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TAIAUT, TAIAUT !

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B. Nardog

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Le Baron Alban d’Aubuisson sortit lentement de son inconscience et scruta la semi-pénombre autour de lui. Il était dans une sorte de cabane faite de branches et de feuillages, agrémentée de quelques meubles de bois grossiers, table et tabourets. Une palombière, pensa-t-il. Son dos était appuyé à ce qui lui semblait être un sac de ciment ou de plâtre. Il était ligoté. Que s’était-il passé ? Ses souvenirs étaient plutôt vagues.

Alban d’Aubuisson referma les yeux et tenta de réveiller sa mémoire : l’après-midi touchait à sa fin. Il montait Zéphérine, sa jument préférée, une superbe alezane de sept ans et traquait un grand cerf que la meute avait pratiquement rejoint. L’animal avait perdu la partie et Alban jubilait. Son vingt-cinquième cerf depuis qu’il pratiquait la vénerie. Et il ne comptait pas les sangliers, renards et autres bestioles stupides qui peuplaient les vastes forêts de la région. Alban, n’aimait pas les animaux. Pour lui, ça n’était que des espèces inférieures qui n’étaient là que pour lui permettre d’assouvir sa passion pour le sang. Les sentir à sa merci lui procurait une véritable jouissance, une étouffante sensation de pouvoir, de puissance. Cette chasse aura été parfaite pensait-il. Il galopait à brides abattues le long d’une haie d’épineux lorsque « quelque chose » avait soudain surgi devant la jument. Surprise, Zéphérine avait fait un brusque écart. Alban avait bien tenté un instant de retrouver son équilibre mais, désarçonné, il était tombé lourdement sur le sol.

Alban était donc attaché dans cette « cabane » de bois mais il n’avait pas peur. Alban d’Aubuisson n’avait jamais peur : ce sentiment était fait pour les faibles, pas pour les hommes de sa trempe... Alban d’Aubuisson était un solide gaillard d’une soixantaine d’années qui faisait vivre, avec la conserverie qu’il avait héritée de son père, tout son village et une bonne partie des communes alentour. C’était une sorte de noble comme on en rencontre dans nos provinces. Un notable. Un de ceux qui commandent monsieur le maire, la police et les institutions locales. Un homme qui connaît « du monde en ville ». En bref, c’était une sorte de seigneur moyenâgeux qui considérait les gens du coin comme ses vassaux.
Alban attendait. Ses liens le faisaient un peu souffrir et il ne savait pas pourquoi il était là, mais il en fallait plus pour inquiéter Monsieur d’Aubuisson.

Il avait dû s’assoupir un instant car il n’avait pas vu arriver le jeune homme d’une trentaine d’années qui se trouvait maintenant devant lui. Alban se redressa vivement.
- Qui êtes-vous ? Détachez-moi immédiatement ! Vous ne savez pas à qui vous avez affaire, jeune homme, et croyez-moi, ça va vous coûter cher !
Non, Alban n’avait pas peur. Il ne faisait aucun doute que ce jeune blanc-bec allait le libérer. Forcément. Après quoi, Alban lui ferait payer cher l’inconfort de sa captivité.
- Si je ne savais pas qui vous êtes, Monsieur d’Aubuisson, vous ne seriez pas ici, répondit calmement le jeune homme.

Le garçon s’approcha lentement de Alban, s’accroupît et, sans le quitter des yeux, tourna légèrement la tête, laissant apparaître à la faible lumière sa joue gauche barrée d’une longue cicatrice.
- Vous voyez ceci ? demanda- t-il doucement à Alban qui garda le silence. Lorsque j’étais enfant, reprît-il, je passais toutes mes journées dans ces forêts. Un jour, sur un sentier, je croisai un équipage de chasse à courre qui galopait à vive allure. Avant même que j’eus pu m’écarter, un cavalier, sans ralentir, me cingla à toute volée de sa cravache et poursuivit son chemin, me laissant pleurant et ensanglanté au milieu des feuilles mortes. J’avais neuf ans et ce cavalier, c’était vous.

Alban se sentit vaguement mal à l’aise. Il se souvenait très bien de ce coup de cravache asséné à un petit paysan qui ne s’était pas écarté assez rapidement de son chemin ; ce pouilleux qui avait eu l’audace de le croiser dans « sa » forêt durant une de « ses » chasses. Il lança un regard méprisant au jeune homme.
- Très intéressant. Et alors ? Vous allez me cravacher, peut-être ? Ou me tuer même ?
- Non. Je vous relâcherai demain matin ; il est un peu tard maintenant...
- Demain ? Mais qu’est ce que vous me voulez au juste ? demanda Alban qui commençait à s’énerver.
- Je sais que ce n’est pas bien, Monsieur d’Aubuisson, mais je veux me venger. Et avec moi, venger tous ces animaux paisibles qui ne demandent rien et que vous tuez de façon si cruelle. Vous allez à votre tour ressentir cette peur qu’ils doivent éprouver devant la certitude de leur mort sous les morsures de vos chiens. Demain Monsieur d’Aubuisson, vous serez un cerf... ou un sanglier, à votre guise. Essayez de dormir et d’économiser vos forces, vous allez en avoir besoin...

Alban dormit très peu. Et très mal. Que signifiait cette comédie ? Venger des cerfs ? Un dingue ! Il était tombé sur un dingue. Il réalisa alors, pour la première fois de sa vie, que la peur s’insinuait sournoisement en lui. Une peur primaire. Animale.

Le jour se levait à peine quand le jeune homme apparut dans l’encadrement de la porte. Il entra, libéra les jambes ankylosées d’Alban, l’aida à se relever et le conduisit dehors.
- Il est l’heure Monsieur d’Aubuisson.

Ils étaient en pleine forêt. Un endroit particulièrement touffu où Alban ne se souvenait pas avoir un jour mis les pieds – ou les sabots de l’un de ses chevaux. Il remarqua, attaché à la branche basse d’un grand châtaigner, le magnifique étalon palomino qui reniflait d’un air dédaigneux l’humus sous ses pattes. Assis ou couchés à une dizaine de mètres d’eux, onze magnifiques chiens de traîneau du genre Alaskan Malamute observaient les deux hommes en silence, immobiles. Il ne fallut qu’une fraction de seconde de plus pour que le sinistre baron réalise qu’il ne s’agissait pas de chiens mais de loups ! C’était une meute de loups. De magnifiques spécimens de loups adultes, mâles et femelles. Mais où ce jeune fou avait-il pu se procurer de tels fauves, plutôt rares dans cette région ? Le jeune homme regarda Alban dans les yeux.
- Je vais vous libérer maintenant, Monsieur d’Aubuisson. Si vous marchez d’un bon train vers l’ouest, vous pourrez être chez vous dans cinq heures. Mais notez bien que deux heures après votre départ, deux heures pile, je lâcherai mes compagnons à vos trousses. Il désignait les bêtes du menton.
Alban croyait rêver. Cette histoire démente lui rappelait un grand classique du cinéma qu’il adorait : « les chasses du comte Zaroff ». Il se révolta.
- Vous êtes complètement fou ! Vous ne pouvez pas me livrer à ces bêtes sauvages ! Vous n’avez pas le droit ! Toute arrogance évanouie, l’impitoyable et prétentieux baron se mit à sangloter comme un homme sans honneur ni courage. Comme un pleutre.

Le garçon ne se départit pas de son calme. Il détacha les mains d’Alban lentement, presque avec douceur. Pas un instant il ne s’était montré agressif ou violent à l’égard d’Alban. Pas une seule fois il n’avait haussé le ton. Il reprit doucement.
- Monsieur d’Aubuisson, il est temps pour vous de partir. Vous avez deux heures d’avance, soit à peu près autant de chance de survivre que le cerf que vous traquiez hier lorsque nos routes se sont croisées pour la deuxième fois. Une chance sur cent. Peut-être plus si votre « bonne étoile » a un peu plus de considération pour vous que vous n’en avez pour tous les êtres qui vous entourent.
- Pitié ! Je vous en supplie, ayez pitié de moi ! Alban pleurait, gémissait.
- Allez-y maintenant Monsieur d’Aubuisson, ne gâchez pas le temps qui vous est imparti. Vous aimez la chasse à courre et il va être temps pour vous de... courir. Si vous vous en sortez, je jure que je vous tiendrai pour gracié et que vous n’entendrez plus jamais parler de moi. Dans le cas contraire, continua-t-il en exhibant une magnifique dague ouvragée, je jure que je ne vous laisserai pas dévorer vivant par mes loups, comme vous avez coutume de laisser faire vos chiens avec vos proies : je serai là pour vous donner le coup de grâce, soyez-en sûr...

Hagard, Alban partit, courant, trébuchant sur le sol inégal, et s’enfonça dans la végétation. Le jeune homme s’approcha des fauves qui s’étaient sagement allongés sur le sol moussu. Il s’assit au milieu d’eux et les caressa longuement en leur parlant tout bas.

Deux heures plus tard, son cheval sellé, le jeune homme à la joue balafrée partait en chasse dans le sillage de sa meute de loups. Et du peu respectable baron Alban d’Aubuisson.

Nardog
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Tolbiny · il y a
Un Nardog sans concession. Sur Short comme ailleurs...
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B. Nardog · il y a
Merci Jeanne. Je déteste cette triste engeance...
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Jeanne en B · il y a
Comment dit-on ? Que la roue tourne ? Un texte prenant et très agréable. Un bon polar. Bonne journée
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