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En compétition

Il pleuvait sur Boulogne-Billancourt. Triste matinée. L’homme ouvrit précipitamment son parapluie en sortant de l’immeuble cossu situé près de la mairie. Quelle horreur cette mairie, se dit-il, peu habitué à ces bâtiments dont l’architecture et les matériaux ressemblaient furieusement aux années soviétiques d’après-guerre.

La rupture avec Sylviane, ce matin, avait été pénible mais leur liaison n’avait que trop duré. Heureusement, sa générosité sans limite de ces derniers mois lui permettrait de chercher tranquillement une nouvelle « mécène » qui serait cette fois un peu plus accommodante. La différence d’âge ne le dérangeait pas, c’était le dommage collatéral de son existence, ni leur beauté disparue. Tout salaire mérite peine, se dit-il avec un léger sourire, mais il supportait de plus en plus difficilement les scènes de rupture larmoyantes.

Trente et un ans, le bel âge pour exercer son talent. Il avait encore de belles années devant lui à exercer son métier d’escort-boy, terme tellement moins dévalorisant que celui de « gigolo ». Les femmes achètent du sexe, les hommes en vendent et tout le monde y trouve son compte. Il était grand, la taille fine, les épaules larges et il portait des vêtements bien coupés. Il cultivait soigneusement ce que les Italiens appellent la sprezzatura, une nonchalance très étudiée. Il repérait ses futures conquêtes l’après-midi dans les bars branchés de la capitale ou dans les allées du Crillon ou du Ritz. Désargenté mais possédant une particule qui lui ouvrait la porte de nombreux cercles, il cultivait avec soin son réseau de relations.

Personne n’était dupe de sa véritable situation mais son charme de beau ténébreux le rendait sympathique, même auprès des maris de ses maîtresses, actuelles ou passées. Voire futures.

La pluie redoublait d’intensité lorsqu’un panneau attira son attention. Il affichait le portrait d’un homme qui paraissait à l’aise dans son vaste et confortable pardessus, une écharpe blanche nouée autour du cou. Il semblait néanmoins contraint dans l’espace du tableau dont il ne remplissait la verticalité qu’en courbant l’échine. L’affiche présentait l’exposition Tamara de Lempicka au Musée des Années Trente. À la fois attiré par le personnage qui paraissait le regarder intensément et désireux de se mettre à l’abri, il gravit rapidement la volée de marches qui menait au musée. Il n’avait jamais entendu parler de cette artiste. Il faut dire que, par goût personnel, il était plus attiré par l’art contemporain que par l’Art Déco. En prenant son ticket à l’accueil, il demanda où se tenait l’exposition temporaire, ignorant délibérément les autres salles du musée. Il aurait tout le temps de revenir plus tard, ou pas.

Il se surprit lui-même de l’attention qu’il porta à la biographie de l’artiste figurant à l’entrée de la salle d’exposition.

« Née à Saint-Pétersbourg en 1898 dans une famille très fortunée, Tamara de Lempicka évolue dans les milieux aisés entre l’Italie où elle découvre l’art, la Russie où elle apprend la peinture et les grandes villes d’eaux européennes. Elle s’éprend du Comte Tadeusz Lempicki, un jeune avocat russe qu’elle épouse en 1916. Celui-ci est arrêté par les Bolcheviks en 1918. Quand Tamara finit par obtenir sa libération, le couple fuit la Russie et s’installe en France. Elle décide d’entamer à Paris une vie de peintre. Élève douée, en moins de deux ans elle trouve son style. Sa première exposition connaît un grand succès.

À vingt-huit ans, elle gagne son premier million et peut ainsi mener la vie qu’elle aime, faite de voyages, de réceptions, de grands hôtels, ce qui lui permet de fréquenter les célébrités du moment. »

L’homme décida d’aller voir les œuvres exposées avant de reprendre le cours de sa lecture. Son œil particulièrement exercé à repérer la beauté féminine, en dehors bien sûr de ses conquêtes « alimentaires », fut bluffé par la précision avec laquelle l’artiste avait peint les tenues élégantes de ses modèles. La plupart étaient des femmes aux cheveux blonds bouclés et au regard langoureux. Il s’arrêta pour contempler la Jeune fille en vert dont chaque pli de son élégante tenue était reproduit par un astucieux jeu de lumières. Sa capeline blanche était négligemment posée de travers sur ses cheveux platinés et de longs gants blancs enveloppaient ses avant-bras potelés. Un peu plus loin, nouveau coup de cœur pour l’autoportrait de l’artiste Tamara à la Bugatti verte, très femme-garçonne avec son casque de cuir.

Il était certes venu dans ce musée pour se mettre à l’abri mais également, et surtout, pour voir le tableau annonçant l’exposition. Celui-ci trônait en majesté au milieu de la salle. Il s’agissait d’un portrait inachevé sous le titre peu évocateur de Portait d’homme. En fait, il ne le sut que plus tard, il s’agissait de Tadeusz, le mari de Tamara de Lempicka. Il fut subjugué par cet homme au visage épuisé et d’une pâleur étrange, comme décavée. Il resta quelques minutes à observer le tableau puis il se pencha de plus près pour examiner la main gauche qui tenait un chapeau haut de forme.

Soudain, il sentit un brouillard l’envelopper, un grand froid s’abattit sur lui puis tout se brouilla. Il fut pris d’un vertige et il eut la sensation désagréable d’être aspiré par le tableau. Cela ne dura qu’une fraction de seconde. Il se sentit de nouveau bien. Il regarda autour de lui mais il n’était plus dans la salle d’exposition claire et lumineuse. Il se trouvait dans le vaste hall de ce qui ressemblait à un luxueux hôtel particulier. Grande hauteur de plafond, vastes miroirs légèrement piquetés, de grands bouquets de fleurs ornant la cheminée en marbre blanc qui occupait un coin de la pièce. Les baies vitrées donnaient sur une cour intérieure pavée dans laquelle stationnait une Bugatti. Il reconnut immédiatement la voiture verte du tableau vu quelques instants plus tôt.
Une voix de femme, impérieuse, retentit dans l’escalier au-dessus de lui. On appelait un certain Tadeusz. Il pensa un moment être devenu fou. Il se regarda dans le miroir mais il vit, face à lui, le bel homme du tableau. Ses cheveux gominés, coiffés en arrière, étaient noir de jais, ses traits étaient anguleux mais la figure paraissait beaucoup moins lasse que sur le tableau. Il était habillé comme dans les années trente d’un costume trois pièces avec un gilet et un pantalon à pinces avec un large ourlet en bas. Il portait des chaussures en cuir cognac à bout fleuri.

Il n’en croyait pas ses yeux. L’espace-temps, cher aux amateurs d’œuvres de science-fiction dans lesquelles les héros effectuent un voyage dans le passé existerait donc ? Mais alors que faisait-il dans ce corps étranger et où se trouvait-il ? Il comprit soudain qu’il était entré dans la peau de… comment donc déjà ? Lui revint soudain en mémoire la biographie à l’entrée du musée qui parlait d’un certain Tadeusz de Lempicka, mari de Tamara. La voix retentit de nouveau à l’étage. Il faut jouer le jeu se dit-il, ce n’est qu’un mauvais rêve qui ne saurait durer. Il monta l’escalier et reconnut la femme à la Bugatti verte qui se tenait sur le palier en tenue de soirée.

Belle, sensuelle, élégante, raffinée, en une fraction de seconde tous ces adjectifs lui vinrent à l’esprit. Mais elle l’apostropha de verte manière. Elle lui rappela qu’ils étaient attendus au Ritz à 20 heures pour la réception donnée en l’honneur de Pablo Picasso et qu’ils étaient déjà grandement en retard. Comme dans un rêve, ou plutôt un cauchemar, il se dirigea vers la chambre attenante où l’attendaient une chemise blanche, col cassé, un nœud papillon noir, un smoking de la meilleure coupe et des chaussures vernies. Il changea rapidement de tenue, le smoking était parfaitement ajusté. En sortant de la chambre, son regard se porta machinalement sur la table basse où était posé un journal. Il fut à nouveau pris de vertige. Lundi 25 mars 1925. Il avait régressé de plus de quatre-vingt-dix ans ! Un domestique lui apporta un manteau aux épaules exagérément larges et lui tendit des gants en cuir. Totalement abasourdi, il suivit sans un mot son « épouse ».

Déjà les souvenirs de sa vie au XXIe siècle commençaient à s’estomper. Il essaya désespérément de se remémorer ses dernières conquêtes, sa vie dans ce délicieux petit appartement de Montmartre, ses cocktails au Cercle de l’Union interalliée, ses escapades en galantes compagnies sur la Côte Fleurie, ses parties de golf avec les notables de Saint-Germain-en-Laye, même Sylviane et ses pleurs agaçants. Mais tout s’effaçait, comme si son propre disque dur interne se désintégrait. Il comprit, dans une dernière lueur de lucidité, qu’il allait désormais payer ses frasques passées, ses mufleries, sa goujaterie envers toutes ces femmes qu’il avait délaissées après les avoir saignées aux quatre veines.
Ainsi disparut à tout jamais l’homme qui brisa tant de cœurs de femmes vieillissantes et qui laissera peu de souvenirs à ses nombreuses relations. Ces amis ou proches s’étonnèrent bien quelque temps de ne plus le rencontrer dans leurs cercles habituels ou dans ces galas dits de charité auxquels ils étaient faussement contraints de participer puis il retomba dans le néant d’où il était venu.

Nous étions donc en 1925 mais le couple battait déjà de l’aile. Tadeusz supportait difficilement les frasques de son épouse, ses dépenses extravagantes, sa superficialité, sa théâtralité permanente. Papillon de nuit, Tamara multipliait les débauches sexuelles. Hommes, femmes, amants occasionnels, peu lui importait. Personne ne résistait bien longtemps à ses charmes. Elle n’aimait, en dehors de sa peinture et de sa fille Kizette, que le luxe et la vie facile qui va de pair. Elle méprisait profondément son mari à qui elle reprochait son inactivité et d’être incapable de satisfaire son tempérament volcanique.

En 1928, le divorce fut prononcé. Tamara décida de faire un dernier portrait de son mari en ne faisant qu’esquisser sa main gauche qui ne portait pas d’alliance, par dépit ou par vengeance.

Portrait inachevé donc qui paraît toujours fasciner les visiteurs du Musée des Années Trente. En particulier les hommes de belle prestance.

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Samia.mbodong · il y a
Un récit fantastique où les hommes sont happés par la peinture pour devenir proie de Tamara
Bravo et merci je soutiens.

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Chantal Sourire · il y a
Mon vote enthousiaste, Gunther !
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Gunther · il y a
Je suis tout sourire .
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Marie Kléber · il y a
Il parait qu'on paye toujours un jour...
Un texte avec des images bien ancrées et un trait de fantastique qui me plait.

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Gunther · il y a
Commentaire fantastique. Merci.
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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour l’originalité de cette œuvre passionnante, Gunther ! Mes voix !
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Gunther · il y a
C’est ce qui est bien dans l’écriture. On peut faire rêver et voyager sans bouger d’un pouce.
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Philippe Rinaudo · il y a
Merci pour cette belle plongée dans l'univers de Tamara... Amateur d'histoires fantastiques, mes voix et bonne chance à vous avec ce texte original qui nous fait rêver et voyager :-)
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Moniroje · il y a
Ah, ces femmes !!! l'amour ne leur suffit pas...
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Gunther · il y a
On sent le vécu. :-)
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michel jarrié · il y a
Très belle nouvelle, bon sujet etUne façon originale de mettre ce personnage en scène...Qu'estil devenu ? Le retrouverons nous ?
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Gunther · il y a
Pourquoi pas ?
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Christian Pluche · il y a
Une belle réussite bravo! Si un détour en Bugatti sur ma page vous tente...
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Julien1965 · il y a
Splendide cette entrée dans un tableau et dans le peau d'un autre...Oui, tant de choses sont possibles à l'écrit et votre texte en est un beau témoignage. Mes 4 coups de pinceau en guise de soutien.
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Gunther · il y a
Que j’accepte bien volontiers. Merci.
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