dans une cage, gras comme des cochons, bouffis, le regard terne, leur fourrure épaisse semblait flotter sur leur corps. Puis un sifflement bizarre retentit accompagné d’un éclair bleu. Elle ne pouvait avancer plus au risque d’être démasquée. Mais, malgré son jeune âge, elle comprenait qu’elle assistait à une séance d’électrocution. Un renard, mal tué, se mit à lancer des glapissements déchirants. Immédiatement, le bruit sourd d’une masse broyant son crâne fit taire les plaintes. Aïssata se retira à reculons et se glissa dans une autre pièce. De gosses larmes rondes s’échappaient de ses yeux, rendant flou sa vision, et ruisselaient sur ses joues. Là, suspendues à des crochets métalliques, de belles fourrures blanches et noires égouttaient, dans de larges bacs en plastique jaunes, leur sang frais. On entendait des floc floc, comme la symphonie de la pluie tapotant le sol, mais c’était la symphonie de l’horreur. L’odeur poisseuse du sang la saisit à la gorge, elle détala en tenant ses mains serrées sur sa bouche.
À présent l’angoisse l’étreignait. Elle ne retrouvait plus son chemin dans ce dédale de couloirs et errait d’une pièce à l’autre, d’un lieu morbide à un autre plus morbide encore. Elle vit des chinchillas à la nuque brisée, entassés pêle-mêle sur des tables. Des lapins égorgés dont certains, tombés au sol gisaient secoués de convulsions. Elle traversa une mare de sang clair dans une salle où pleuraient des bêtes dont elle ne voulut pas voir la détresse. Elle n’avait plus qu’une idée en tête, quitter ce lieu sordide. Son appréhension avait atteint son paroxysme. Tout son corps semblait s’être engourdi. Ses mains avaient bleui et ses pieds chaussaient des bottes de glace. Elle tenta de courir sans parvenir à faire plus que traîner son corps endolori. Dès qu’elle entendait un bruit, elle rencognait son frêle squelette dans un recoin de mur sombre. Puis elle s’enfuyait du côté opposé. Enfin, elle gagna la première pièce visitée, celle des lapins Orylags, et parvint à se réorienter. En quelques enjambées, elle traversa le long couloir carrelé et rejoignit la porte par laquelle elle était arrivée, à présent refermée, appuya de tout son poids sur la barre poignée elle pria qu’elle ne fût pas verrouillée. Dans son dos, une voix puissante l’interpella.
La porte céda. La voix était toute proche, tonnante et menaçante. La fillette se souvint qu’elle avait fait un bon chronomètre au dernier cross interclasses. Cette pensée lui donna des ailes. Elle remonta la pente à toute vitesse, traversa la route en trois bonds de faon, dévala le chemin dans une poussière de givre, dépassa la cabane du bûcheronnage, parcourut sans s’arrêter ni se retourner le chemin filant à travers les champs, s’engouffra dans le bois, serpenta dans les sentes enneigées et n’arrêta sa course qu’une fois en vue de la gentilhommière, épuisée, sans souffle, avec au cœur le sentiment d’avoir échappé au pire. Heureuse d’avoir laissé derrière elle la haine et la laideur. Elle avait contemplé l’épouvante. Vu le crime de ses propres yeux. Regardé la souffrance de ces animaux si beaux, que les hommes éventraient, égorgeaient et détruisaient sans scrupules, les sacrifiant pour fabriquer des fourrures à la mode et des pinceaux de cils. Elle ne regarderait plus jamais le monde de la même manière. Sa candeur s’était dissipée comme la lumière d’une bougie soufflée par un courant d’air. Elle ne verrait plus jamais la vie avec l’angélisme de ses neuf ans.
Elle pleura abondamment durant deux heures sans que personne ne puisse la calmer. Pensant qu’elle pleurait la perte du fennec, on lui promit de lui en acheter un autre, encore plus joli, et ses larmes redoublèrent nourries par des cris de désespoir et des coups de poing rageurs sur les coussins du fauteuil de salon où elle avait trouvé refuge. Quand enfin elle se calma, que ses larmes se tarirent, elle ne pouvait plus émettre un seul mot, elle conserva le silence jusqu’à l’heure du repas, blottie sous une vieille couverture de sa grand-mère, comme une survivante rescapée d’un naufrage frappée de sidération.
On décida qu’on partirait après 16 heures. Les valises gonflées d’habits s’entassèrent dans le vestibule. On apporta une salade qu’Aïssata toucha à peine. Elle repoussa ensuite l’assiette de viande et déclara que jamais plus de sa vie elle mangerait un animal. « Mais enfin ma chérie, demanda d’une voix conciliante sa grand-mère, comment vas-tu vivre ? ». « Moi non plus, s’exclama Bintou, je veux plus manger de viande ! », « Pareil, fit Prudence, par solidarité avec ses sœurs, ou parce qu’écoeurée par les images qu’elle avait fait défiler sur son smartphone. Elle tenta d’expliquer aux adultes médusés devant le salmigondis de sanglier et de chevreuil en sauce en train de refroidir dans les assiettes combien les hommes étaient des barbares. Comment, par cupidité et stupidité, ils massacraient les plus beaux animaux de la terre pour faire des sacs et des manteaux, n’hésitant pas à piéger des renards obligés de se ronger une patte pour s’échapper, ils volaient de la fourrure fœtale des agneaux tués dans le ventre de leur mère, ouvraient vivants des animaux, les brûlaient, les électrocutaient, les gazaient, les torturaient pour récupérer leurs poils.
« Elle doit parler de l’usine du fourreur », indiqua la grand-mère. Les parents d’Aïssata lui demandèrent si elle était allée là. Elle fit signe de la tête. « Je comprends mieux, dit la grand-mère, ce doit être vraiment affreux là-dedans ».
C’est bien pire, bien pire que tu ne crois mamie, pensa la fillette, mais elle conserva cette pensée pour elle.
Au retour, dans l’auto, l’ambiance était lugubre. On avait embrassé Marie-Anièce et promit de revenir bientôt. On avait agité les bras et tout le monde s’était tu. Quand Bintou, après dix kilomètres, brisa la glace. « Il va survivre Tchaïkovski ?». Pour la préserver, sa maman lui dit que probablement, mais son père fut plus expéditif. « Non, je ne crois pas ma chérie, il fait bien trop froid dans ces contrées, c’est un animal du désert. Ah ! Qu’est-ce qu’on a été stupides ! Comme on peut être bornés parfois ! ». « On voulait te faire plaisir, Aïssata, on aurait mieux fait de t’acheter une peluche ma fille, on t’aurait rendue moins malheureuse ».
Arguant de nouvelles connaissances, Prudence leur révéla que des teddys de luxe, vendus à des prix faramineux, étaient faits de véritables fourrures de lapin et de vison, avec des yeux en agneau cousu et un nez en cuir de crocodile.
« Chéri, dit Salimata à son mari, tu ne m’en voudras pas si je remise ce manteau de fourrure au grenier, je crois que jamais plus je ne pourrai le porter ».
On traversait la forêt silencieuse, soudain le père brandit un doigt : « là, là, regardez ». « Où ça où ça ? ». La voiture s’éloignait à vive allure. « Il y avait des renards ». « Je les ai vus, s’écria Aïssata, une maman renard, avec ses petits, et tout derrière qui suivait, j’ai vu le fennec, je suis sûr, il a trouvé une nouvelle famille ». « Les renards ont adopté Tchaïkovski ? », « oui oui, hein c’est possible papa ! ». « Oui ma fille, parfois la nature est généreuse ».
La voiture filait sur la route en lacets. L’habitacle retrouvait son morne silence. Chacun à ses pensées. « Mets-nous de la musique, chéri ? ». « Bien sûr », fit le mari, hésitant. « Je ne sais pas que choisir », il se voyait mal lancer sa belle symphonie préférée du maître russe.
« Les requiem de Mozart » clama Aïssata. Un instant, le silence devint plus glacial, on se demandait si c’était de l’humour ou du cynisme puis, à l’unisson, on éclata d’un bon rire.
Tandis que la voiture quittait la grande forêt au son du Confutatis et descendait moderato sur Paris, dont on apercevait les premières lueurs, la famille riait encore.
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Robert Grinadeck · il y a
Un récit qui ne laisse pas indifférent.
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Miraje · il y a
Un Noël pour le moins mouvementé, avec ou sans fourrure ...
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