POINTURE 44

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« Parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs et rigoureux de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l'ouvrir. » Pierre Dac  [+]

Elle l’avait toujours su.
Elle avait imaginé cette scène 7300 fois, depuis qu’elle habitait cette maison.
À chaque fois qu’elle rentrait chez elle, depuis 20 ans.

Une très belle maison qui n’avait pas l’air de ce qu’elle était.
De la rue, un grand cube blanc, une palissade en bois, un portail électrique.
LE portail électrique. Il y avait à l’origine un tout petit portillon, que l’on pouvait enjamber.
Elle avait fait installer un portail électrique, avec un code, une protection...

Parce qu'Elle savait.

Pour vivre heureux, vivons cachés...
De la rue, la maison, plantée dans un quartier résidentiel, était assez banale.

Une maison des années 30, modernisée, un grand espace à vivre, une cuisine ouverte, une déco inspirée des magazines, un brin BoBo, un piano dans l’entrée, rien à signaler, si ce n’est une certaine opulence, qui comblait des insuffisances, invisibles aux autres.

De l’autre côté de la rue, le paradis, insoupçonnable.
Un grand jardin, des arbres magnifiques dont un arbre rebelle qui avait grandi sur un rocher, un terrain de pétanque, une piscine, bien sûr.

L’endroit avait connu, au temps de la grandeur du couple-un couple idéal et envié- des grandes fêtes pleines « d’amis », des soirées « bœuf » expirant à l’aube.

La maison du bonheur... « Une vraie maison de vacances » avait dit la tante notaire et envieuse.

Les enfants avaient grandi, quitté le nid, et laissé Elle et Lui dans un tête-à-tête sans histoires.
Sans histoire.

Rien que de très normal, la vie quoi... et la conscience de la chance de n’avoir pas à souffrir, au-delà du vide affectif creusé par les années de routine, et par quelques soucis de famille, des contraintes matérielles.

Avec tant de facilités, au passage de la cinquantaine, le bonheur, on peut le réinventer.
On peut faire des sorties entre amis, s’adonner au golf, au voilier, ou encore au ski, s’investir dans des associations, s’aimer différemment, attendre les petits-enfants ?

Bien qu’elle n’eût pas encore l’âme d’une grand-mère...Mais après tout pourquoi pas, elle voulait bien tout ça, sa vie était si facile...

Cependant, Elle savait...

Déformation professionnelle ? Elle travaillait dans les prétoires, connaissait la Cour des miracles- la cour d’assises-, avait vu tant d'atrocités, de faits de l'homme dépassant l'entendement, que son imagination était fertile...

Non, ce n’était pas ça.
C'était seulement qu'Elle savait...

Elle pouvait décrire exactement l'instant qui changerait le cours tranquille de ce quotidien qui fût enthousiasmant et demeurait très acceptable.

A chaque fois, absolument à chaque fois qu’Elle rentrait chez Elle, Elle pouvait voir la scène.

A chaque fois que rien ne se produisait, Elle se disait que cette fois encore, Elle avait échappé au pire... mais savait que cela n’était que partie remise.

Elle accueillait chaque jour donné comme une rémission et essayait malgré tout d'échapper à ce qui l'attendait. Tout en demeurant convaincue qu’il était inutile de lutter contre le destin, qui lui avait été révélé dès le premier jour de son arrivée dans le cube blanc, tel un avertissement inutile.

Elle avait toujours une curieuse façon de rentrer chez Elle.
Empressée.
Méfiante.
Une souris qui détale.

Elle tapotait très très vite le code sur le clavier en métal du portail électrique, qui se refermait trop lentement, après un temps de latence.

Très vite, les doigts sur le clavier. Elle ne se trompait jamais.
Un coup d’œil à droite, puis, à gauche, sur la rue paisible. Un passant parfois...

Vite, ouvrir LE portail puis un code encore, celui de l’alarme...vite refermer la porte de la maison. Un tour de clé...Clic clac, et le soulagement...
Ce n’était pas pour aujourd’hui. Ce constat était à chaque fois une forme de bonheur. Elle prenait alors le temps de boire un thé à la menthe.

Ce qu’Elle imaginait ? Qu’un jour, un pied, rapidement posé entre le chambranle et la porte, l’empêcherait, juste à temps, de la refermer.

Le pied de L’homme, prisonnier de ses fantasmes de vengeance, qui aurait tant attendu ce moment.

Elle savait très bien qui Elle avait « contrarié ». En quelque sorte, Elle l’attendait...

La question n’était pas de savoir si cela arriverait, mais si Elle devrait souffrir beaucoup...

Elle n’était pas résignée à cela, et réfléchissait depuis longtemps.

Quelle attitude adopter...

Hurlerait-elle... ?
Qui entendrait ses cris dans cette rue déserte aux heures où elle rentrait chez elle ?

Se taire ?
Elle en était bien incapable...

Que Lui dirait-elle pour souffrir moins ?

Négocier... Oui voilà, négocier... Elle avait déjà mentalement envisagé des formules.

Parler doucement, comme Elle l’avait appris au cours de ses formations professionnelles sur la gestion des comportements violents.

Surtout... ne pas se justifier...ne pas montrer sa peur. La peur était un excitant pour un prédateur, elle en était certaine.

Elle espérait rester digne... ne pas supplier.

Il arrivait parfois, en fait exceptionnellement, qu’Elle n’y croit plus, se sachant ridicule de se raconter cette histoire depuis si longtemps.

Envahie par ses phobies depuis son adolescence, encouragée par son entourage, Elle s’était résolue depuis un an à consulter un psy comportementaliste. Elle constatait ses progrès, et parvenait à atteindre de plus en plus souvent un véritable état de « lâcher prise ».

Elle se trouvait dans une bonne disposition d’esprit ce jour-là : particulièrement détendue, débarrassée d’une intervention professionnelle sur laquelle elle planchait depuis plusieurs mois, influencée par la belle lumière qui n’avait pas faibli depuis le matin...

Elle s’était offert un bouquet de fleurs et des chocolats, se réjouissait de la pause qu’elle allait s’accorder.

Comme à l’accoutumée, cela restait un réflexe, elle pianota rapidement le code sur le clavier du portail blanc...mais un peu moins vite que d’habitude. Elle se retourna, vérifiant à peine, sans regarder vraiment...

Code sur le clavier du portail...
Trois pas...
La clé dans la serrure...
Le code de l’alarme...

Elle pensa à L’homme, bien sûr...Elle ne savait pas effacer cette pensée, mais se moqua intérieurement d’elle-même...

Encombrée par le bouquet de fleurs, ses dossiers, son sac à main, pas pratique du tout celui- là, elle en changerait demain, elle décida que c’était un bon jour pour s’imposer l’exercice anti-toc conseillé par son psy : pour lutter contre l’état de panique, prendre le temps d’arriver, de poser ses affaires, puis prendre le temps de refermer la porte le plus len-te-ment possible, en se concentrant uniquement sur la lenteur de l’action. Les yeux clos.

Ce n’était pas si facile... un véritable effort qu’elle ne pouvait fournir les jours de stress intense...

Le plus lentement possible, mais le cœur battant... Dans quelques centimètres, le clic clac de la clé qui la mettrait à l’abri de ses peurs, jusqu’au lendemain.

Elle en était déjà presque à une minute, un temps infiniment long pour fermer une porte.

Fière d’elle, elle pourrait raconter ce record à son psy, Elle sourit pour elle-même, ouvrit les yeux.

Et vit la chaussure, pointure 44, entre le chambranle et la porte.
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