Taxis de nuit (deuxième partie)

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J'ai 71 ans, mais ne le dites à personne. En fait je suis de l'école d'Henri-Pierre Roché, d'abord m'adonner à fond à ma vie professionnelle (j'étais prof d'anglais pendant 40 ans, et ça m'a  [+]

Le hululement du vent aigre dans les feuillages lui agace les oreilles, sans couvrir pour autant le bourdonnement de la circulation sur l'autoroute. Mais il ne perçoit rien qui ressemble peu ou prou au doux ronronnement d'un moteur salvateur.

Moteur salvateur ? Pourquoi est-ce que je pense à ça ? C'est vrai au fait, qu'est-ce que je fais là ? Je me le demande bien... Et où il est passé, Paulo ?

Ses bagages en éventail à ses pieds le rappellent soudain à la réalité. Mais bon sang, il devient gâteux ou quoi : le parking de la Patinoire bien sûr, le taxi qui ne vient pas ! Il pousse un soupir de soulagement : il a dû rêver ; rêver, oui c'est cela...

Encore que rêver sur pied dans un parc de stationnement... Mais, bon...

Brochut jette un regard à sa montre : 00 h 34.

Nouveau soupir, mais d'agacement pour le coup. Il décide d'attendre encore cinq minutes au maximum et si personne ne vient il marchera jusqu'à la gare. Pas vraiment une partie de plaisir mais tant pis, il ne va quand même pas rester ici à se geler les ripatons jusqu'au petit matin. Il se dit qu'ils ont bien raison, les autres, avec leurs histoires de chauffeurs peu fiables.

Les cinq minutes écoulées, il doit en convenir, on l'a oublié ; ou pire, on a dédaigné son appel. Plus le choix maintenant, ce sera le long trek vers la gare. La mort dans l'âme, Jean-Jacques commence à rassembler ses affaires et c'est à ce moment précis que...

Mais, j'hallucine ou quoi ? C'est..., c'est pas un taxi qui s'approche ?

Il fait de grands gestes en direction du véhicule qui vient de s'engager dans l'allée centrale. Ouf ! il est sauvé : le signal lumineux sur le toit atteste qu'il s'agit bel et bien d'un véhicule de location. Peut-être pas parmi les modèles les plus récents, mais pas question de faire la fine bouche. En plus, il adore les véhicules anciens, Jiji, et dès qu'il le peut il se rend à l'un de ces nombreux rassemblements d'old timers - et même de youngtimers - organisés dans la région.

La voiture grossit, grossit à son approche, et les deux yeux globuleux des phares, la gueule grillagée de la calandre, le nez inversé du capot en révèle la marque : Alfa Romeo. Quand la berline se gare près de lui, il l'a même identifiée plus précisément : c'est une Giulietta TI, produite entre 1961 et 1963. Il ne saurait être plus précis, n'ayant pas ses fiches sur lui, mais de cela au moins il est sûr. Étonnant qu'on utilise des voitures aussi anciennes comme taxis.

A peine a-t-il eu le temps de formuler cette pensée que le voyageur se retrouve assis à l'arrière de la vénérable Alfa Romeo.

Tiens, un chauffeur qui met France Musique, c'est rare !

De fait, être véhiculé aux accents puissants et caverneux d'une musique d'orgue est tout sauf banal. Le passager croit reconnaître un requiem sans qu'il sache identifier lequel, pas davantage que son compositeur. Plutôt lugubre quand même, l'atmosphère...

Jean-Jacques rouvre les yeux, qu'il a tenus clos sans s'en rendre compte. Une suée jaillit de tous ses pores :

Personne au volant !

Et la voiture file dans le noir sans phares !

Et le souffle de l'orgue qui enfle encore et encore ! Et qui s'arrête brutalement en plein milieu d'un accord...

- Bonjour le bourreau des cœurs !

Bourreau des cœurs ? Quel bourreau des cœurs ? Pas lui quand même ? Qui a parlé ?

La voix, fraîche et espiègle, est celle d'une jeune fille. Un regard de côté : quelqu'un est assis sur le siège arrière, tout près de lui.

Bon sang, Juliette, c'est Juliette qui est là ! Juliette en chair et en os. Je croyais pourtant que...


* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *


Juliette, qui ne s'appelle pas Juliette. Juliette, le seul amour de sa vie... qu'il s'efforce depuis des décennies d'effacer de sa mémoire.

A l'époque de leur rencontre, il est en terminale au lycée de garçons, son année scolaire la plus féconde, un âge d'or qui aurait pu – qui aurait dû – conduire à un diplôme universitaire...

A condition bien sûr que son dictateur de père ne l'ait pas réquisitionné au cours de sa première année de fac...

A supposer naturellement que ce vieux tyran ait embauché quelqu'un d'autre pour l'assister dans son entreprise de cartonnerie, qu'il ne lui ait pas forcé la main pour lui succéder...

En imaginant évidemment que ce brave Jiji, qui avait les crises de colère paternelles en horreur, ne se soit pas montré ce béni-oui-oui qui, inconsciemment, lui ferait horreur le reste de sa vie...

Pour peu donc que ce même Jiji, tout petit petit, n'eût pas, par peur du conflit, renoncé à se servir des armes dont les études secondaires venaient tout juste de l'équiper...

Parce que oui, au lycée, et plus particulièrement en terminale, il a éprouvé, avec pour capitaines certains professeurs et comme compagnons de bord deux ou trois copains d'élection, la sensation grisante de bourlinguer vers le grand large, bien loin de l’îlot de bien-pensance des valeurs familiales. Évadé de la cale sèche des idées étriquées, il a alors commencé à se hisser vers le poste de vigie, du haut duquel il lui sera loisible d'envisager le monde dans toute sa complexité, les idées dans toute leur dialectique, les sentiments dans toute leur essence et leur pureté. L'histoire, la géographie, la littérature (et singulièrement la poésie), les langues étrangères, tout s’interpénètre cette année-là, tout lui devient tremplin pour la réflexion, tout le fait vibrer. Même les enseignants indignes de ce nom participent à sa formation d'adulte éclairé en devenir de par leur médiocrité, de par leur partialité, de par leurs abus de pouvoir mêmes, en nourrissant par la négative le terreau de son esprit critique, le ferment de sa capacité d'opposition. Une seule exception, celle des matières scientifiques, dans lesquelles - le contraire serait mentir - il est pathétiquement nul. Pour le reste, il vit dans un état d'exaltation quasi permanent qui trouve sa concrétisation dans d'excellents résultats et des appréciations ultra positives de la plupart de ses professeurs.

Et c'est compter sans Monsieur Boyer, son prof d'anglais, et ce qu'il lui aura donné à vivre l'année de ses dix-huit ans. Plus de cinq décennies plus tard, quand Jean-Jacques pense à son pygmalion, la case bonheur s'allume dans sa tête. Lui, il ne l'a pas oublié, c'est certain.

En avance sur son temps, Boyer a une manière bien à lui de faire progresser ses ouailles : une passion contagieuse pour sa matière, une méthode claire et rigoureuse, un humour très British - et surtout l'art de se faire respecter tout en respectant les élèves. Suprême originalité, il les initie à Shakespeare. Les faire plancher sur des extraits de « Roméo et Juliette » ne serait déjà pas banal mais il en monte en plus une adaptation que joueront une poignées de potaches à l'occasion de la fête de fin d'année. Il l'a lui-même abrégée et simplifiée, la mettant ainsi à la portée de ceux qui comprennent l'anglais courant. A l'intention des autres, il a échafaudé un précis de l’œuvre rédigé dans la langue de Molière.

Timide comme il l'est, Jiji a pris bien garde de ne pas se proposer. Pas de chance pour lui, le prof, qui apprécie son investissement dans la matière et trouve bon son accent, insiste pour qu'il tienne un rôle dans la pièce. Saisi d'effroi à la perspective d'avoir à s'exhiber aux yeux de tous, il grommelle un refus mais Boyer revient à la charge et au bout du compte, n'ayant pas encore appris à dire non, il est acculé. Alors, la mort dans l'âme, il se jette dans le gouffre béant de l'inconnu. Oui, il veut bien un rôle, mais alors un petit, un tout petit. Il sera donc, dût-ce cela lui faire des tripes en acier tressé, l'anecdotique apothicaire, celui qui vend du poison à Roméo.

Avec son accord la distribution est bouclée, du moins du côté des personnages masculins.

S'agissant de la contrepartie féminine, le metteur en scène a résolu une partie du problème en confiant à un chœur composé de garçons le soin d'exprimer le point de vue des parents. Mais il ne peut faire l'économie d'une nourrice et moins encore d'une... Juliette ! Pour la première, ayant fait autrefois du théâtre amateur, la prof de chimie (celle qui colle à Jean-Jacques des deux sur vingt à gogo) incarnera la nounou. Mais quid de Juliette ? Dans les couloirs, les commentaires vont bon train. Que va faire Boyer ?
Il a bien une fille, mais elle n'a que sept ans...
Il ne va quand même pas passer une petite annonce dans le Répu... !
Ou demander à cette chochotte de Pawlowski de se travestir en jeune première !

Fin octobre, peu avant le début des répétitions, la nouvelle tombe, sidérante : le prof a emprunté sa star féminine à une firme rivale, autrement dit le Lycée de Jeunes Filles de la Place Maud'huy. L'effervescence est à son comble : une fille dans l'enceinte du lycée de garçons, on n'a jamais vu ça ! On s'agite, on fantasme, on ricane : pour se glisser dans la peau de Juliette, pas de boudin, S.V.P !

Boyer a allumé là un brasier qu'il se plaît à entretenir via un silence obstiné. A l'abri de grands airs mystérieux et la bouche moqueuse se fendant de ces « Wait and see » et « You'll see » dont il use et abuse, il ne souffle mot sur l'heureuse élue. Il résiste même avec vaillance aux assauts de Vignard, pourtant spécialiste incontesté de l'asticotage :
- Oh, M'sieur, allez, dites-nous, M'sieur, c'est qui ? Juste son nom, allez...! Elle a quel âge ? Eh M'sieur, ça au moins vous pouvez le dire, hein, et tutti quanti.

* * *

Mardi 5 novembre, 17h 25. La première répétition de « Romeo and Juliet » vient de débuter. Sur la scène de la salle des fêtes, le metteur en scène donne des indications qui passent allègrement au-dessus de la tête des comédiens en herbe, obnubilés qu'ils sont par l'apparition programmée de Juliette...

Elle devrait déjà être là. Qu'est-ce qu'elle fabrique ? Et cette peau de vache de prof qui n'a toujours rien lâché.

Ça gamberge, ça gamberge...

Un grincement de porte et tous les yeux se tournent vers... ELLE !

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

Froide la douche. Éteint l'incendie.

Bon d'accord, c'est une fille mais bof ! Petite, engoncée dans un imperméable marron lavasse, elle ne donne en pâture à leurs yeux avides de chair fraîche qu'un no man's land de cheville coincé entre des chaussettes de bonne sœur et un bas de robe trop long. Quant au haut de sa personne, mieux vaut n'en rien dire : les cheveux sont en pénitence sous un bonnet gris souris ignominieux, le visage rougi par le froid est quelconque, la mine est renfrognée.

L'affaire est dans le lac ! A côté du fringant Frédéric Tournier en Roméo, c'est sûr, elle ne fera pas le poids, la mijaurée. Sur les planches, c'est la débandade générale. Il ne va pas bien ou quoi, Boyer ?

Mal à l'aise, empêtrée dans le silence gluant qui encolle la vaste salle, la jeune fille, chaperonnée par une sorte de dragon, surveillante de son lycée, se dirige vers la scène d'un pas hésitant. Seul son pygmalion est tout sourire.

- Venez, venez, n'ayez pas peur, Mademoiselle Reinhart.

Luttant contre la main invisible qui, impérieuse, la tire en arrière, l'interpellée gravit tant bien que mal les quelques marches menant au proscenium, suivie de son escorte, que le maître de cérémonie salue, remercie et congédie prestement.

- Présentez-vous à vos camarades, Mademoiselle. Brièvement, s'il vous plaît.

-...

- Well well well ! Dites donc, Mademoiselle, il me semble bien avoir dit « brièvement », et non pas « muettement » ! Bon, puisque c'est comme ça, je vais faire les présentations à votre place. Mais si vous voulez vraiment devenir la nouvelle Anouk Aimée, il faudra être moins timide à l'avenir, thou fair maid!

* * *

La jeune fille s’appelle Sylvie Reinhart. Elle est âgée de 16 ans (et en aura 17 au moment de la représentation, du moins si elle a lieu). Elle suit les cours du Lycée de Jeunes Filles, seule information dont on disposait déjà... Pour le reste, ce satané Boyer s'apprête enfin à cracher le morceau :

L'aînée de sept enfants d'une famille de gens du voyage récemment sédentarisée, elle vit à l'étroit dans le deux pièces cuisine d'une barre HLM du quartier de Borny. Élève modèle, elle parvient à faire fi du bruit et de l'agitation qui l'entoure chez elle pour mener à bien ses leçons et devoirs. Tout en rêvant encore aux quelques mois où elle fut écuyère dans le cirque familial, peu avant qu'il ne fasse faillite, elle s'est accommodée tant bien que mal de ses nouvelles conditions de vie, trompant en partie sa frustration par l'exercice d'une autre de ses passions, l'étude. Les jours s'égrènent, très semblables les uns aux autres. Jusqu'à ce qu'un certain jeudi après-midi, dix-huit mois plus tôt, vienne en rompre la monotonie.

Ce jour-là, sa classe de troisième est de sortie pour une journée d'étude du milieu naturel. Le long du canal de Jouy, la compagnie fait un arrêt pour observer foulques, poules d'eau et leurs petits. Soudain un héron s'envole depuis l'autre berge, effrayé par un bruit d'éclaboussement tandis que les volailles d'eau s'égaillent en tous sens. Un cri suit dans la foulée : « Maman, Maman ! » puis un autre : « Oh ! Mon Dieu, Au secours ! »
Un enfant qui a échappé au contrôle de sa mère vient de tomber dans le canal, c'est l'évidence même. Pour autant, de saisissement, personne ne réagit ; personne sauf Sylvie qui, sans plus réfléchir, plonge toute habillée dans l'eau eutrophisée. Bonne nageuse, elle ramène sans trop de mal le garçonnet sur la berge, sous les yeux de sa maman qui ne sait plus trop si elle doit rire ou pleurer.

Entre-temps, l'un des deux accompagnateurs, qui s'est ressaisi, a appelé les secours mais Sylvie a bien fait d'intervenir dans l'instant. Le temps que les pompiers arrivent ou que quelqu'un d'autre se décide enfin à passer à l'action, et le petit bonhomme serait peut-être déjà parti pour l'autre monde. Des applaudissements fusent, y compris de la part de ceux qui snobaient la nulle-qui-ne-porte-pas-de-vêtements-de-marque. Les bras ballants, le souffle court, les habits détrempés lui collant à la peau, la jeune fille est, comme les membres du groupe l'instant d'avant, frappée de stupeur. Elle ne réalise pas qu'elle vient de se comporter en héroïne. Pas encore.
D'autres se chargeront de chanter en son nom cet acte de bravoure, parmi lesquels la presse régionale, le maire de la ville et même France Mérite, qui lui décernera le prix « Exemple de l'année », assorti de trois années scolaires, de la seconde à la terminale, entièrement prises en charge par l'association.

A présent élève à la Place Maud'huy, interne pour lui faciliter le travail, brillant sujet de sa première classique, elle a été recommandée à Boyer par la directrice de son établissement lorsque le premier s’est enquis auprès de la seconde d'une candidate pour le rôle de Juliette.

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Le vilain petit canard en est toujours à se tortiller d'inconfort sur la scène dénuée de décors. Et pourtant le laideron offense un peu moins la vue tout à coup. Sa vie pas comme les autres la parerait-elle d'une aura que sa seule enveloppe physique lui refusait ?

Et encore n'est-ce là que le début de sa mue. Car ils n'en savent encore rien, les boys du maître de cérémonie Boyer, mais Sylvie va se métamorphoser, doucement mais sûrement, en Juliette idéale.

Mue qui se poursuit au moment où la jeune fille se décide - enfin - à sortir de sa chrysalide de silence. D'abord incertains, les mots qui sourdent de ses lèvres subjuguent, balayant d'un coup tous les doutes : celle qui parle, ce n'est pas Sylvie, c'est Juliette... La musique de ses phrases, c'est un ondoiement satin-velours, une suave caresse pour les oreilles de ces jeunes gens, assoiffés sous leurs airs bravaches de douceur et de tendresse. La voix d'une enchanteresse, capiteuse et boisée, qu'allègent pour la rendre aérienne les notes fraîches de la juvénilité. Un timbre, des inflexions, une scansion peu en rapport avec la langue de Molière mais qui - on le pressent - s'accorderont idéalement avec celle de Shakespeare.

Comme si cela ne suffisait pas, le metteur en scène fait retirer son bonnet à sa future actrice : c'est alors, libérée de sa retenue de laine feutrée, une cascade d'un auburn chatoyant qui s'écoule au ralenti sur ses épaules. La voir ensuite secouer la tête de droite et de gauche pour gonfler ses cheveux et les aider à se placer est un spectacle fascinant. Tout à fait Capulet, Sylvie, plus du tout Reinhart.

Côté jardin, Jean-Jacques, tel une petite souris sous l'empire du joueur de flûte de Hamelin, frôle le syndrome de Stendhal.


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Ah ! Les heures de répétitions..., sans conteste les plus belles de sa vie.

Juliette et sa chevelure déployée, Juliette et ses yeux noisette étincelant sous les feux de la rampe, Juliette et la musique unique de ses harmoniques, Juliette au corps virginal enchasublé de sa rouge robe renaissance... Juliette ! Juliette ! Juliette !

Il les entend encore comme si c'était hier, les mots joyaux que le divin barde semble avoir ciselés spécialement pour Sylvie, la reine de son cœur, la maîtresse de ses sens. Ils sont encore là, comme des flèches enflammées d'amour vers lui lancées, puis à jamais fichées dans son cœur peau de chagrin. Depuis toujours chante leur tendre mélodie, même ici, même maintenant, dans ce taxi ensorcelé. Sans cesse tourne dans sa tête la scène déchirante, la scène prophétique où sa Juliette, magnifique, vibrante d'amour, supplie le Temps de suspendre son vol et adjure la vie de lui laisser son Roméo,“Good Night, Good night! Parting is such sweet sorrow, that I shall say good night till it be morrow” (Bonne nuit, bonne nuit ! La séparation est un si doux chagrin, que je dirai bonne nuit jusqu'à demain)...

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

Interminables sont les heures de cours qui précédent la répétition, bien trop brève est la parenthèse prodigieuse des planches.

Car prodige il y a. D'abord parce qu'il lui semble bien que Sylvie lui retourne les sourires - de moins en moins timides - qu'il lui envoie comme des baisers qu'on souffle (pourvu qu'il ne se fasse pas des idées !) Autre miracle, en janvier, le beau Frédéric, fils d'un militaire muté en Afrique, doit renoncer à son rôle de jeune premier. Dans la troupe, c'est l'affolement. Plus de Roméo ! Que faire ? Où trouver l'oiseau rare ? Faut-il tout annuler ?

On s'en fait trop. Car nul n'a su anticiper l'apparition, à cheval sur le destrier de l'audace, du chevalier blanc, venu vaillamment les sauver du marasme. Il a pour nom Jean-Jacques Brochut. Qui ne sera plus le pâle apothicaire mais le fringant Roméo. A cœur amoureux rien d'impossible !


* * *

Celui qui hésiterait maintenant, ce serait plutôt le prof. Et il a de bonnes raisons pour cela : le physique du postulant moins avantageux que celui de Tournier, sa taille et son coffre plus réduits, d'où, entre autres, problème de costume. D'un autre côté, il y a la motivation nouvelle de Jean-Jacques, sa bonne diction et son excellent accent. Alors, quand Mireille, sa costumière (et accessoirement épouse) lui assure pouvoir ajuster la tenue de l'ancien Roméo à la taille du nouveau, Boyer finit par accepter. Non sans un petit sourire en coin (deux adolescents amoureux dans le rôle de deux adolescents amoureux, ça ne se refuse pas !)

* * *

Pari risqué mais sage décision finalement, puisque aussi bien, portés par les ailes de l'amour, transfigurés par Cupidon, les deux jeunes gens triomphent le jour de la représentation. Frais et vrais, touchants et bouleversants, ils en font battre des cœurs, ils en font couler des larmes. Dans la salle, les applaudissent à tout rompre les parents de la jeune fille mais pas ceux du Roméo, retenus par leurs occupations.

* * *

Entre-temps, Jean-Jacques et Sylvie, Sylvie et Jean-Jacques, attirés l'un par l'autre et l'autre par l'un, se sont rapprochés, apprivoisés, mangés des yeux, pris par la main, frôlés, touchés, serrés, embrassés, caressés, le tout avec une volupté exaltée par le romantisme exacerbé de la pièce. Lors de rendez-vous au parc, ou au café, ou encore après une séance de cinéma, ils ont échangé des propos, menus ou graves, réfléchi ensemble à la vie, à la société, à la politique, se sont découvert des valeurs humaines communes. Ils ont ri, vibré, pleuré de concert. Jean-Jacques s'est senti Sylvie et Sylvie Jean-Jacques. Si bien que peu de temps après leur consécration de couple de légende, la réalité, un beau jour d'été, vient rejoindre la fiction : tout en haut d'une colline d'où ils dominent le monde, Sylvie promet à Jean-Jacques d'être à lui pour la vie tandis que Jean-Jacques jure à Sylvie que jamais, au grand jamais, il ne la quittera. Ils se marieront, et le plus tôt possible, leurs anneaux d'or hurlant à la face des hommes l'irréfragabilité de leur amour.

L'année scolaire suivante commence sous de bons auspices : Sylvie est à son tour en philo tandis que Jean-Jacques, valeureux détenteur du bac (17 à l'écrit d'anglais et 19 à l'oral !) entame sa première année de Lettres Modernes. A la fac comme au lycée, si tous les professeurs ne sont pas d’égale valeur, les matières enseignées le passionnent. Et toutes les matières..., plus de sciences, plus de deux sur vingt à redouter !

En classe, Sylvie, toujours brillante, se montre à l'occasion un peu distraite. C'est que viennent occuper son esprit des images du beau jour de ses épousailles et de ceux plus beaux encore qui les suivront.

La jeune fille éprise a eu tôt fait de s'ouvrir de ses intentions à ses parents. Elle n'a pas tardé non plus à leur présenter son élu. Ce jour-là, pas très à l'aise dans ce milieu un peu bohème, un peu foutraque qui lui est étranger, Jean-Jacques n'en a pas moins apprécié la sympathie bonhomme et la bienveillance bourrue du clan, à l'exception de l'hostilité manifestée par Rona, cadette d'une année de Sylvie, sans doute jalouse de la bonne fortune de sa sœur. Mais sa prestation scénique de Roméo, outre qu'ils le charrient gentiment à ce sujet, les a impressionnés et il perçoit le respect sous les boutades. Ce qui est quasi certain, c'est que si mariage ils leur annoncent, il n'y aura pas d'opposition de leur part. Les amoureux y ont déjà réfléchi. Le début de l'été prochain, juste après les examens, serait idéal pour convoler en justes noces.

Le fiancé, tout officieux qu'il soit, se voit déjà baignant dans le bonheur conjugal, une tendre et rieuse compagne à ses côtés, deux paires d'yeux gourmands de la vie regardant dans la même direction, deux corps aimantés qui s'uniront sans jamais se lasser, un ou deux (peut-être trois) enfants pour enjoliver leurs jours et à qui transmettre leurs valeurs communes (mais pas tout de suite, les études d'abord)...

De tout cela cependant il n'a encore soufflé mot à ses parents...

Ils sont certes vaguement au courant qu'il y a quelque chose entre lui et la-fille-qui-fait-du théâtre mais le sujet n'est jamais abordé, ou alors évacué sitôt qu'effleuré. C'est embarrassant. Il faudra bien pourtant tôt ou tard passer au confessionnal. Car Jean-Jacques a non seulement besoin de leur approbation morale mais plus encore de leur autorisation légale, ni lui ni Sylvie n'étant majeurs.

Un soir de novembre, jour anniversaire de l'entrée de Sylvie dans sa vie, il mobilise son énergie et se lance.

Pour ne susciter que sarcasmes et rejet chez son père, silences apeurés chez sa mère.

- Comment ça, te marier ? Tu ne vas pas bien mon garçon ! Tu t'es regardé dans la glace ? Ça vous a encore du duvet plein les joues et ça parle de se marier, non mais qu'est-ce qu'il faut pas entendre !

- Et d'où elle sort d'abord cette fille ?

- Ne me dis pas que tu veux faire entrer une saltimbanque dans la famille !

- Tiens-le toi pour dit, cette petite arriviste, tu fais une croix dessus. Elle lorgne sur la cartonnerie, c'est évident mais mets-toi bien ça dans la tête, mon garçon, moi vivant, ma boîte ne tombera pas dans les mains d'une bande de romanichels.

* * *

Ébranlé par une réaction qu'il n'imaginait pas si violente, Jean-Jacques tente bien, entre deux phrases contondantes de son géniteur, de plaider sa cause :

* Sylvie est une belle personne, l'exact opposé d'une intrigante, le sauvetage des eaux du petit garçon en est la plus flagrante illustration - Argument rejeté sans appel par l'accusation.

* Sylvie et lui sont plus mûrs que les jeunes de leur âge - Idée accueillie par une grimace ironique.

* L'amour est supérieur à toute autre réalité - Déclaration qui ne suscite qu'un ricanement de mépris.

* Son père s'est bien marié avant sa majorité, lui - C'était pour une raison qu'un perdreau de l'année ne peut (soi-disant) pas comprendre.

Des efforts de rhétorique déployés en pure perte : le roi de pique l'emporte sur le valet de cœur, jamais le contraire. Impuissantes contre la citadelle paternelle sont les grandes idées ; inopérante s'avère l'aisance oratoire procurée par l'exercice du théâtre...

* * *

En quête d'alliance, le jeune homme fait une tentative du côté de sa mère : après tout, elle n'a émis aucune opposition verbale. Pour tout soutien, il obtient un « Tu sais comment il est », agrémenté d'un soupir long comme une agonie d'héroïne romantique...

* * *

Il n'y a donc que chez Molière ou Marivaux que les amoureux empêchés finissent par être réunis ? Pas dans Shakespeare en tout cas, pas dans la vie...

Mobilisant sa garde et son arrière-garde, Jean-Jacques revient à la charge. Frontale. Une fois. Deux fois. Trois fois. Toujours en pure perte. Son père ne lui donnera jamais sa bénédiction.

* * *

Sa joie d'être au monde s'en ressent ; elle se ternit peu à peu. Sa faculté de concentration diminue. Ses résultats baissent.
Sans cesse vire dans son esprit le manège emballé de son (de leur) bonheur menacé. Sans cesse tournent dans sa tête des scénarios de sortie de crise...

* Attendre ses 21 ans pour se marier légalement (mais l'insupportable attente, mais se voir couper les vivres, mais renoncer à tout espoir d'héritage)...

* S'enfuir sur-le-champ avec Sylvie (oui, mais leurs études ?)

* Se suicider à deux (l'idée le titille de plus en plus, ce serait très Roméo et Juliette, mais a-t-il le droit d'attenter - même avec son assentiment – à la vie de sa bien-aimée ? )

Jour après jour, la marée noire de la honte lui mazoute la conscience. Quoi ! se montrer aussitôt confronté au réel incapable de faire changer d'avis un contradicteur, son propre père a fortiori, lui qui est persuadé depuis peu de maîtriser la réflexion philosophique, de manier avec adresse le raisonnement logique, de mener à terme un débat d'idées, lui qui a pour ambition de changer le monde ! Voilà qui augure mal de l'avenir...

Sylvie, elle, ne sait rien de tout cela, parce que Jiji ne dit rien, mais elle sent bien que quelque chose ne tourne pas rond. Elle rit moins car ses rires ne le font plus rire. Elle l'embrasse avec moins de fougue humide car la sécheresse des lèvres aimées fait trop souvent barrière au fondant des siennes. Elle le prend moins par la main car celle de son fiancé, autrefois lisse comme satin, est devenue poisseuse comme glaise. Et le pire c'est la nuit, elle pleure en silence dans son dortoir et quand elle s'endort enfin c'est pour plonger dans des cauchemars atroces...

* * *

La suite... Oh ! la suite, rien que d'y penser, ça lui donne la gerbe, à Jiji-Roméo-Jean-Jacques.

D'ailleurs, y penser, il ne veut pas, non ! non ! non !

Mais vaines sont ses supplications, rebelle est sa conscience qui fait défiler devant ses paupières, soulevées par d'invisibles écarteurs, un film d'épouvante, le film de son passé...

* affreuse est la scène où le pater familias lui interdit de revoir Sylvie et où lui, usé par le conflit, abdique,

* atroce est la séquence où son père le force à arrêter ses études et le prend en otage comme aide-comptable à l'issue de deux mois de stage bidon..., pour lui changer les idées..., pour qu'il fasse quelque chose de sa vie !

* désolant, le tableau où ses parents, très vite, lui présentent Hélène Albert, l’héritière de Lorraine Transports (80 semi-remorques),

* amer, l'intérieur jour de la première rencontre au sommet dans le salon Louis-Philippe des Albert, sombre décor au milieu duquel il débite les mots convenus que son cerveau anesthésié lui pisse dans la bouche,

* torturant, le plan-séquence où Hélène et lui se fiancent, le jour de Noël, cérémonie « intime » à six que suit rapidement (allez, on sait ce que c'est la jeunesse !) celle du « plus beau jour de sa vie ». Ô, qu'il soit maudit, ce matin de février où Hélène lui passe au doigt l'anneau de bagnard à vie. Il en claque encore des dents, un demi-siècle et quelque plus tard, 10° dans l'église, -17° sur le parvis.

* insoutenable, l'extérieur jour au cimetière de l'Est où, huit jours plus tard, tenue sombre et lunettes noires, il assiste incognito, à demi dissimulé par un if, au spectacle du cercueil qui, lentement, lentement, descend dans le gouffre béant de la tombe. Pauvre Sylvie, merveilleuse Sylvie qui, faute de pouvoir être Juliette dans la vie, a préféré jouer les Ophélie dans les eaux du Canal. A l'endroit-même d'où elle avait ramené à la vie certain petit garçon...

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Vrac · il y a
Où donc a disparu le taxi, cette vénérable Alfa, dont il ne reste que Romeo ? Dans la troisième partie ?
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Guy Bellinger · il y a
Oui, ne vous inquiétez pas, rien ne se perd, rien se crée, vous retrouverez votre taxi dans la troisième partie, et même d'autres modèles.
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Eva Dayer · il y a
Sylvie, ce pourrait être aussi une allusion à Nerval... ms l'étymologie est plus forestière qu'aquatique :)
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Guy Bellinger · il y a
Je pourrais faire le malin en arguant un hommage à Nerval. C'est juste le prénom d'une amie que j'apprécie.

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