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FINALISTE
Sélection Jury

Le soleil glisse ses bras lumineux dans la pièce endormie. Toujours plus longs, plus curieux, ils dévoilent peu à peu le tissu vermeil des fauteuils, un chevalet et son aquarelle inachevée, le scintillement d’un verre vide ayant probablement servi à étancher la soif de l’artiste. Bientôt, les rayons s’élancent dans l’ascension des murs, et, chassant les dernières ombres, découvrent les étranges occupants de la salle. Recouvrant une tapisserie aux couleurs fanées, une multitude de têtes d’animaux empaillées sortent des murs, avides de jouir du jour naissant. Félins, cervidés, canidés et bovidés cohabitent dans une entente silencieuse, écoutant paisiblement la bise printanière qui joue avec les rideaux. Alors que leurs narines se délectent des effluves du jardin, le maître des lieux, Louis Gerko, fait son entrée, interrompant de fait leurs rêves d’ailleurs. Il tire derrière lui un diable chargé d’un colis et l’arrête devant un pan de mur orné de têtes disparates et où subsiste un rare cadre de tapisserie. C’est à cet emplacement, entre le cerf et le rhinocéros, que la nouvelle recrue devait être installée. Les sens de l’assemblée s’éveillent, s’aiguisent pour essayer de deviner la nature de l’animal qui se morfond là, dans ce bout de carton. Une fois l’inconnu dépêtré de son emballage, il présente à ses voisins son profil de grand ours brun, la gueule ouverte, les crocs aiguisés, l’air menaçant. Monsieur Gerko contemple, satisfait, son nouveau trophée, puis tourne les talons et s’en va.

La nuit succède au jour lumineux et, après avoir veillé assez tard, Louis monte se coucher. Le petit manoir s’est assoupi aussi, reposant sa lourde ossature, qui par moment se met à gémir doucement. La lune, dans son écrin noir, brille de mille feux et confère à la bâtisse un étrange onirisme, enveloppant et entêtant. Les longs couloirs semblent mener vers des contrées lointaines et pétries de légendes, le massif escalier augure la promesse d’un firmament étoilé d’êtres fantastiques. Malgré l’opulence du silence, le sommeil de Monsieur Gerko est peu serein. Derrière ses paupières closes s’agite la silhouette d’un ours colossal, se mouvant lentement, poussant de longs grondements, le poil ébouriffé, le museau ensanglanté. Puis vient le moment où la bête s’ébroue dans un interminable ralenti, créant ainsi autour d’elle un nuage de gouttelettes écarlates, auquel se mêle de la poudre d’or ; la beauté côtoie l’horreur. La vision s’acharne, se répète, visiblement bien ancrée dans le cerveau du rêveur. Une angoissante sensation d’étranglement finit par l’extirper du sommeil, suant et haletant. Louis s’assied au bord du lit, le palpitant affolé. Il masse un moment sa gorge, y sentant encore la morsure du songe cauchemardesque. Il glisse les pieds dans ses pantoufles, enfile une robe de chambre, et descend dans la gueule béante de la cage d’escalier. Il passe devant la bibliothèque où de vieux livres somnolent, las de raconter toujours la même histoire. Le clair de lune se déverse dans le long corridor, et Louis Gerko, pris d’insomnie, décide de fouler le gazon sous le ciel constellé d’étoiles. Il s’arrête sous le porche pour allumer sa pipe, tout en levant les yeux vers la clarté de la nuit. Il se dit que quelques pas devraient laver ses mauvais rêves et l’envelopper dans un sommeil sans fond. Pieds nus dans ses chaussons, il sent l’humidité de l’herbe perler sur sa peau alors qu’il s’achemine vers le petit labyrinthe finement ciselé dans la haie. Si Louis ne s’y perd plus depuis longtemps, il lui est malgré tout difficile de ne pas s’égarer dans le méandre de ses pensées, doux plaisir qu’il cultive depuis toujours. Les parfums nocturnes lui chatouillent le nez, étayant les rêves éveillés qui succèdent aux cauchemars de la conscience endormie. Les yeux mi-clos, les mains jointes derrière le dos, il marche doucement dans les allées, les sens à l’affût de la vie nocturne.

Alors que Gerko est en symbiose complète avec son jardin, le ciel dépouillé de tout nuage s’illumine aussi brusquement que furtivement : un éclair, une étoile filante, un mirage. L’homme ouvre grands les yeux, étonné. Il guette quelques instants la voûte céleste, sans rien y voir d’autre que l’essaim d’étoiles scintillantes. L’éclair se reproduit, plus long cette fois, toujours sans bruit. Il semble provenir du vieux manoir. Quelque peu inquiet, intrigué aussi, Louis sort du labyrinthe végétal et commence à s’acheminer vers sa demeure. Arrivé dans l’allée gravillonnée, il fait face à la bâtisse que seule la lune illumine. Un nouvel éclair vient fendre la nuit. Gerko en détecte l’épicentre : le salon où sont exposées les têtes d’animaux empaillées, au rez-de-chaussée. Craignant la présence de voleurs, il se met à courir aussi vite que lui permet sa vieille carcasse. Il se précipite dans le vestibule, puis jusqu’à la porte boisée du salon où sommeillent ses trophées. La porte, habituellement verrouillée, est entre-ouverte et laisse filtrer une lumière bleutée. D'une main tremblante, il pousse la porte, qui, comme de coutume, ne manque pas de grincer, exacerbant l’inquiétude du vieil homme. Comme s’il eût actionné l’interrupteur, la pièce tombe instantanément dans les ténèbres. Seul le clair de lune dessine les profils des têtes empaillées. Tout est inerte et silencieux. Louis allume la salle et l’inspecte avec minutie ; aucune tête ne manque à l’appel. En quittant la salle, il s’interroge : « Ai-je bien fermé la porte ? Est-ce ma mémoire qui flanche ? ». Il secoue la tête en tournant la clé (qu’il conserve autour de son cou) dans la serrure : « Bien-sûr que je l’ai laissée ouverte par mégarde... », se dit-il. Il prend le chemin de sa chambre, s’enveloppe dans la chaleur de son lit, toujours un peu soucieux. Finalement, cette petite excursion nocturne qui devait l’aider à trouver le sommeil le laisse un peu plus éveillé. Les yeux fixés sur les craquelures qui sillonnent le plafond, il écoute le manoir. À bientôt soixante-quinze ans, son ouïe est sur le déclin. Il discerne la légère bise qui souffle dans le saule pleureur, les bruits sporadiques de la bâtisse qui, dans son sommeil, fait craquer son vieux bois, le sempiternel tic-tac de l’horloge dans la pièce attenante à sa chambre. Ces bruits réguliers et habituels le rassurent. Louis finit par faire abstraction des murmures alentours et s’abîme dans d’agréables songes, qu’il espère voir se prolonger en rêves du dormeur.

Mais ses douces pensées sont bientôt dérangées par un étrange bruit, qui gonfle telle une vague, se cramponne aux murs pour s’élever, toujours plus puissant, jusqu’aux oreilles de l’homme. Celui-ci s’est redressé dans son lit, les yeux écarquillés, des bribes de rêves vacillant encore sur son front. Le vacarme qui bruit, là, sous le plancher, semble provenir d’une jungle lointaine, où pléthore de bêtes sauvages se déchaînent, rugissant, hurlant, ricanant. Gerko se lève, paniqué, se jette pieds nus dans l’escalier aux innombrables marches. Le corridor résonne de cris furieux et terrifiants, faisant frémir la tapisserie et les boiseries. Dans tout ce vacarme, Louis rase les murs, tremblant comme une feuille au vent, et se dirige vers la porte boisée du salon qui, à nouveau, est entre-ouverte. Cette même lueur bleutée s’en échappe, terriblement fascinante. En passant devant la cuisine, il y fait une halte pour s’équiper d’un long couteau, puis continue de progresser vers la fameuse porte. À mesure qu’il s’en approche, les hurlements s’intensifient, la clarté bleue s’accroît. Gerko pousse doucement la porte ; le grincement des gonds est long et plaintif. Aussitôt, le bestial tintamarre se tait, se fige dans un silence assourdissant. La lumière, elle, continue de briller : elle scintille autour de la tête de l’ours telle une auréole, projetant dans toute la pièce une lueur abondante. L’homme reste stupéfait ; la provenance de cette lumière est aussi effrayante que magnétique. Elle vacille par moment et émet une sorte de bourdonnement cristallin. Louis s’avance vers l’ours qui, avec son auréole éclatante, éclipse toutes les autres têtes, tapies dans l’obscurité. Il fait face un moment à l’ursidé, s’attendant à ce que celui-ci lui saisisse la gorge, l’étouffe et la déchire dans un déferlement de liquide écarlate. Mais rien ne se passe. Le regard de la bête demeure vide et immobile, dépourvu de la moindre menace. Bientôt, la clarté qui coiffe la tête empaillée se tarit, redonnant à la salle son aspect habituel. Bouleversé, Louis Gerko regagne sa chambre, se pensant victime d’une hallucination. « Il faut que je dorme, rien ne va plus » se dit-il. Mais l’insomnie se durcit, attisée par les étranges événements. Ceux-ci, tout juste disparus, et alors que le vieux Louis essaie de glaner quelques rêves derrière son front, reprennent de plus belle, volontiers plus tonitruants. À présent, s’est ajouté aux cris bestiaux le fracas d’un cheval qui galope dans le corridor du rez-de-chaussée, ébranlant les murs du manoir. Pétri de peur, Gerko prend le chemin de l’escalier, mais à peine pose t-il un pied sur la première marche que le silence se fait à nouveau. Il continue de descendre et, arrivé en bas, il constate un léger nuage de poussière enveloppant le long vestibule, mais pas la trace d’un quelconque animal. Plus loin, la porte boisée du salon n’est plus entre-ouverte mais béante, comme désireuse de happer le visiteur. Louis a la sensation d’être vêtu d’un long frisson, tant celui-ci est ancré en lui, comme s’il avait fusionné avec sa peau. Ses gestes n’en sont plus, mais de longs tremblements, et son cœur, affolé, semble manquer de place dans la poitrine. Il traverse le nuage de poussière et arrive dans l’embrasure du salon drapé d’ombres. Une onde glaciale le saisit alors violemment ; la tête de l’ours empaillée a disparu. Les yeux de l’homme voltigent dans la pièce, mais l’ours s’est éclipsé. Alors, armé du long couteau de cuisine, Gerko décide d’explorer le vieux manoir, les grincements duquel lui semble être des ricanements. Malgré des recherches dignes d’une fouille archéologique, la bête reste introuvable. Ces efforts ont, en dépit de la terreur du vieil homme, stimulé le sommeil de ce dernier, qui ne s’interdit pas d’aller se recoucher.

Après avoir verrouillé sa chambre, le sommeil lui vient rapidement, les mauvais rêves aussi : l’ours tapisse la nuit de ses paupières. Il ébroue encore et encore sa fourrure imbibée de sang, dans un nuage de gouttelettes écarlates et dorées. Mais le rêve tourne court quand la demeure résonne d’un nouveau bruit, réveillant le dormeur tout juste assoupi. Ce bruit, indescriptible, parait provenir de la cage d’escalier. Louis jurerait qu’il gravit les marches, sourde menace qui s’achemine vers lui. L’homme saisit le couteau posé sur la table de chevet, plonge ses pieds dans les vieilles charentaises et, toujours vêtu de ce long frisson, se dirige vers la porte. Le même scénario se répète : à chaque fois qu’il s’approche de la source du bruit, celui-ci se tait, laissant le silence maître des lieux. Mais quand il allume la lumière, Gerko sursaute violemment, constatant la présence de l’ours sur le mur de la cage d’escalier et plus bas, celle du rhinocéros. Le long frisson lacère un peu plus la peau de l’homme quand celui-ci aperçoit, dans le sillage de chaque tête, des craquelures dans le mur, comme si, en s’élevant vers l’étage, les têtes avaient laissé leurs empreintes dans la boiserie. Comme si elles étaient munies de pattes. Pour parfaire l’angoissant tableau, le salon, au rez-de-chaussée, se met à bruire, furieusement, sauvagement, comme s’il annonçait les prémices d’un sombre drame. Terrifié, Louis Gerko s’enferme à double tour dans sa chambre et, tel un enfant, se réfugie sous la couette, attendant, espérant que le mauvais rêve cesse.

Le lendemain, alors que la rosée détrempe la pelouse sous un soleil rutilant, le jardinier – qui est aussi un vieil ami de Louis – arrive au petit manoir. Après avoir sonné plusieurs fois, et sans réponse de son ami, il s’inquiète. Il récupère alors le double de clé que Louis dissimule toujours sous le pot de fleurs près du porche, la tourne dans la serrure et entre dans le vestibule. Il y fait sombre et froid. Il appelle son ami ; le silence pour toute réponse. Il remarque les curieuses traces dans la cage d’escalier, le long du mur et qui, de façon régulière, montent jusqu’à l’étage (ou en descendent ?). De plus en plus alarmé, il gravit précipitamment les marches et, arrivé sur le palier, découvre une porte ébréchée, éventrée, par laquelle il aperçoit un lit dont le désordre dénonce une nuit pour le moins... agitée. Le jardinier s’introduit dans la chambre par la brèche, courbant un peu l’échine, et se retrouve dans une pièce baignée de soleil, mais aussi, à sa grande tristesse, de sang. En effet, il trouve, gisant au sol et empêtré dans des draps blancs en flanelle, le corps sans vie de son ami Louis, maculé de sang, le masque de l’horreur sur le visage. L’ardent soleil s’épanche sur cette mort désordonnée, illuminant le contraste entre le drap blanc et le liquide écarlate. Le jardinier s’accroupit pour écarter le drap qui recouvre partiellement le mort, et découvre une gorge ouverte, béante. En fermant les yeux de son ami défunt, il observe sur le visage de celui-ci de la poudre dorée qui, dans la mort, scintille étrangement à la lumière du jour.

Le jardinier descend alors téléphoner pour prévenir la police. Mais, au moment de composer le numéro, son regard est attiré par la porte boisée du salon, elle aussi éventrée. Il repose le combiné et s’approche doucement de la porte, pressentant quelques événements étranges. Il pousse la porte ébréchée, pénètre dans la pièce ensoleillée et, abasourdi, constate la nudité des murs et, plus loin, la grande baie vitrée est brisée à un endroit : les bêtes se sont enfuies vers leurs rêves d’ailleurs.

PRIX

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Fred Panassac · il y a
Une histoire fantastique et effrayante, très bien écrite. J’aime ce registre de fiction, et je remarque avec émotion que vous avez Frida Kahlo comme avatar. Elle correspond bien à votre univers et réciproquement !
Mes voix et mon soutien. *****

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Artvic · il y a
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Jean Calbrix · il y a
Du fantastique pur et dur qui ne nous laisse aucun repos ! Bravo, Orpheus ! Vous avez mes cinq voix !
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à lire mon sonnet "Indian song" en finale été : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/indian-song Bonne journée àvous !

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Joan · il y a
Cette nouvelle fantastique, avec un thème original, est bien menée. De plus, vous savez rendre une ambiance saisissante.
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Keith Simmonds · il y a
Félicitations pour cette Finale du jury ! Je confirme mes voix ! ***** Une invitation à découvrir “Gouttes de Rosée” qui est aussi en compétition pour le Grand Prix Automne 2019. Merci beaucoup et bonne fin de dimanche ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gouttes-de-rosee-1
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Samia.mbodong · il y a
Je soutiens à nouveau Bravo!
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Je ne sais comment sera ma nuit prochaine après cette lecture, bravo ! mes voix, je vs invite sur mon site pour "J'AI OSE"
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Virgo34 · il y a
Bonne finale !
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Ghislain Tshalwe · il y a
Cette histoire m'avait horrifié il y a deux mois et aujourd'hui encore j'ai les mêmes sensations en la lisant. C'est peut - être le but que vous avez recherché dans cette nouvelle. Je vous renouvelle mes voix et bonne chance pour la suite.
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Marie Quinio · il y a
Mon soutien à nouveau :) Bonne mystérieuse finale Orphéus !
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