1067 lectures

170

FINALISTE
Sélection Public

Le vieux plancher craque et gémit sous nos pas. Nos jambes se frôlent, s’ignorent quelques instants et reviennent se frotter l’une contre l’autre. Abrazo intense. Lutte cadencée, rythmée par le son déchirant d’un bandonéon qui emplit la nuit moite de Buenos Aires. La main de Miguel sur mes hanches. Ferme et possessive. Je tourne, m’abandonne à son emprise. Mon corps se casse, mon esprit est ailleurs. Le tango n’est qu’un combat. Sensuel et violent. Beau et douloureux. Il vous prend tout, absorbe vos pensées, se joue de nos corps. Mes yeux plongés dans ceux de Miguel comme un ultime défi alors que la guerre est déjà perdue. Les barrida s'enchaînent. La sueur qui coule de nos fronts, petits rus insignifiants qui alimentent ce fleuve d’amour qui nous unit par-delà la danse. Ultime estocade, ultime corps à corps qui se meurt au bout de ce morceau d'Astor Piazzolla. Le silence brutal, mon corps qui se fige, retenu par celui de mon partenaire lui aussi immobile maintenant. Et les applaudissements des autres élèves du cours de Miguel qui fusent déjà autour de nous. Nos visages réjouis, nos âmes épanouies. Jouissance de l’instant présent. Moment d’intense bonheur sur le bord du chaos.
Je m’appelle Isabel, Miguel est mon amant.

J’ai encore le goût amer du maté dans ma bouche. Cette même bouche qui court maintenant sur le satin de tes cuisses, remonte doucement vers tes promesses cachées. Jamais encore nous n’avions dansé comme cela. Une osmose totale, peut-être plus intense encore que celle qui nous vivons là, tous les deux. Nus et perdus dans la chambre de ce petit logement que j’occupe au-dessus de la salle de danse. Un instant fragile arraché au quotidien blafard de ce pays qui se meurt de la dictature.
Ils sont partout, les militaires, la police, surveillant nos faits et gestes, guettant le moindre faux-pas, prêts à intervenir au moindre soupçon d’activité dite subversive. À la botte de Videla et sa clique de généraux, de grands-bourgeois et d’évêques, garants d’une morale décatie, sinistres bouffons de la CIA. Tu es bien placée pour le savoir.
Ils ne peuvent rien contre moi, la politique ne m’intéresse pas. Aucune réunion secrète, aucune parole de travers. Aucun soutien à ces folles qui tournent sur la place de Mai, fantômes branlants d’un manège improbable. À part toi, la danse est toute ma vie. Cette danse. Le tango, l’âme de ce peuple qui souffre.
Toi. Le tango. Ton corps parfait. Cette danse créée pour nous. Piliers de ma vie qui m’empêchent de basculer, de tomber dans les abîmes où sombre l’Argentine.
Je sais que tu vas devoir partir. Ton mari ! Tu ne peux pas le quitter, l’abandonner pour vivre avec moi. Il est trop tôt et les circonstances ne sont pas favorables.
Mais pour le moment, tu es là. À moi. Comme je suis à toi, dans cette nouvelle étreinte où nos corps résonnent encore dans une harmonie parfaite. Tes gémissements, mes râles. Entremêlés dans une musique toujours renouvelée, étonnés toujours de cette mélodie animale qui nous porte au-delà des chagrins et des peurs.
Isabel, je pleure déjà de ces heures grises où tu ne seras plus là. Dans les bras de cet homme que je hais sans même le connaître. Pas pour ce qu’il est. Juste parce que tu lui appartiens encore.
Isabel, je vais survivre dans l’attente de ce prochain cours. De notre prochaine rencontre dans la grande salle poussiéreuse où nos pas feront encore danser le vieux plancher usé. De nos ébats émerveillés dans cette modeste pièce qui deviendra par la seule force de ta présence un palais inespéré.

La nuit s’étire. Elle s’enroule autour de moi comme un chat un peu sauvage, plante ses griffes acérées dans mes muscles et mon cœur. Assis dans ce vieux fauteuil délavé sur la terrasse de notre maison, ma main se crispe sur mon verre. L’alcool a mauvais goût. Il n’a même pas le mérite de m’apaiser. Il est tard, tu n’es pas encore rentrée.
Je lève la tête. Je regarde les étoiles avec cette envie de me lever, de leur pisser dessus pour les faire fuir vers un coin du ciel où elles ne m’importuneront plus. Mais le ciel est bien trop loin pour que je puisse encore y croire.
Le portail de l’entrée, enfin. Un grincement qui devrait me rassurer. Tes pas légers sur le gravier de l’allée. Tu montes les marches. Tu as une mine radieuse mais le regard qui fuit. Un baiser sur ma joue.
Tu es belle. Si belle. Si loin.
J’attrape ta main, te tire vers moi. Tu ne résistes pas.
Mais je lis dans tes yeux que tu n’es pas là.

Le cours vient de se terminer. Morne et sans âme. Ton absence en a chassé les couleurs. Même le joueur de bandonéon l’a ressenti, sa musique a ricoché sur les murs tristes sans nous toucher de sa grâce. Le tango est mort ce soir. Qui se rappelle encore que ce nom représentait l'endroit où l'on parquait les esclaves avant l'embarquement ? Les négriers ont changé de visages mais moi je sais que je vais bientôt partir vers un ailleurs improbable, mes sentiments enchaînés au fond d'une cale poisseuse.
Le maté est brûlant. Je rêvais depuis l’autre soir de le partager encore avec toi. Le breuvage remplit ma bouche, aspiré par la paille. L’amertume gagne mon palais. Elle envahit aussi mes pensées. Impression douloureuse de n’être plus qu’une enveloppe vide et inutile, un bidon crasseux abandonné dans un fossé jonché de détritus. L’atmosphère est lourde, limite poisseuse. Pourtant mon corps tremble. De froid, d’autre chose ? De peur peut-être. Pourquoi n’es-tu pas venue ce soir ?
Des bruits dans la rue. Claquements de portières. Je me lève, regarde par la fenêtre. Une Falcon juste en bas de l’immeuble. Des silhouettes habillées de nuit qui s’agitent près de la porte d’entrée.
Le ciel est constellé de points brillants mais je n’y vois qu’un trou noir.

Hier, l’officier est revenu. Il m’a violée une nouvelle fois. Pire encore que les plongeons dans la baignoire ou ces fils électriques qu’ils promènent aussi sur mon corps mouillé. Sous la torture j’ai signé des papiers, reconnu des faits totalement étrangers. Mais cela ne leur suffit sans doute pas.
J’attends que Jorge vienne me chercher. Il va me sortir de cet enfer. Il a des relations. Il ne peut pas me laisser ici. Je n’ai rien fait de répréhensible, rien dit contre le pouvoir.
Je n’arrive même plus à visualiser ton visage Miguel. Ton image me fuit, ectoplasme fragile qui se refuse à ma mémoire. Je voudrais tant m’échapper d’ici, juste pour quelques minutes, retrouver ton odeur, le toucher de tes mains sur ma peau. Mais rien à faire, tout se dérobe, mes souvenirs englués dans cette mélasse sans nom ne peuvent plus s’envoler. Cela me met en rage.

La musique, trop forte. Insupportable. Elle me vrille les tympans, me brise un peu plus. Je ferme les yeux encore plus fort, jusqu’à faire apparaître des papillons de lumière qui volent de façon anarchique à l’abri de mes paupières. J’essaie de penser à toi, à nos joutes fiévreuses, aux passes de tango répétées avec obstination jusqu’à approcher l’absolu. Mais cette soupe disco indigeste et baveuse est la plus forte. Elle nous empêche de trouver le sommeil. Elle est faite pour ça, anéantir les bribes de résistance qui s’accrochent encore à chacun d’entre nous. Toutes les nuits sont identiques. Elles nous laissent au matin, hébétés et hagards, spectres sans avenir qui hantent déjà les couloirs de ces bâtiments livides.
Et cette chaleur si lourde sous ces toits où, enchaînés, nous essayons de trouver un sommeil réparateur qui ne vient jamais, moi et mes compagnons de captivité.
Les jours sont encore pires. L’école supérieure de mécanique de la marine n’est désormais plus qu’un centre de rétention et de tri où la vie ne vaut pas grand-chose. Nos tortionnaires sont devenus des spécialistes de la picana, cette matraque électrique qui viole nos corps désarmés. Et aussi des noyades simulées, des dents et des ongles arrachés, des paupières coupées. Ils ont de bons professeurs, de répugnants rejetons fascistes reconvertis en conseillers de l’horreur.
Et puis il y a cet homme, au regard si froid. Il ne dit jamais rien. Il se contente d’observer, un léger rictus semble animer la cicatrice qui lui barre la joue et descend jusqu’à la commissure des lèvres. Qu’est-ce que je fais ici, dans ce cauchemar sans nom ?
J’ai si peur Isabel. Et ces foutus Bee Gees qui s’égosillent dans les haut-parleurs et couvrent nos cris.

Le lieutenant de frégate Alfredo Astiz me reçoit dans son bureau. Yeux bleus et froids, cheveux blonds, gueule d’acteur hollywoodien. Le meilleur d'entre nous. Le meilleur pour tuer comme il aime à nous le rappeler. Les choses avancent bien. Les anciens nazis et membres de l'OAS sont de précieux conseillers dans cette guerre acharnée que nous menons contre le bolchevisme. L’opposition est muselée, atteinte au plus profond de sa chair. Il est fier de moi, de ce travail accompli. Il me parle d’une promotion et me demande même des nouvelles d’Isabel. Il me dit qu’il pense à nous pour l’enfant.

Mercredi. Je le sais parce que je l’ai entendu. Le temps n’a plus aucune importance ici. Ils ont fait une piqûre à plusieurs d’entre nous. Un vaccin selon leurs dires. Je me sens bizarre, sans volonté. Je ne ressens plus aucune douleur. Ils nous poussent dans des camions, accompagnés de gardes armés. Les hommes et les femmes autour de moi ont ce même regard étrange, comme s’ils n’étaient plus concernés par ce qui leur arrive. J’ai envie de rire.
Arrêt brutal. Ils nous font maintenant monter dans un avion. L’homme à la cicatrice est là. Il me dévisage comme s’il ne s’intéressait qu’à moi. On nous dit que l’on va nous transférer dans un camp de travail en Patagonie, une sorte de ferme où nous allons être rééduqués. Vrombissement du moteur. L’appareil s’arrache lourdement du sol. Toujours cette sensation d’être détaché de mon corps.
Le bruit des hélices enfle dans ma tête, jusqu'à n'être plus qu'une espèce de mantra délirant. Autre tournée de piqûre. J'entends une femme qui pleure, qui supplie en vain. Quand l’infirmier arrive à moi, le balafré lui dit que ce n’est pas la peine. J’ai entendu son prénom quand l’homme à la seringue lui répond. Jorge.
Les autres détenus dorment profondément. Les soldats les déshabillent, leur attachent maintenant les mains et les pieds. Je vois les traces de brûlure sur les corps trop blancs, les plaies encore à vif laissées par leurs instruments. Ils m’enlèvent également mes vêtements. Je les laisse faire, indifférent à ce qui se passe autour de moi.
La porte de la carlingue s’ouvre brusquement. L’air glacé s’engouffre dans l’avion. Je crois que je tremble. Je comprends tout à travers cette brume artificielle qui fige mon cerveau. Les corps inertes et dénudés sont culbutés un à un dans le vide. Je suis le dernier. Jorge s’approche de moi, susurre un prénom à mon oreille.
Isabel !
Il me pousse. J’ai froid. Je vole. L’eau noire du rio de la Plata tout en bas m’appelle.
Je ferme les yeux.
Mon corps contre le tien. Nos jambes qui se frôlent. Abrazo. Ma main contre tes reins tièdes.
Un air de bandonéon qui monte dans la nuit claire.
Je danse. Je danse avec ton souvenir. Je danse avec le ciel si sombre.
Cette musique dans ma tête.

« Y a parece que la huella
Va perdiendo su color
Y saliendo las estrellas
Todo su esplendor
Y de poco a poco
Luces que titilan
Dan severo tono
Mientras haye el sol
De esas luces que yo veo
Ella una la encendio » (*)

Je danse avec la nuit.
Je danse avec la mort.
Mais c'est ton corps que je tiens entre mes bras.
Tes hanches que mes mains apprennent encore.
Tes cheveux que respire ma bouche.
Ton sourire qui remplit mes yeux.
Je t’aime et Jorge n’y peux rien.

L’officier remonte son pantalon. Il m’a encore souillée de son sexe répugnant. J’ai chaud, je transpire, ma peau exsude des litres d’eau dans lesquels je me noie. Dans la pièce d’à côté, par la porte restée ouverte, j’aperçois une femme, cagoule sur la tête, qui accouche dans des tourments infinis.
Je me débats de toutes mes forces, tire sur les liens qui me retiennent à ce lit de souffrance.
La voix de Jorge à mon oreille qui se voudrait rassurante. Je me réveille. Je tremble encore. Toujours ces mêmes cauchemars qui hantent mes nuits. Ces rêves maudits que je fais depuis que Jorge m’a raconté dans le détail son travail à l’ESMA et le choix qu’il m’a laissé.
Dénoncer l'homme que j'aime et vivre.
Ou mourir comme ces salopards de gauchistes.
Miguel, où-es-tu ?
Il me caresse le front, décolle les mèches trempées par la sueur.
Il se lève, prend le bébé qui s’est mis à pleurer dans le berceau à côté de notre lit. Il me tend maintenant notre enfant en souriant.
Cet enfant qui n’est jamais sorti de mon ventre stérile.
Est-ce que je pourrai l'aimer un jour ?


(*)
« Il me semble que le chemin
Commence à perdre ses couleurs
Et qu'en apparaissant, les étoiles
Donnent au ciel
Toute sa splendeur
Et peu à peu
Les lumières qui scintillent
Prennent un ton plus sévère
Pendant que s'enfuit le soleil
De toutes les lumières que je vois
Une a été allumée par Elle. »

Extrait de Vida Mia (1934)
Paroles Emilio Fresedo
Musique Osvaldo Fresedo.

PRIX

Image de Eté 2016
170

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Fofi
Fofi · il y a
Muette après cette muerte !
·
Image de SakimaRomane
SakimaRomane · il y a
Quel choc encore une fois ! Un amour infini dans un univers poisseux de torture et de haine.
Le climat de ce texte est lourd parfois même irrespirable mais votre écriture et vos images nous tiennent la tête hors de l'eau.
C'est juste déchirant.

·
Image de Volsi
Volsi · il y a
Derrière le son du tango à la sensualité dévastatrice, un écho aux auteurs sud-américains dont Mario Vargas Llosa qui parle si bien des dictatures. Une belle nouvelle.
·
Image de Michel Dréan
Michel Dréan · il y a
Loin des amusements sur les dictons crétins, merci pour ce commentaire Volsi. Il me touche.
·
Image de Coum
Coum · il y a
Oui, c'est vrai, la vie et la mort s'entremêlent dans la création. Bal de lettres et danse des mots ; la blancheur s'habille pour glisser des petites étoiles entourées d'ombre.
Gracias !

·
Image de Sourisha Nô
Sourisha Nô · il y a
c'est ma préférée.bodas de sangre...j'entends en fond "malevaje", de Valeria Munarriz, et aussi "Gracias a la vida" d'Isabel Parra....cette nouvelle, je l'entends plus que je ne la vois.c'est beau et terrible.
·
Image de Michel Dréan
Michel Dréan · il y a
Quelque chose me disait qu'elle te plairait cette nouvelle. Content que tu sois tombée dessus ;-)
Et merci pour ton généreux commentaire.

·
Image de Sourisha Nô
Sourisha Nô · il y a
j'adore le tango.je le danse très mal, mais je le chante très bien....;-) c'est le blues des argentins, comme Edith Piaf et Fréhel sont notre blues..je ne suis pas généreuse, je déteste passer la pommade au kilomètre.quand je ne ressens rien, je ne dis rien.tu es super fort pour restituer les ambiances et faire voyager,c'est rare.je suis sensible à tout ce qui semble forcé, et je sombre dans l'ennui sans vergogne.je commence à avoir deux ou trois hôtels où je prends une piaule pour lire....;-)
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Je savais que tu aimerais quand tu m'as parlé de tango hier ! ;-)
·
Image de Sourisha Nô
Sourisha Nô · il y a
je suis comme dans un magasin de bonbons...!...c'est toi qui m'as dit "tu seras chez toi dans ses nouvelles"..et effectivement, je ne saurais trop lui conseiller de planquer les clés...!!!
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Peut-être que tu peux me soudoyer, j'ai son adresse ! Ha ha ! Rassure-toi, Michel, je plaisante. Ou pas. ;-)
·
Image de Sourisha Nô
Sourisha Nô · il y a
ouééééé....tous chez Michel..! ( genre cent quatre vingt trois mille huit cents quatre vingt quatorze hystériques sur son paillasson)....;-)
·
Image de Valoute34
Valoute34 · il y a
Où l'on aurait voulu que "l'ange blond de la mort" meurt sous les pas des danseurs de tango-vie!
·
Image de Dominique Hilloulin
Dominique Hilloulin · il y a
oups déjà voté ! mon poème en lice pour le prix automne, si cela vous dit : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/artiste-1
·
Image de Bertrand
Bertrand · il y a
bravo pour cette finale
à bientôt^^

·
Image de Dominique Hilloulin
Dominique Hilloulin · il y a
Lu il ya quelques semaines, nouveau passage pour voter +1 avant votre finale ! bonne chance ! Mon poème http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-pomme-au-compotier également finaliste , si cela vous dit de le soutenir! merci
·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Buena suerte ! Mi voto.
·