Taxis de nuit (première partie)

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J'ai 71 ans, mais ne le dites à personne. En fait je suis de l'école d'Henri-Pierre Roché, d'abord m'adonner à fond à ma vie professionnelle (j'étais prof d'anglais pendant 40 ans, et ça m'a  [+]

Un brouhaha qui va s'amplifiant se boursoufle dans la tête de l'homme, agitant les particules de son sommeil.

Où est-il ?

Quelle heure est-il ?

Le dormeur s'agite. Son esprit s'efforce de déchirer le voile de l'inconnu. Quel est ce bruit de fond ? Que sont ces ombres ? Quelle est cette sensation de bercement que l'effervescence environnante semble vouloir menacer ?

Un car ! C'est bien ça, c'est dans un autocar que je me trouve.

Tout au bout de la travée, en haut à gauche, juste au-dessus de la tête du chauffeur, s'affichent la l'heure et la température : 23h59, 8° centigrade.

- Presque l'heure du crime ! s'esclaffe un comique.

- T'as vu ça, ça s'est bien rafraîchi, hein ! dit la passagère de devant à son mari.

Le cerveau de Jean-Jacques Brochut, encore bien embrumé, patine. A cet instant t, il ne dispose que de quatre données tangibles : un autocar ; un regroupement de personnes ; l'heure tardive ; la température extérieure basse.

Il s'ébroue d'importance et pour le coup la pleine conscience lui revient :

Le voyage organisé, évidemment ! Les huit jours en Bavière, les châteaux de Louis II et Munich. Une sacrée découverte que cette région. Plein de beaux souvenirs emmagasinés. Un peu trop d'escaliers peut-être mais quelle fête pour les yeux. Et le temps donc : uniformément limpide et même chaud pour la saison les après-midi.

- Vous avez bien dormi ? s'enquiert son voisin de droite, un menuisier à la retraite avec qui il a tout de suite sympathisé.

- Eh oui, ça m'en a tout l'air. Ça m'étonne d'ailleurs parce que d'habitude je n'arrive pas à fermer l’œil dans un moyen de transport. Mais tant mieux, à une heure pareille, ça ne peut pas faire de mal.

Un coup d’œil par la vitre : le véhicule s'engage sur le parking de la Patinoire. Un soupir aussi : la parenthèse enchantée se referme. Une ultime manœuvre, un dernier au revoir au micro du chauffeur puis de l'organisateur et il va falloir se lever (pas ce que Jean-Jacques en attente d'une opération de la hanche préfère) et récupérer ses bagages (pas non plus une partie de plaisir mais le chauffeur de taxi les lui déposera dans le coffre et le tour sera joué).

Sur le bitume, poignées de mains, bises, embrassades : on se congratule, on se souhaite de bien se reposer, on se promet de rester en contact. Tous expriment une vive satisfaction, y compris les deux ou trois qui n'ont cessé de récriminer tout au long du déplacement.

Pour l'heure, il s'agit de regagner ses pénates. Certains veinards ont des parents ou des amis qui sont venus les chercher. Le reste de la troupe n'a d'autre choix que de rentrer en taxi. Point positif, une bonne âme s'est chargée peu avant l'arrivée d'appeler des voitures pour tous ceux qui le désiraient et des regroupements rationnels se sont opérés. Quatre personnes partiront pour Montigny et Marly, trois pour Magny et Peltre et un couple prendra la direction de Queuleu. Jean-Jacques, lui, est le moins bien servi : seul à être domicilié au village de Norroy-le-Veneur, il ne pourra pas partager le prix de la course.

Pas grave, l'essentiel c'est quand même qu'on me ramène à la maison.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

Dans un ballet de phares, les premières voitures particulières quittent le parking et c'est bientôt au tour du bus de s'évanouir dans la nuit.

Dans le ciel, la lune presque pleine joue à cache cache avec les nuages qui défilent à toute allure.

Un véhicule se profile. Son signal lumineux indique qu'il s'agit d'un taxi. C'est celui à destination de Queuleu.

Parmi ceux qui restent, des plaisanteries s'échangent. Et aussi des propos au vinaigre sur le manque de fiabilité de certains chauffeurs de taxi. Leur nombre compterait des renégats faisant systématiquement la sourde oreille aux appels de la standardiste et ne décollant pas de la gare où ils espèrent décrocher le pompon, un trajet long... sans course à vide pour charger le client.

Au fil des minutes, le petit vent frisquet gagne en agressivité. Pour la énième fois, Jean-Jacques tire sur la fermeture éclair de son blouson, un peu léger vu les circonstances. Réflexe vain : le zip est en bout de course.

Dans le quart d'heure qui suit, deux nouvelles voitures se présentent et les voyageurs à destination de Montigny, de Marly et de Peltre quittent les lieux. Au nombre des derniers partants, le nouvel ami de Jean-Jacques, qui lui exprime sa sollicitude, préoccupé qu'on le laisse ainsi seul dans la nuit. Mais ce dernier le rassure : ce ne sera que l'affaire d'un moment. Et puis on n'agresse pas les gens dans un endroit aussi éclairé.

L'attente commence pour le vieil homme. L'ombre d'un réverbère bicéphale dédouble sa silhouette voûtée. Il n'a pour seule compagnie que ses bagages en éventail à ses pieds, une théorie de voitures boudant leur immobilité forcée autour de lui et le chant morose d'arbres mugissants en guise de gardes du corps...

Les minutes s'enchaînent, de plus en plus étirées, de plus en plus dilatées, chacune plus interminable que la précédente. Le vent se renforce. Le jeu entre la lune et les nuages a cessé ; fini la récréation, c'est l'armée des nuées qui a gagné la partie : elle a envahi le ciel tout entier. Jean-Jacques s'empêche de claquer des dents. Et tente de se raisonner. Insidieuse, l'inquiétude s'installe pourtant : et si le taxi ne venait pas ? Pour aider le temps à passer, il se met à compter. Lentement. De 1 à 60. Et recommence. Encore et encore. Toujours rien.

Sa montre indique 00 h 34.

C'est pas possible. Il n'arrivera plus maintenant. Je vais rappeler le standard. Ah, bon sang, j'avais oublié, plus de batterie ! Qu'est-ce que je fais ? Allez, j'attends encore cinq minutes et si personne ne vient, je vais à la gare à pied. Il faudra bien. Ça va pas être une partie de plaisir avec cette grosse valise, même à roulettes, mon sac à dos et mon bagage à main. Et toutes ces bordures de trottoir en plus. Mais je ne vais quand même pas rester ici à me les geler jusqu'au petit matin ! Ils avaient raison les autres, on dirait, avec leurs histoires de chauffeurs pas fiables.

L'attente reprend. Toujours le hululement du vent aigre dans les feuillages. Et plus loin le grondement étouffé de la circulation sur l'autoroute. Mais rien qui ressemble au doux ronronnement d'un moteur salvateur. Ah ! Elle est bien loin, la chaude atmosphère de la Bavière.

Les cinq minutes écoulées, il doit en convenir : on l'a oublié ; ou pire, on a dédaigné son appel. Plus le choix maintenant : ce sera la longue marche vers la gare. La mort dans l'âme, Brochut commence à rassembler ses affaires et c'est à ce moment précis que...

Mais, j'hallucine ou quoi ? C'est..., c'est pas un taxi qui s'approche ?

Et le voici qui, tel Robinson pris de frénésie à la vue d'une voile au loin, se met à faire des gestes de pantin désarticulé. Tout juste s'il n'allume pas un feu. C'est qu'il tient à mettre toutes les chances de son côté, le naufragé du macadam.

Une gymnastique dont il aurait pu se passer : l'auto roule dans sa direction. Le signal lumineux sur le toit atteste qu'il s'agit bel et bien d'un taxi même si sa forme, ses dimensions et ses phares peu éclairants peuvent surprendre. Des détails insolites que met encore en relief l'approche du véhicule.

Qu'est-ce que c'est que ce truc ? On dirait une voiture de collection. Ce ne serait pas une... mais oui, c'est une Juvaquatre. Ça alors, une petite berline en version taxi comme ça, on n'a pas dû en produire depuis 1950 !

Et il sait de quoi il parle, lui, l'amateur de vieux châssis. En tout cas, c'est bien la première fois qu'il voit un « old timer » utilisé comme véhicule de location.

L'instant d'après, le voyageur est assis à l'arrière de la vieille Renault.

D'emblée, il est saisi par le silence de plomb qui plane dans l'habitacle : pas de radio comme souvent dans les taxis, aucun bruit de moteur non plus. A l'extérieur, les lumières de la ville ont disparu. Une nuit de poix s'est déversée sur tout le paysage à l'exception d'une double allée d'arbres fantomatiques, tous identiques, morts vraisemblablement, qui défilent à toute allure. Pas la moindre accroche visuelle pour l'aider à se repérer.

Tout cela ne lui dit rien qui vaille.

Pour commencer, le chauffeur est-il sur la bonne route ? Et puis d'ailleurs, à quoi ressemble-t-il, son postillon ? Inexplicablement, Jean-Jacques ne garde aucun souvenir de lui (ou d'elle ?) pas plus que du moment de la prise en charge, c'est le pot au noir. Un coup d’œil en biais le renseignera. De la place arrière droite qu'il occupe, ce qui lui apparaît en premier ce sont les mains de son (de sa ?) pilote, des mains – c'est insensé ! - toutes petites, on jurerait celles d'un enfant. Plus étrange encore : elles tournent sans cesse le volant, à gauche, à droite, à gauche, à droite... alors que la route est résolument rectiligne. Quant à la tête de l'individu, il n'en voit qu'un casque de cheveux roux : elle dépasse à peine du dossier de son siège.

D'une voix qu'il veut ferme, il l'apostrophe :

- Dites donc, chauffeur, vous êtes sûr d'être sur la bonne route ? Vous allez bien à Norroy-le-Veneur ?

- Mmm... Mmm..., obtient-il pour toute réponse.

- Hé, je vous ai posé une question, répondez-moi nom d'un chien !

- Hou là là, mais on est bien agressif tout d'un coup. Un conseil, on s'calme et on boit frais à Saint-Tropez ! S'il croit qu'y m'impressionne, le citoyen, avec ses grands airs, il a tout faux ! Écout'-moi bien, mon coco, tu m'la fais pas ! Parc' que moi j'suis bien placé pour l'savoir : t'es rien d'autre qu'un pauv'dégonflé ! De tout'façon, j'y répondrai pas à ta question, mon salaud. C'est plutôt toi qui va répondre à la mienne !

Non mais qu'est-ce qui lui prend à ce type ?

Il n'y comprend rien.

Rien à ce ton cassant, à ce tutoiement méprisant, à ce « mon salaud » insultant.

Rien au fait que ces mots blessants aient été portés par un souffle glacial qui a fait de l'habitacle un frigo et de sa goutte au nez une stalactite.

Rien au fait que le chauffeur ait lâché le volant et se soit retourné vers lui.

Rien au fait que la voiture poursuive sa course en avant comme si de rien n'était.

Rien au fait que celui qui lui fait face maintenant, et qui a tout l'air d'être... en lévitation, soit... un enfant de huit-neuf ans

Rien au fait qu'il parle d'une voix voilée et rocailleuse d'adulte, voire même d'homme âgé usé par la fumée et les nuits blanches.

Subjugué soudain par cette surabondance de l'impossible, il pousse un hurlement effaré.

Quand il parvient à maîtriser quelque peu sa panique, il rouvre les yeux, qu'il avait clos pour balayer l'inacceptable : la gueule de fouine le contemple toujours d'un air ironique.

- Alors tu me remets, Jiji ?

Voilà qu'il utilise son petit nom maintenant, le titi à la voix de vieillard : ils se connaissent donc. Mais d'où ? Et de quand ? Le susnommé fronce les sourcils. D'abord rien ne vient mais la concentration aidant, le brouillard finit par se morceler...

- Non mais c'est complètement dingue ! Tu ne peux quand même pas être...

- Bingo, si, c'est bien moi, Popaul !

Ben ça alors, Paul !..., Paul comment déjà ? Ça ne lui revient pas ! Mais c'est tout lui, ça, cette tête de lutin du Père Noël, ces yeux noisette de loucheur, cette petite bouche rigolote. Quoique là, on ne peut pas dire qu'elle rigole, sa bouche. Elle serait plutôt crispée, quasi tordue. Vraiment, ça le dépasse. Qu'est-ce qu'il fabrique là, six décennies plus tard, à conduire un taxi qui, visiblement, n'a pas besoin de chauffeur ?

- Bon, reprend Popaul. Comme j'te disais, j'suis pas là pour répondre à tes questions de débile. En fait là, c'est moi qu'interroge et toi qui réponds. Plutôt simple le concept, non ? Alors la voilà la question à cent balles : mon fric, t'en as fait quoi d'mon fric ? T'as été chez les monos t'acheter un p'tit pain au lait et une barre de chocolat – t'en raffolais, hein, si j'me souviens bien ? Tu t'es fait une provision de carambars ? Ou p't'êt' de sacs de poudre rafraîchissante ? J'sais pas, moi ! D'toute façon, j'm'en bats l’œil, c'qui m'intéresse vraiment d'savoir c'est si t'as eu une pensée pour moi quand tu t'es bâfré pour pas un rond. Parc'que moi c'jour-là, y m'est passé sous le nez, l'dix heures. Le plus marrant, c'est qu'si longtemps après, j'l'ai toujours sur l'estomac. Et sans l'avoir avalé encore ! Comment qu't'expliques ça, toi ?

Popaul, il ne l'a pas revu depuis la colo de l'été 1954. C'était à Vernéville, dans un ancien château. Il se souvient du lieu pour y être allé plusieurs années de suite, mais du reste - c'est bizarre – rien ne lui revient ; tout s'est évaporé, Paul compris. Combien de fois n'a-t-il pas tenté de se remémorer cette série de quinzaines au grand air - et celle de ce mois de juillet en particulier ? Mais rien à faire, c'est parti aux oubliettes. Alors, en désespoir de cause, il a fait une croix dessus.

A tort manifestement car le voici de retour, son passé.

Son passé, qui maintenant lui fait face - et il a une gueule de fouine.

Une fouine qui le dévisage.

Qui le dévisage d'un seul œil, glacial, tandis que l'autre, strabisme oblige, plonge droit sur le plancher.

Un regard insoutenable qui, soudain, fait craquer les vannes de l'oubli.

* * *

Après le petit déjeuner, la meute indisciplinée quitte le réfectoire pour une matinée de sport d'équipe sur le terrain du château. Ce sera football ou handball au choix. Pour Popaul, c'est le hand, pour Jiji le foot, sa passion. En plein match, ce dernier, pris d'une envie pressante, obtient l'autorisation de quitter le terrain, remplacé temporairement par Patrick Labenheim (nom d'un chien, encore un que j'avais complètement zappé !) C'est à son retour des toilettes, alors qu'il longe le couloir ouvrant sur les dortoirs, qu'une sensation bizarre et inédite le gagne. Fulgurante, elle investit la citadelle de sa bonne éducation et la réduit d'un coup, faisant à l'enfant (presque) modèle le commandement suivant :

Tu accompliras un acte criminel. Un forfait à ta mesure suffira à condition que ce soit quelque chose d'interdit.

Un tel commandement se devrait de le scandaliser, ce gros chouchou à sa maman. Au contraire, une excitation impérieuse et délicieuse le subjugue : il a le sang qui palpite à ses tempes, le front qui se mouille, le cœur qui joue du tambourin. Quant à sa vessie, qu'il vient pourtant vider, elle le titille à nouveau.

Un regard furtif à droite, un autre à gauche, vite il s’introduit dans le dortoir « A » par le trou béant de la porte ouverte. Objectif : fourrager dans la première veste venue. Au premier coup d’œil, il en repère une négligemment jetée sur l'un des lits et tout de suite la chance lui sourit : deux pièces de 10 F dans la poche droite répondent à son tâtonnement fébrile. Soupir de plaisir. Halètement d'inquiétude aussi : pas question d'en rajouter au butin, le délit est accompli et se faire prendre est hors de question. A toutes jambes, il retourne aux WC, grimpe sur la cuvette de la toilette la plus éloignée et dépose le produit de son larcin sur le haut de la chasse.
Puis, ni vu ni connu mais complètement retourné par l'acte incroyable qu'il vient de commettre, il rejoint le terrain.
Les autres vont-ils remarquer qu'il n'est plus le même Jiji que celui qui les a quittés cinq minutes plus tôt...? Il semblerait que non. Ce que les joueurs observent en revanche, c'est que depuis son retour, leur avant d'élite dribble comme un manche, rate ses passes et ne marque plus.

Pas fier de lui, le Kopa au petit pied...

Le soulagement est donc grand lorsque retentit l'ultime coup de sifflet. Grand... mais bref car déjà s'annonce une nouvelle épreuve. Elle a pour nom pause goûter.

En temps normal, c'est un moment très attendu que celui consacré au petit pain au lait et à sa barre de chocolat. Association banale s'il en est mais source pour lui d'un plaisir multiplié par deux, l'un préparatoire, l'autre jubilatoire : d'abord, creuser un début de tunnel dans la mie avant d'y introduire la friandise en l'enfonçant d'une pression délicate pour ne pas la briser, puis mordre à belles dents dans le sandwich sucré et en libérer ainsi ces arômes qui ont le don d'enchanter son palais.

En temps normal... sauf qu'en l'occurrence, le temps est tout sauf normal.

Son estomac en témoigne, qui dans son état présent fait preuve d'autant d'appétence qu'un python s'apprêtant à digérer un buffle. Il faut d'ailleurs qu'il se méfie : ne pas manger risquerait de le trahir. La solution ? S'en tenir autant que faire se peut à ses habitudes. Sans exclure une touche d'innovation propre à endormir les soupçons, régler avec un billet de cent francs. Pour le reste rien que de l'habituel ; il affiche même un petit air dégagé – peut-être légèrement surjoué mais qu'importe, son cabotinage passe inaperçu. Le bain de foule en revanche est exclu pour l'heure : en lieu et place, il se rendra au dortoir « B » pour y déposer l'en-cas accusateur à l'ombre de son placard. Il n'y plantera les dents que demain lorsque la faim sera revenue ; tant pis si le pain n'est plus très frais. Et si on lui demande où il était dans l'intervalle, il alléguera les toilettes. Une diarrhée peut expliquer bien des choses.

Il est tout près du bâtiment principal quand, à sa surprise, en sort Paulo Dans un drôle d'état, le copain : rouge comme une tomate, la mine défaite ; et pourquoi court-il comme un dératé ?

- Ben Paulo, qu'est-ce que t'as ?

De la sidération se lit sur son visage, on dirait qu'il ne reconnaît pas son Jiji. Une poignée de secondes plus tard, le voilà qui éclate en sanglots.

Ça alors, la Fouine qui chiale ! C'est bien la première fois !

Il se frotte les yeux du plat de la main, l'égaré, dans un effort spasmodique et vain d'en effacer les larmes. Et quand il tente de répondre à celui qu'il croit encore son ami ne sortent de sa bouche que des hoquets. Un geste d'impuissance et il s'est relancé dans sa course éperdue.

Le regard de Jiji l'accompagne, rivé sur son dos jusqu'à ce qu'il disparaisse de sa vue. Il n'y comprend rien – ou ne veut rien y comprendre.

Sa main se crispe et ses doigts s'enfoncent dans le petit pain...

Il reprend sa marche, lente, mécanique, vers le château. Avalé par la porte béante, il est aveuglé par l'ombre du couloir. Soudain, au cœur des ténèbres, l'incendie de la vérité :

Oh, pétard ! Qu'est-ce que j'ai fait ? Le fric, c'est dans sa poche que je l'ai piqué..., dans la poche de mon meilleur pote. Mais c'est pas vrai !

Et certes, il peut s'en vouloir, le délinquant débutant. La première exaction de sa vie aura donc frappé non seulement son âme sœur mais encore un gamin pauvre, fils de ferrailleur. Chose qu'il ne peut ignorer, lui qui a encore très vif à l'esprit le discours d'accueil des colons. Et la manière insistante dont le directeur soulignait le statut particulier de cet enfant défavorisé, placé là par l'Aide Sociale. Une phrase en particulier lui revient en boomerang :

- Je vous demande donc de bien le traiter.

De bien le traiter ! Bravo, Jiji, tu peux être fier de toi. En plein dans le mille !

Le coup de boutoir est sévère.

Le « brave petit » Jean-Jacques, parangon de bonne conduite aux yeux de ses parents, exemple à suivre pour sa petite sœur turbulente, chouchou des voisins (Qu'il est bien élevé, ce petit !) et de son instituteur (Très bons résultats. Travail régulier et attitude irréprochable), n'est donc rien d'autre qu'un... étron puant !

Il a du chewing-gum dans les jambes, du fromage blanc dans la tête, de la mélasse dans les tripes. Par miracle, il parvient sans défaillir jusqu'à son placard, en ouvre la porte - qui grince affreusement, défait à grand peine l'étau de sa main recroquevillée et sur une étagère dépose en tremblant le petit pain défoncé et la barre de chocolat fendillée. Puis - pas moyen d'y couper – c'est le retour, le moins flageolant possible, à l'espace récréation.

Lequel porte bien mal son nom aujourd'hui ! En récréation, vraiment, ce groupe de gosses figés par la stupeur ?

Dans l'air lourd flottent encore les mots du directeur, écho qui ne veut pas s'éteindre d'une phrase tout juste achevée. Quelques ébauches de mouvements animent vaguement les statues humaines. Un tressaillement aussi au dernier rang : une silhouette vient de s'y faufiler.

C'est alors que résonne à nouveau la voix de l'orateur. D'une gravité de circonstance, elle découpe, solennelle, une nouvelle phrase dans le tissu du silence. Debout devant l'animateur, le malingre Popaul, encore plus minuscule que d'habitude, lui arrive à la ceinture. De reniflement en reniflement, il ponctue le réquisitoire en cours - sans grâce mais avec pertinence. Reposant sur ses épaules de petit Poulbot, les mains paternelles de son défenseur rajoutent une touche de sentimentalisme à ce chromo d'un autre âge.

- Vous avez bien bien compris ? Que celui qui a fait ça se dénonce. Son acte est inadmissible...

Inadmissible, on ne saurait mieux dire. Il est le premier à en convenir, Jiji. Mais se dénoncer... Se dénoncer, voilà qui signifierait, outre l'humiliation, une amitié sacrifiée (car c'est sûr, Popaul ne va jamais lui pardonner). Sans parler de la perte de l'estime des autres.

Nouvelle tranche de silence. On n'entend même plus Paulo. Il n'est pas jusqu'aux oiseaux qui ne se taisent.

Le directeur a repris la parole. Le ton, cependant, a changé. Ce n'est plus celui, formidable, du procureur ; la voix a maintenant la qualité pateline, plus caressante, presque onctueuse de celle du curé de sa paroisse :

- Que le coupable se rassure, nous saurons, les moniteurs et moi, faire preuve de clémence. S'il avoue son acte, le voleur ne sera pas sanctionné. A une condition et une seule, qu'il s'excuse auprès de Paul et qu'il lui rende son argent. Après quoi, on n'en parlera plus.

Et c'est à nouveau le baryton-basse de l'accusateur public :

- Car il est bien entendu que si le voleur ne se désigne pas maintenant et qu'il est confondu plus tard, c'est le renvoi pur et simple.

Un frisson parcourt l'assistance. Là-bas, au dernier rang, la tempête se déchaîne sous un crâne.

Que faire ? Sauver son âme et tout perdre ou ne rien perdre et trahir...

* * *

- Alors, t'y réponds ou t'y réponds pas à ma question, mon fric, t'en as fait quoi d'mon fric ?

Jiji claque des dents. Il a perdu tous ses repères. Et pour commencer, où se trouve-t-il ? Plus à Vernéville, c'est sûr. Il relève la tête : face à lui, un clown menaçant à la tronche de vieille pomme ridée, les lèvres torses, des yeux de banquise. Ah oui, ça lui revient, Popaul en chauffeur de taxi version charretier fantôme, en lévitation façon spectre de mauvais film d'horreur, le dos au volant genre créature d' « Au-delà du réel ». Et la Juvaquatre qui n'en a cure et qui poursuit obstinément, dans un silence sépulcral, sa course insensée vers nulle part...

- Hein ? Quoi ? Comment ?

- Mon fric, bon Dieu, tu vas me l'dire oui ou non, c'que t'en as fait ?

Ah oui, le fric ; parlons-en du fric. De ces deux malheureuses pièces qui lui ont brûlé les doigts et qu'il n'aura même pas dépensées. Balancées l'après-midi même dans les hautes herbes au cours du jeu de piste ! Ah ! s'il avait pu en faire autant avec sa faute, la jeter aux orties et phffft, oubliée ! Mais pas possible, elle lui était restée collée au cerveau, sa très grande faute, comme un vieux chewing-gum à une semelle. Sans compter la solitude, l'impossibilité de se confier auprès de quiconque. Le seul qui aura su finalement, c'est le curé. Mais qu'est-ce qu'une absolution quand elle est monnayée au prix de cinq Pater et trois Ave ? Pas assez cher payé, ce coup de canif aux dix commandements : il s'était senti aussi mal après qu'avant la confession.

Pire, bien mal acquis lui avait profité : n'était-il pas en effet resté copain avec Paulo, lequel ne s'était douté de rien. Il n'avait d'ailleurs pas tardé à oublier sa mésaventure, d'autant que le directeur avait donné cent francs de sa poche au gamin lésé pour le consoler. A certains moments, l'affreux Jiji essayait même de se persuader que dans le fond il avait bien agi puisque après tout sa victime avait fait un bénéfice de quatre-vingts francs dans l'affaire. Mais il ne s'illusionnait qu'un instant. L'image du visage convulsé de Paulo venait vite remettre les choses en place. Par la suite cependant de l'eau avait coulé sous les ponts et le temps avait fait son office : le souvenir de l'incident s'était estompé avant de disparaître de sa mémoire.

Disparaître ? Il n'en était rien. Jean-Jacques en prenait douloureusement conscience...

Il lui dit tout à Paulo, les larmes aux yeux, des sanglots dans la voix, en lui assurant que plus jamais par la suite il n'avait volé quoi que ce soit à qui que ce soit. A la fin, d'une voix tremblante, il balbutia deux mots, rien que deux mots, qu'il aurait aimé avoir eu le courage de prononcer plus tôt :

- Pardon, Paulo.


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Le hululement du vent aigre dans les feuillages lui agace les oreilles, sans couvrir pour autant le bourdonnement de la circulation sur l'autoroute. Mais il ne perçoit rien qui ressemble peu ou prou au doux ronronnement d'un moteur salvateur.

Moteur salvateur ? Pourquoi est-ce que je pense à ça ? C'est vrai au fait, qu'est-ce que je fais là ? Je me le demande bien... Et où il est passé, Paulo ?

Ses bagages en éventail à ses pieds le rappellent soudain à la réalité. Mais bon sang, il devient gâteux ou quoi : le parking de la Patinoire bien sûr, le taxi qui ne vient pas ! Il pousse un soupir de soulagement : il a dû rêver ; rêver, oui c'est cela...

Encore que rêver sur pied dans un parc de stationnement... Mais, bon...

Brochut jette un regard à sa montre : 00 h 34.

Nouveau soupir, mais d'agacement pour le coup. Il décide d'attendre encore cinq minutes au maximum et si personne ne vient il marchera jusqu'à la gare. Pas vraiment une partie de plaisir mais tant pis, il ne va quand même pas rester ici à se geler les ripatons jusqu'au petit matin. Il se dit qu'ils ont bien raison, les autres, avec leurs histoires de chauffeurs peu fiables.

Les cinq minutes écoulées, il doit en convenir, on l'a oublié ; ou pire, on a dédaigné son appel. Plus le choix maintenant, ce sera le long trek vers la gare. La mort dans l'âme, Jean-Jacques commence à rassembler ses affaires et c'est à ce moment précis que...

Mais, j'hallucine ou quoi ? C'est..., c'est pas un taxi qui s'approche ?

Il fait de grands gestes en direction du véhicule qui vient de s'engager dans l'allée centrale. Ouf ! il est sauvé : le signal lumineux sur le toit atteste qu'il s'agit bel et bien d'un véhicule de location. Peut-être pas parmi les modèles les plus récents, mais pas question de faire la fine bouche. En plus, il adore les véhicules anciens, Jiji, et dès qu'il le peut il se rend à l'un de ces nombreux rassemblements d'old timers - et même de youngtimers - organisés dans la région.

La voiture grossit, grossit à son approche, et les deux yeux globuleux des phares, la gueule grillagée de la calandre, le nez inversé du capot en révèle la marque : Alfa Romeo. Quand la berline se gare près de lui, il l'a même identifiée plus précisément : c'est une Giulietta TI, produite entre 1961 et 1963. Il ne saurait être plus précis, n'ayant pas ses fiches sur lui, mais de cela au moins il est sûr. Étonnant qu'on utilise des voitures aussi anciennes comme taxis.

A peine a-t-il eu le temps de formuler cette pensée que le voyageur se retrouve assis à l'arrière de la vénérable Alfa Romeo.

Tiens, un chauffeur qui met France Musique, c'est rare !

De fait, être véhiculé aux accents puissants et caverneux d'une musique d'orgue est tout sauf banal. Le passager croit reconnaître un requiem sans qu'il sache identifier lequel, pas davantage que son compositeur. Plutôt lugubre quand même, l'atmosphère...

Jean-Jacques rouvre les yeux, qu'il a tenus clos sans s'en rendre compte. Une suée jaillit de tous ses pores :

Personne au volant !

Et la voiture file dans le noir sans phares !

Et le souffle de l'orgue qui enfle encore et encore ! Et qui s'arrête brutalement en plein milieu d'un accord...

- Bonjour le bourreau des cœurs !

Bourreau des cœurs ? Quel bourreau des cœurs ? Pas lui quand même ? Qui a parlé ?

La voix, fraîche et espiègle, est celle d'une jeune fille. Un regard de côté : quelqu'un est assis sur le siège arrière, tout près de lui.

Bon sang, Juliette, c'est Juliette qui est là ! Juliette en chair et en os. Je croyais pourtant que...


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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Je viens de découvrir.
J'ai aimé et je me suis abonné.
Ce n'est pas facile du tout tout cela! Chapeau bas GUY!
Je vous invite à lire: " DIGOINAISES CORPS ET ÂME."

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Guy Bellinger · il y a
Heureux que vous appréciez.
Je vais bien sûr à la découverte de "Digoinaises".

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Eva Dayer · il y a
Qu'a-t-il fait subir à Juliette, ce faux Roméo, ce dépouilleur d'enfant déshérité ! ?
Voilà une confession un peu tardive, mais bon ! le temps est chose relative quand la camarde pilote un taxi ...

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Guy Bellinger · il y a
Suspense...
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Vrac · il y a
L'atmosphère est glaçante à merveille. Jusqu'ici, la mort semble un voyage en taxi dans la nuit. Mais attendons la suite... que je vais bientôt lire
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Guy Bellinger · il y a
Heureux que l'atmosphère vous saisisse. j'espère qu(il en ira de même pour la suite.
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Felix Culpa · il y a
Je voulais donner une suite à mon récit Taxi en exploitant le côté surnaturel, mais votre histoire est bien meilleure ! Donc, je file lire la suite ! Je vous invite à mon tour à lire : Flic et voyou : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/flic-et-voyou-1
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Guy Bellinger · il y a
Désolé de vous avoir coupé l'herbe sous le pied. J'espère que la suite ne vous décevra pas. Sinon, écrivez-la quand même, votre histoire!
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Felix Culpa · il y a
La suite semble captivante, et vous dépassez de loin ce que j'avais imaginé ! Je vais donc vous lire avec grand plaisir, et partir sur une autre histoire ! Le plus important est aussi d'apprendre en faisant de belles lectures comme celles que vous proposez ! Merci ces bons moments de lectures Guy !
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Chbani Zaki · il y a
C'est mieux que Stephen King. Bravo.
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Guy Bellinger · il y a
Merci beaucoup pour ce compliment mais c'est placer la barre très haut. Je forme le vœu que la suite ne vous décevra pas.
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Chbani Zaki · il y a
Je ne risque sûrement pas d'être déçu par la suite. Je vous invite à lire ma nouvelle 'le prince' si vous avez le temps.
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M. Iraje · il y a
Un début de parcours prometteur. À demain pour la suite.

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