Tatouage

il y a
1 min
21
lectures
3

J'ai lu un jour : "l'entre-les-lignes est l'espace merveilleux où le lecteur, à bout de raisonnement, ramasse la lumière magique qui lui donne ce qu'il veut : être persuadé." Voilà ce qui porte ... [+]

― Brrr, ce qu'il fait froid ici !
Seule au milieu du bureau, reposant mollement sur le carré de cuir fauve, la feuille de papier se lamente sur son sort. Elle attend le bon vouloir du stylo plume posé à côté d'elle.
Elle rêve du moment où elle sentira la main douce de l'écrivain passer sur sa trame pour la défroisser et la réchauffer de ses caresses.
Elle assiste au réveil de ses « sœurs », happées par la frénésie insatiable de l'inspiration et parcourues de frissons sous la trace de l'encre noire.
Mais son tour ne vient pas et elle ne peut qu'imaginer cette sensation qui la ferait glisser de son état immaculé à son devenir chargé de lignes de vie.

Malgré son impatience, la plume dorée de l'outil lui fait peur et elle redoute un peu sa piqûre ; pourtant, son désir de recevoir le fluide coloré et d'en imbiber ses fibres les plus profondes l'emporte sur ses craintes et elle frémit à cette perspective.
Une pensée la traverse toutefois : sera-t-elle plus belle ou plus vilaine après le passage répété de la pointe sur son corps ? L'aiguille
portera-t-elle le poids des mots brisant ainsi sa légèreté ? Rejoindra-t-elle le cortège de boules froissées et jetées au fond de la corbeille ? N'est-il pas préférable au fond de n'être que spectatrice des va-et-vient de la plume pour ne pas ébrécher son avenir incertain ?

Ses rêves s'estompent à mesure que le temps passe et la froideur de la surface plane et sans vie sur laquelle elle repose la met au désespoir.

Soudain, on la soulève, on la jauge, on la déplace, et ces mouvements réveillent en elle l'essence même de son existence. Pour assouvir son destin, elle se fait souple et soyeuse sous les doigts de l'écrivain et accueille le breuvage charbon comme un onguent venant étancher la soif de sa peau craquelée par la stérilité de l'attente.
Les lignes s'allongent et effleurent ses flancs de volutes aériennes et le passage de la plume lui fait l'effet d'un souffle rafraîchissant.

L'outil finit par arrêter ses massages et elle rejoint les autres feuilles, elles aussi tatouées de noir, alanguie et encore humide du souvenir de l'encre déposée.
3

Un petit mot pour l'auteur ? 7 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Alice Merveille
Alice Merveille · il y a
Donner la parole à la page blanche... une jolie idée !
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
J'aime bien ce texte court et joliment poétique.
Image de Florence Cartraud
Florence Cartraud · il y a
Merci d'être passée par là. Pourvu que la page ne reste jamais blanche !
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
On ne lui en voudra jamais si elle l'est juste... provisoirement ;)
Image de Pierre-Hervé Thivoyon
Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Belle idée que cette personnalisation. Belles images que ce tatouage attendu avec un mélange de fébrilité et d'impatience.
Image de Florence Cartraud
Florence Cartraud · il y a
Merci de m'avoir lue. J'ai aimé donner vie à la page que je malmène souvent de mes ratures !
Image de Pierre-Hervé Thivoyon
Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Comme il est dit dans un texte de théâtre qui m'est cher (à propos d'un mouchoir fréquemment utilisé) ... "C'est son boulot" :-)