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Tatak tatoum

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Ardèle

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Quand Gabriel débarqua à la gare de Lyon Part Dieu, le hall était bondé. Une heure plus tôt, une voix dans le TGV au départ de Genève l’avait informé d’un mouvement de grève à la SNCF. Il ne fut donc pas surpris à sa descente du train de constater sur l’écran annonçant les prochains départs, que le TER qui devait le ramener dans sa commune des bords du Rhône avait été annulé. Il soupira. Combien de temps devrait-il patienter avant d’avoir une correspondance ? Gabriel rentrait d’Innsbruck et jusqu’à maintenant, le voyage s’était plutôt bien passé. Il avait évité les heures de pointe à l’aller comme au retour, et il avait apprécié la première classe du TGV avec ses larges sièges et son espace suffisant pour allonger les jambes. Quant à l’Österreichische Bundesbahnen, elle offrait un confort semblable à celui de la SNCF. Ce n’était pas son premier séjour dans la capitale du Tyrol, mais c’était la première fois qu’il s’y rendait par le rail. Gabriel avait quatre-vingts ans, et si de l’avis de tous il ne faisait pas son âge, il se sentait de moins en moins qualifié pour tenir un volant des heures durant. C’est donc par le train qu’il s’était rendu à Innsbruck où résidait sa petite fille depuis que celle-ci avait épousé un Autrichien. Elle venait de mettre au monde un petit garçon et Gabriel avait voulu saluer sans plus attendre la venue de son premier arrière-petit-fils, bien qu’il détestât depuis toujours les transports en commun. Il savait cependant que s’il voulait continuer à se déplacer, il devait apprivoiser peu à peu la répulsion que lui inspiraient les transports collectifs. Mais avec cette grève, les trains seraient surchargés, et Gabriel sentait monter l’angoisse. Il craignait presque maladivement le contact avec des corps inconnus, leurs chairs molles comme leurs os saillants, leurs odeurs de tabac froid, de parfum bon marché, et par dessus tout, de transpiration aigre. Ce profond dégoût générait chez lui une sorte de malaise qui se traduisait par une augmentation de son rythme cardiaque et la sensation de manquer d’air jusqu’au vertige. Aussi avait-il pris une grande respiration avant de traverser le hall surpeuplé pour atteindre la sortie et bénéficier ainsi du léger courant d’air. Il se tenait maintenant près des portes ouvertes en grand sur la place Vivier Merle, attendant, les yeux levés vers le panneau électronique, qu’une correspondance s’affichât. Il se passa une heure avant qu’un train fût annoncé, et encore une heure pour que la lettre du quai apparût. Valence, Quai K, départ dans dix minutes. Quai K, à l’autre bout de la gare, celui-là même où le TGV en provenance de Genève l’avait laissé. Aussitôt, une vague humaine déferla en direction de la voie, sous le regard envieux de ceux qui devraient patienter encore. Gabriel s’élança, le cœur battant, tirant derrière lui sa valise à roulettes. Celle-ci, d’un modèle haut de gamme à quatre roulettes multidirectionnelles, révéla une excellente tenue de route lui permettant de slalomer aisément entre les voyageurs, dépassant ceux dont les bagages moins performants ralentissaient la progression. Au pied de l’escalator qui amenait au quai, une file d’attente s’était déjà constituée. Gabriel disposa sa valise sur une première marche et mit pieds sur celle du dessous, de façon à ne pas serrer de trop près l’homme devant lui. En haut, l’escalier déversait son flot de voyageurs sur le quai déjà noir de monde. Les portes du train s’ouvrirent et la foule s’engouffra dans les voitures. Les voyageurs sans bagage, plus rapides, accaparèrent les sièges et les strapontins, et sortirent aussitôt téléphones et ordinateurs, indifférents au reste du monde. Gabriel réussit à monter dans la voiture 8 in extremis, mais il ferait le trajet debout devant les portes. Trois individus montèrent encore après lui et l’obligèrent à se décaler plus à droite. Il avait maintenant le dos plaqué contre la paroi et le pied droit sur la première marche de l’escalier qui menait à l’étage. Son pouls s’affola. Il laissa légèrement retomber sa tête et ferma un peu les yeux. « De calme, Gabriel, du calme ». Gabriel pratiquait régulièrement la relaxation au sein d’une association, le moment était venu de mettre à profit ces techniques. Il se concentra sur sa respiration : « un, deux, trois, l’air frais monte dans mes narines jusqu’à la racine du nez, quatre, cinq, six, l’air un peu plus chaud redescend dans mes narines... » Il fallut se pousser davantage quand la fermeture automatique des portes se trouva gênée par l’énorme sac qu’un touriste allemand portait sur son dos. Puis, enfin, le train démarra et Gabriel entendit avec soulagement ronfler la climatisation. Dieu qu’ils étaient serrés ! « Tout va bien, se dit Gabriel, tout va bien ». Il fixa son attention sur le bruit que produisait train glissant sur les rails à vitesse réduite. Tatak tatoum tatak tatoum tatak tatoum. Bercé par ce fond sonore régulier, il reprit sa méditation : « un, deux, trois, l’air chaud monte dans mes narines... » Il ouvrit les yeux. Gabriel avait bien malgré lui le nez dans la nuque d’une femme aux cheveux relevés et maintenus par une pince incrustée de perles. Et cette nuque délicate exhalait un parfum qu’il aurait reconnu entre tous malgré les années. Ce parfum élégant et subtil était celui d’Hélène, riche quadragénaire lyonnaise à qui il enseignait le piano lorsqu’il était étudiant. Un sourire se dessina sur le visage de Gabriel. C’était toujours entièrement nue, mis à part les escarpins qu’immanquablement elle portait aux pieds, qu’Hélène le recevait. Elle l’invitait ensuite à s’asseoir à ses côtés sur le banc de cuir et tout deux laissaient leurs quatre mains se poursuivre, se croiser, s’effleurer et se fuir sur le clavier. Puis, elle rabattait le couvercle en bois noir sur les touches et dénouait son chignon. De sa chevelure libérée émanait ce parfum qui achevait alors de le rendre à la merci de cette femme. Gabriel eut un petit rire, si discret que personne ne le remarqua malgré la promiscuité, en se rappelant d’autres formes de transports que les transports ferroviaires. Chez Hélène, tout n’était que luxe, charme et volupté.
Un « aïe » très sonore le tira de sa rêverie. Le touriste au sac à dos, lourdement chaussé de bottines de randonnée, venait d’écraser le pied de sa voisine d’épaule gauche, une jeune femme en tee-shirt panthère. L’Allemand s’excusa en Français auprès de la panthère qui répondit par un grognement pas très amène. La gare de Saint-Fons avait été annoncée, des passagers tentaient de se frayer un chemin parmi le monde pour se rapprocher de la sortie. Bousculade. Les portes s’ouvrirent sur le quai de Saint-Fons, mais les derniers embarqués, massés devant les portes mais non encore arrivés à destination, ne bougeaient pas, bloquant toutes sorties.
— Non mais... Vous croyez qu’ils bougeraient, ceux-là ? fit la panthère excédée à Gabriel.
Et c’est d’une voix autoritaire qu’elle prit alors, depuis le quai, la direction des opérations, sous le regard amusé de Gabriel. Elle orchestra les déplacements et positions de chacun afin de procéder à l’évacuation des premiers banlieusards, ordonnant aux Viennois, Condriottes, Tainois et Valentinois de descendre du train et d’attendre que tous les Sainfoniards fussent sortis avant d’embarquer à nouveau. Elle ordonna ensuite à ceux qui descendraient à l’arrêt suivant de s’avancer, tandis qu’elle enjoignait aux autres de se replier plus au fond. Elle houspilla par la même occasion le randonneur.
— Eh, vous ! Posez votre sac par terre, ça prendra moins de place !
Le convoi repartit. Gabriel n’avait pas bougé. Le regard vers le sol, il tentait de contenir son angoisse. Heureusement, à Saint-Fons, personne n’était monté dans la voiture. Ils étaient portant toujours aussi serrés et il se demanda où donc avaient bien pu tenir ceux qui étaient descendus. Jamais il n’aurait cru possible que le train pût contenir tant monde. Il pensa à une valise de toile sur laquelle il aurait fallu s’asseoir pour parvenir à la fermer et dont les coutures menaçaient de céder. Comme jadis celle que sa mère emporta avec dedans ce qu’elle ne pouvait se résoudre à abandonner. Le cœur de Gabriel s’accéléra. « Relax, Gabriel, relax ». La passagère au parfum caressant se tenait maintenant de trois quarts devant lui et la bienséance interdisait à Gabriel de plonger le nez dans son cou. Il essaya tout de même de retrouver le souvenir apaisant d’Hélène. Son téléphone, qu’il avait pris soin de mettre à l’abri des pickpockets dans la poche avant de son pantalon, vibra et il fut parcouru d’un frisson. Il réussit à attraper l’appareil, son coude glissant le long du bras de sa féline voisine, et lut le message. Sa petite fille lui demandait s’il était bien rentré. Elle écrivait aussi qu’un gros orage arrivé de l’Est s’était abattu sur Innsbruck. Il revit mentalement Innsbruck : les façades colorées des quais de l’Inn, les splendides maisons baroques de la vieille ville, et les crêts enneigés qui la dominaient. La montagne, immense, grands espaces sauvages où l’on respirait l’air pur à pleins poumons. « Un, deux, trois l’air frais monte dans mes narines jusqu'à la racine du nez, quatre, cinq, six, l’air un peu plus chaud redescend dans mes narines ». Il se rappela que la ville était une étape sur le trajet de l’Orient Express. Ah ! Comme il aurait aimé le train s’il avait pu voyager dans un tel raffinement ! Dormir dans des draps de soie, dans une cabine aux murs d’acajou et au lavabo de marbre. Bavarder dans le salon aux banquettes de cuir, tapis de laine et miroirs profonds. Badiner avec de belles Hélène. Déguster une cuisine gastronomique dans de la vaisselle de porcelaine, du champagne dans une coupe en cristal. « A votre santé, Hélène. Ici tout n’est que luxe, élégance et félicité ».
« Mesdames et messieurs, nous arrivons en gare de Vienne ». Gabriel entendit l’annonce comme une invitation à poursuivre sa rêverie et garda les paupières closes. Vienne, la capitale Autrichienne et non pas la sous-préfecture de l’Isère comme ici, était aussi une halte du célèbre train. Vienne, son beau Danube bleu et ses immenses musiciens. Liszt, Schubert, Haydn, Strauss. Et Mozart, bien sûr. Sa sonate pour piano, le premier mouvement, allegro. Do/mi/sol/si/do ré do. Les doigts de sa main droite se mirent à danser sur des touches invisibles « Je suis pianiste à bord de l’Orient Express ». Ré/si/sol/la/sol/la/sol/fa dièse... Une nouvelle bousculade lui fit ouvrir les yeux. Les usagers arrivés à destination descendaient l’escalier. Les sièges qu’ils avaient libérés avaient été aussitôt réoccupés par ceux qui jusque là avaient fait le voyage debout dans l’allée, et ceux qui, comme Gabriel, s’étaient tenus dans l’escalier se retrouvèrent debout dans l’allée du haut. Pendant quelques instants, l’air fut moins confiné. Mais ceux qui montaient dans le train étaient aussi nombreux que ceux qui en étaient descendus. La chef panthère, sans doute Viennoise, avait disparu. Gabriel se retrouva dans l’allée entre l’Allemand qui s’était assis son sac à dos et un jeune homme à casquette. Sur le siège à côté de lui se trouvait une jeune femme, un nourrisson contre sa poitrine, maintenu par un porte-bébé. Debout entre ses cuisses, l’aîné, un garçonnet de quatre ou cinq ans, tentait de grimper sur sa mère.
— Reste debout, Valentin. Je ne peux pas te prendre sur mes genoux, je porte déjà Rose.
— Maman, je suis fatigué ! pleurnicha l’enfant qui finit par s’asseoir au sol entre sa mère et le siège de devant. Boudeur, il appuya sont front contre le mollet de sa mère.
A Gabriel aussi, la station debout commençait à peser. Il fit une grimace en se massant les lombaires. Fallait-il avoir le corps plié en deux, être arc-bouté sur une cane pour qu’un de ses jeunes gens assis confortablement sur les sièges de velours laissât sa place ? Cette aimable attention émana de son voisin d’outre-rhin qui lui proposa de s’asseoir sur son gros sac. Faute de mieux, Gabriel accepta, d’autant qu’il se sentait à nouveau oppressé avec cette désagréable sensation de manquer d’air. Il s’assit et se trouva mieux installé qu’il l’aurait cru. Il s’attela alors à reprendre le contrôle de sa respiration pour calmer ses palpitations. Il baissa les yeux. « Un, deux, trois, l’air chaud monte...». C’est alors qu’il remarqua l’étiquette du bagage : Frantz Eberhard, 74 Gottard Strasse, 99084 ERFUT, Allemagne. Son cœur s’arrêta. Erfut... Soixante treize ans plus tôt, son grand frère Daniel avait collé son nez au petit fenestron grillagé du wagon quand le train passa en gare d’Erfut sans s’arrêter. Tatak tatoum tatak tatoum. Daniel avait retenu le nom car il sonnait presque comme Erfoud, oasis marocaine où la famille rêvait de s’établir pour y cultiver des dattes et échapper à la fureur. C’est peu après la gare d’Erfut que mourut leur mère, le 1er août 1944, dans le train qui filait vers Birkenau. Tatak tatoum. Daniel revint seul de cette longue nuit de brouillard et raconta plus tard à son frère la tragédie dont ils furent victimes. Le jour de l’arrestation de sa famille un matin d’avril, Gabriel jouait à cache-cache avec sa sœur Sarah. Il s’était caché dans la niche du chien. La police n’avait pas cherché d’autre enfant que ceux qu’elle avait trouvés accrochés à leurs parents, et elle avait laissé là le chien qui aboyait. Gabriel les avait vus passer devant la niche, l’un derrière l’autre, Daniel, Sarah, le père, et la mère avec sa valise de toile pleine à craquer. Le 31 juillet 1944, le convoi N°77 au départ de Bobigny déporta 1321 personnes. Tatak tatoum.
Le TER rhônalpin freina à l’approche de la gare des Roches de Condrieu, et la tête de l’enfant glissa du mollet de sa mère à celui de Gabriel. Il sursauta.
— Excusez-nous, dit la jeune femme.
— Ce n’est rien, répondit Gabriel. Laissez-le, il s’est endormi.
Gabriel expira lentement l’air qu’il avait retenu dans ses poumons. Son cœur se remit à battre et il respira à nouveau en comptant. Il se calma et caressa la tête de l’enfant. Daniel lui avait tout dit des conditions de déportation. Qu’ils étaient entassés les uns sur les autres dans les wagons à bestiaux, et que...Daniel lui avait dit tout le reste.
« Mesdames et messieurs nous arrivons en gare de Saint Vallier». Gabriel était arrivé. Il repoussa doucement l’enfant contre sa mère. Il ne se réveilla pas. Eux allaient jusqu’à Valence. Une fois dehors, Gabriel prit la nationale à gauche. Au rond point, il tourna à droite et emprunta le pont qui enjambait le fleuve. De l’autre cotre du Rhône, la commune de Sarras, en Ardèche. C’était là qu’il habitait. Entre le fleuve et la montagne. Gabriel aimait l’Ardèche, terre sauvage et d’air pur. Et puis, il n’y avait pas de train en Ardèche. Plus depuis longtemps. Ce qui aux yeux de Gabriel conférait à ce département un charme absolu.

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Ardèle · il y a
Une invitation à écrire l'histoire d'Hélène ? Pourquoi pas...
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Dolotarasse · il y a
Le train défile avec certains pans de la vie de Gabriel. J'aurais bien aimé en savoir plus sur la belle Hélène. Un texte agréable à lire.
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Loodmer · il y a
Là je peux voter et de ce fait m'abonner pour continuer à jouir de vos textes bien écrits, malgré qq coquilles. Quels contrastes entre ces trains ; de luxe, de la honte et du quotidien.
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Ardèle · il y a
Merci beaucoup pour vos encouragements. Je vais relire encore et encore et tenter de trouver ces coquilles... et tenter d'écrire encore. Je ne produis pas beaucoup, il faut du temps ! Ce texte est né un jour de grève SNCF, dans un TER du quotidien. J'ai eu le temps de penser à d'autres trains... Je vous ai lu aussi. Pas encore tout mais des deux nouvelles policières et les formes poétiques. J'admire, ce sont des genres que je ne maitrise pas trop. Bravo. A bientôt
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