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LEONEL AKOSSO

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Débuts
Toute histoire commence un jour, quelque part ; même dans une salle de classe. Des élèves plutôt grands, plus costauds et plus charnus que moi sagement assis sur leurs tables bancs. Devant, un maitre, ou plutôt un professeur en train d’expliquer un problème mathématique. Moi, je ne fais que regarder autour de moi, l’air hagard. Qu’est-ce-que je fais là ? La rentrée, ce n’était pas censé être pour demain ? Et puis, pourquoi ces élèves-là me regardent avec un sourire au coin de la joue, l’air moqueur ? Peut-être ce sont mes lacets, il arrive qu’ils se délassent tout seul. Pourtant, maman m’a appris à les nouer chaque matin que j’allais à l’école primaire, mais, nonchalant que j’étais, je ne pigeais rien. Ou c’est mon col, j’ai oublié de le plier comme il se doit. Ou alors, ce sont mes cheveux. Ouais, j’ai encore oublié de les peigner. Et le professeur, je le vois qui s’arrête et me regarde ; lui aussi va-t-il me faire un constat malveillant ? Va-t-il m’expulser ? Je l’entends qui m’appelle :
-AKOSSO, c’est bien vous, non ? Au tableau.
-Oui, monsieur
Et je me lève, lentement, fidèle à ma démarche nonchalante, je me dirige vers le tableau. Autour de moi, les sourires moqueurs deviennent moins discrets, ils se transforment en ricanements sous les casiers ou en chuchotements entre condisciples. Ce n’est qu’en face du professeur que je comprends enfin la raison de ces railleries acerbes.
-Mais quel est cet accoutrement monsieur, où est votre pantalon ?
- Mon pantalon ? Mon pantalon !
Et c’est sous un concert plus prononcé de rires, de craquements de côtes et de Tam tam dans les casiers que je sors précipitamment de la salle de classe, cachant mon caleçon français. La voilà la gaffe : je n’ai pas mis mon pantalon. Dehors, une lumière m’éblouit et bientôt m’aveugle. Et j’entends en arrière fond la voix berçante mais insistante de ma mère qui me dit : « Réveille-toi, réveille-toi... »
-Réveille-toi, Bili. Tu as oublié qu’aujourd’hui, c’est le jour de la rentrée ? Tu ne veux quand même pas être en retard pour ton premier jour de collège ?!
C’est en sursaut, qu’enfin, j’émerge. Loin de ce cauchemar traumatisant qui m’a accompagné toute la nuit : « ce n’était qu’un mauvais rêve ».
-Maman, si tu savais le rêve que je viens de faire, c’était terrible, j’étais à l’école et...
-Pas le temps de suivre tes rêves, il est six heures et vingt minutes, si tu ne te prépares pas immédiatement, tu seras en retard. Ton seau d’eau t’attend dans la douche, brosse-toi vite les dents et va te laver, n’oublie pas que tu n’es pas seul.
Stop. Celle qui fait la maniaque de la préparation, c’est ma mère. Bref focus sur ce bout de femme : elle est celle qui m’a tenue la main depuis que j’étais morveux pour aller à l’école, pour répéter mes cours et m’aider à faire mes devoirs. C’est un peu grâce à elle que je suis arrivé jusqu’ici, en SIXIEME. Je ne vous dis pas quel a été le « lourd tribut » de ce brillant parcours du néophyte de dix ans qui se prépare pour son premier jour au Lycée de BONABERI. Des bosses sur la tête, des jeux avec les amis interrompus ou avortés et des dessins animés censurés par l’opiniâtreté de cette maitresse de maison tyrannique. Et à voir le rythme qu’elle m’impose tout de suite, on dirait que c’est reparti.
Sitôt réveillé, j’ai enfoui ma vieille brosse à dents dans la bouche et zest ! Direction la douche pour une brève mais rigoureuse toilette corporelle. L’opération n’avait pas duré plus de quinze minutes.
Chez les AKOSSO, les réveils matins se font toujours tambour battant, en période de classe comme en période franche. Et cela est dû à la discipline quasi-militaire imposée par la maitresse de maison, elle-même fille de militaire. Tout est réglé au millimètre près. Ce qui nous a fait développer des réflexes quasi pavloviens. Prière matinale, lavage des dents, toilette corporelle, petit-déjeuner et direction l’école. Tel était le train-train matinal de ces sept dernières années d’école primaire et visiblement, ce n’était pas prêt de s’arrêter, surtout que dans son rôle de ménagère, ma mère ne recevait aucune opposition, encore moins de celle de mon père qui assistait à ce spectacle dans une indifférence et un mutisme que nous tous lui reconnaissions. Non, lui, c’était plutôt le tiroir-caisse de la maison, le guichet de sortie auprès duquel tous les rejetons AKOSSO devaient passer pour recevoir leur argent de poche. J’avais déjà fini de me préparer et je m’apprêtais à me présenter au « guichet » pour recevoir ma pension journalière, parfois hebdomadaire. Auréolé par mon statut de collégien, je me doutais bien que celle-ci allait être revue à la hausse.
-Je vois que tu as troqué ta culotte bleue de l’école primaire pour un pantalon plus élégant, tu grandis, petit !ça mérite deux cents francs ! Tu prends le petit-déjeuner à la maison, je crois que cela suffira. C’est cent francs de plus.
- D’accord, papa.
Je m’en retournai quand il me rappela pour me faire un long sermon sur l’importance de l’école, de la discipline et du sérieux en milieu collégien. L’enfant que j’étais recevait plutôt bien ces sermons, mais l’adolescent que j’allais devenir n’allait pas tarder à les trouver ennuyeux.
Mais revenons à ce premier jour d’école. C’est donc gavé par le sermon paternel et riche de deux cents francs que je sortis de la maison familiale pour prendre la direction du lycée. Je n’avais pas encore fait cent pas qu’une pluie battante comme il en tombe étrangement tous les premiers jours d’année scolaire. Elle crépita sur moi et sur toute la ville. C’est aux pas de course que je revins à la maison chercher mon imperméable. En ouvrant la barrière rouillée de notre rustique maison, je vis ma mère munie d’un imperméable et d’un parapluie. Pendant qu’elle me couvrait avec le parapluie, j’enfilais sereinement mon RAIN CLOTH. Elle m’observa longuement et avant de me quitter, elle m’’embrassa en écrasant une larme. La gorge nouée, elle articula :
- Comme tu grandis si vite.













-2-
Bizutage
Chaque premier jour de rentrée, les lycées et collèges du pays organisent une « cérémonie de levée de couleurs » en guise de cérémonie de rentrée. C’est souvent l’occasion pour les élèves de faire la connaissance des membres du staff administratif et pour les autorités de l’établissement (proviseur ou principal) de faire un discours-plutôt un sermon- de rentrée, en prolongement aux sermons que certains élèves, comme moi ont reçu de leurs parents ou tuteurs avant de venir à l’école.
Mais ce jour-là, la cérémonie n’a pas pu se tenir en raison de la forte pluie qui s’était abattue sur la ville. Curieusement, ce n’était pas d’eaux que les rues étaient inondées ce lundi de rentrée, mais d’une vague effrayante, homogène mais innocente de jeunes gens déferlant vers une même direction, le Lycée de BONABELE. Cette vague menait sereinement son périple pour aller s’échouer dans la barrière du vieil établissement qui s’ouvrait à nous telle la bouche d’un cétacé. « Et si c’était moi, le JONAS offert aux divinités des mers pour arrêter la tempête » murmurai-je à l’intérieur de moi. Il faut dire que non car lorsque je franchis la barrière, la pluie cessa brusquement, comme pour reprendre son souffle et crépita sur les toits à un rythme crescendo.
Il fallait traverser la cour intérieure du lycée pour arriver à ma salle de classe, la sixième II. Ce qui me permit d’apprécier avec étonnement la taille de mon nouvel établissement qui n’avait rien à envier à mon ancienne école primaire. Des bâtiments à niveau, une pelouse de sport, des espaces verts, bref, sur le coup, j’étais impressionné. Et même si la pluie ne me permettait pas de contempler sereinement le monde qui s’était ouvert à moi, je me pris à rêver. En entrant dans la salle de classe, je mesurais de plus en plus l’ampleur du changement.
Des visages, des visages et encore des visages, mais surtout des visages nouveaux, des silhouettes décidément différentes de celles que j’avais côtoyées pendant trois, quatre ou sept ans. J’étais perdu. Mais ce n’était pas tout. Les dimensions de ce qui allait devenir ma nouvelle salle de classe me donnaient le tournis : une salle plus large, un tableau plus grand et plus noir et des tables bancs plus grands « avec des casiers si spacieux que tu peux y enfoncer ton sac » nous murmuraient nos aînés pour nous impressionner. Pour l’instant, le détail n’avait pas encore été porté à ma connaissance. Le sol par contre contrastait avec l’harmonie presque parfaite de la pièce. Ici et là il était fissuré, craquelé, crevassé. Une fine couche de sable le recouvrait et quelques morceaux de papier venaient compléter ce décor insalubre. Visiblement, ce sol portait le poids de trois mois d’abandon du service de nettoyage.
Je décidai de choisir ma place. Conformément aux consignes de ma mère, je m’installai au premier banc. Justement, sur ce banc, il y avait une place non occupée. A l’autre bord, un de mes nouveaux camarades avait déjà pris ses marques.
-Salut, gars
-Ouais, ouais, salut
-Je peux m’asseoir
-Oui, tu peux, tu peux, il y a personne.
-OK, merci.
Une fois assis, je déposai mon lourd sac à dos sur le bureau de mon table banc. C’était un sac à dos bleu à deux manches pour les épaules et avec des fermetures partout, partout. Pour l’occasion, je l’avais garni de tous les livres et cahiers qui m’avaient été achetés : chez moi, c’était normal vu que je sortais fraîchement de l’école primaire.
-Paaapa ! Tu as seulement mis la bombe dans ton sac ?
-Pourquoi ?
-C’est gros !
-J’ai apporté mes livres de mathématiques, d’anglais, d’histoire, de géographie, de sciences.
-Dis-moi aussi que tu as apporté le livre de TM  ?
- Euh, c’est au programme ?
-C’est juste pour rire. Sinon c’est le premier jour et je vo comment on pourrait faire cours dans toutes ces matières. Apparemment tu aimes l’école.
-Ah...
-En tout cas, prend bien soin de ton sac.
-Pourquoi ?
-Parce que je connais beaucoup de personnes qui peuvent s’en servir pour te déranger.
-Je ne comprends pas.
-Mon grand frère m’a raconté qu’en 6e, deux garçons ont acquis la réputation de voleurs et de harceleurs. On raconte que leur indiscipline leur a valu de tripler la sixième et que le fait qu’ils n’ont pas été définitivement exclus est dû à leur parenté avec le proviseur. D’après mes renseignements, ils auraient encore repris. Alors méfie-toi, ils peuvent débarquer à tout moment.
-Mais comment les reconnaitre ?
-T’inquiète, ils sont reconnaissables entre mille. Ils sont baraqués, musclés et arborent chacun un foulard rouge.
-Exactement comme les deux-là au fond
- Chut.
Oui, il s’agissait bien des garçons au fond de la salle. Lorsque nos regards se croisèrent, les deux garçons quittèrent leur place et s’avancèrent vers nous. Toute la salle n’avait d’yeux que pour ces mastodontes. Arrivés à notre niveau, ils m’apostrophèrent :
-Salut le p’tit nouveau. Ça fait un p’tit moment qu’on t’observe, avec ton gros sac me dit l’un d’eux, en prenant mon sac.
-Tu te crois à la maternelle ici, p’tit ? Tu gardes quoi dans ton sac ? Le goûter ?
-Rendez-moi mon sac, dis-je.
-Sinon quoi ? Tu vas le dire à ta maman ?
Ils ouvrirent délicatement les poches de mon sac une à une et d’un geste aussi bref que cruel, le vidèrent de son contenu en le secouant. Une fois l’opération terminée, ils me rendirent le sac, l’air satisfait.
-Les chefs ici, c’est nous. Et tous ceux qui ne l’accepteront pas subiront le même sort. Vous avez compris les bleus ?!
Un silence de cimetière suivit cette parenthèse d’intimidation. Tout en sanglots, je me levai puis je ramassai mes livres, cahiers, stylos, crayons, gomme...qui étaient maintenant souillés par la poussière. J’avais été bizuté.
-3-
« Dictée »
Le premier jour d’école fut une journée vierge : aucun professeur ne s’était présenté. Alors nous rentrâmes pour la plupart à la maison avec un sentiment de déception doublé par le traumatisme infligé par les « anciens ».Pour ne pas angoisser ma mère qui avait déjà beaucoup de mal à me laisser seul à la merci d’un monde inconnu, je ne lui fis pas mot de ma mésaventure. Et la nuit passa si vite que je n’eus pas le temps de ressasser mes premiers pas en tant que collégien.
Le jour d’après se déroula avec plus de célérité que le premier jour, chacun de nous commençant déjà à marquer ses repères. Aussi, le calme qui avait prévalu la veille avait laissé place à un chahut digne d’un bazar égyptien. A la place des moues timides, l’on s’échangeait des sourires complices, on partageait qui son morceau de pain, qui sa bouteille de jus. Mais cette ambiance conviviale prit fin dès que « la femme aux lunettes » fit son entrée. Tout le monde se leva.
-Asseyez-vous, fit-elle une fois qu’elle s’installa sur son bureau disposé en face de nous qui donnait directement sur la fenêtre opposée à la porte. Du regard, elle parcourut calmement la salle de classe, fixa les élèves que celui-ci croisait fortuitement, puis baissa les yeux. C’était une femme plutôt belle, dans la trentaine, cheveux longs comme ces femmes que l’on voyait à la télévision et un teint noir, chocolat au lait. Elle avait porté un tailleur rouge qui laissait en évidence ses interminables jambes. Par contre, son visage ne laissait soupçonner aucune émotion. Et son regard se cachait derrière une paire de lentilles carrées. De nouveau, elle leva ses yeux et dit :
-« Dictée »
S’en suivit une clameur provoquée par la surprise et le choc de cette annonce. Mais nous n’avions pas le choix, du moins la docilité de notre âge ne nous permettait pas de contester les ordres. Chacun donc se précipitait d’extraire une « double feuille » de mon cahier et de se mettre en position de « dictée ».
-Vous mettrez pour titre, « le sot »
J’avais déjà tiré une feuille de mon cahier et je m’apprêtai à écrire quand elle renchérit.
-J’espère que tout le monde ici sait ce que c’est qu’un « sot ». Vous êtes supposés en avoir vu un au moins une fois dans votre vie.
-Oui, madame !répondit on naïvement
-Tenez, où par exemple ?
-A la maison, nous en avons beaucoup, madame.
Je pus voir de manière inattendue, l’esquisse d’un sourire furtif qu’elle fit à l’écoute de cette réponse. C’est vrai qu’à la voir comme ça, son air glacial laissait peu d’espoir à toute réaction euphorique de sa part. Ce qui rendait celle –ci encore plus intrigante.
-Avec le temps, vous comprendrez qu’on les retrouve plus près qu’on ne le croit. Allez, dictée :
« Regardez bien ce garçon : c’est TOTO. C’est l’élève le plus célèbre de notre salle de classe. Tous les professeurs en parlent. D’ailleurs ils disent de lui que jamais auparavant ils n’avaient eu d’élèves de ce genre. Pour tout dire, il les impressionne. TOTO, c’est l’élève qui bat tous les records aux évaluations. Il est tellement unique à son genre que ses professeurs ont pensé que lui dispenser des cours était inutile. Beaucoup de ses camarades qui au cours de l’année scolaire connaissent des hauts et des bas donneraient beaucoup pour avoir la constance de TOTO dans ses résultats. Il faut avouer que passer du rang de premier au rang de dixième au cours d’une même année a de quoi rendre mécontent l’élève le plus zélé. Mais c’est quand même mieux que d’être toujours le dernier, mieux que d’aligner des zéro sans discontinuer, mieux que d’être un cas désespéré. Au fond, c’est quand même mieux que de ressembler à un sot, à TOTO » Point final.
-Vous relisez vos copies pour voir s’il n’y a pas de fautes...
Mais qu’est-ce-que cette dictée a à voir avec un « seau » murmurai-je intérieurement ; c’est sans doute un piège. Je pris l’initiative de regarder autour de moi. L’orthographe du titre était le même. Alors, je n’y changeai point mot.
Cinq minutes plus tard, elle vint récupérer les copies table par table, en arborant encore curieusement le même sourire furtif de tout à l’heure.
-Très bien, les amis, je vais prendre congé de vous. Passez une bonne journée.
-Merci, madame...
Après cet échange de civilités qui contrastait avec son entrée glaciale, elle s’en alla.



-4-
Vendredi
Les trois premiers jours de la rentrée avaient suffi pour que l’ensemble du corps enseignant de ma salle de classe effectue tour à tour sa prise de contact avec les élèves. A l’opposé de notre professeur de français, les autres présentations furent plus courtoises et plus gaies. Ce qui eut l’effet d’apaiser la tension des premiers pas au collège sur nous tous, les journées d’école étant venues presque des promenades de santé. Dans la foulée, mes camarades avaient désigné leurs deux délégués (fille et garçon) : ce furent MARTINE et moi-même (à ma grande surprise). Mais notre élection à cette responsabilité n’eût été possible si Miss WHITE, le professeur d’anglais n’avait pas implicitement fait la suggestion à nos camarades de désigner des personnes « sérieuses et disciplinées telles que MARTINE ET AKOSSO »
-Ils feraient de très bons délégués, n’est-il pas ? Questionna-t-elle.
L’assistance ne dit rien. Donc elle consentit (à contre cœur).
Les journées s’écoulaient lentement, tranquillement et agréablement et à la maison, une fois au lit, on priait pour que la nuit fût courte et que le lendemain fût une nouvelle occasion de faire la connaissance d’un professeur aux anecdotes plus drôles que le professeur précédent. Mais cette studieuse villégiature allait bientôt prendre fin.
Car la journée de vendredi allait enfin nous donner l’opportunité d’apprécier l’ambiance d’une véritable journée d’école. Au programme, nous avions mathématiques, français et anglais. Les professeurs qui dispensaient ces cours s’étaient déjà présentés ; et si la plupart d’entre nous avaient encore la tête baignée dans la tendresse des premiers jours, certains comme moi se préparaient déjà à amortir le choc. Bientôt, les acteurs allaient monter sur scène pour jouer tour à tour leur pièce.
Premier acte : mathématiques. Ça commençait plutôt bien. Mais le stress de l’attente était moins intense, M. DEFFO ayant lors de sa prise de contact donné l’impression d’un homme drôle et affable ; sauf que la chose était sérieuse.
-Bonjour, asseyez-vous. Ouvrez vos livres à la page 5. Quelqu’un peut me dire quel est l’intitulé du premier chapitre ? Oui, toi.
-Le premier chapitre s’intitule Nombres entiers monsieur.
-Ah, c’est bon ça. Question à deux points : combien y a-t-il de chiffres en tout ? Pas de volontaire ? Ok, délégué, la liste de la classe.
Je me levai pour la lui donner. Il régnait depuis son entrée un silence monacal dans la salle de classe. Très rapidement, l’enseignant consulta la liste de haut en bas.
- Plutôt longue, cette liste. MELO, c’est qui ?
- C’est moi, monsieur.
- Peux-tu répondre à ma question ?
- Facile, monsieur, il y a dix chiffres en tout.
- Exact, peux-tu me les donner dans l’ordre croissant ?
- Croissant...
- Du plus petit au plus grand, on est plus à la maternelle, petit.
- Oui, monsieur, on a « 1, 2,3.. »
- Zéro, ça fait deux points en moins.
- Mais, monsieur vous avez dit...
- Question à deux points, une bonne réponse t’aurait valu deux points en plus pour ta prochaine évaluation, or tu viens de me faire perdre mon temps, ça te fait deux points en moins. Au suivant, ZIBI ?
- Oui, monsieur, je pense qu’il y a neuf chiffres en tout...
- Zéro, moins deux. CLAUDE ?
- Oui, monsieur, je ne connais pas monsieur dit-elle en sanglotant.
- Zéro, moins deux. Vous promettez, vous. Déléguée, sauvez l’honneur de vos camarades.
- Monsieur, il existe dix chiffres en tout. Ce sont dans l’ordre croissant : « 0, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8 et 9 ». Voilà monsieur.
C’était MARTINE, ma « collègue » qui, par sa réponse, juste (la première d’une longue série) avait abrégé le massacre programmé du professeur de mathématiques qui pour le coup, paraissait moins affable.
- Très bien, cela fait deux points en plus. Apparemment ce sont les filles qui devraient porter les pantalons, elles sont les plus fortes.
Fort heureusement, le reste du cours, il ne posa plus de question à aucun élève. Il s’attela à nous expliquer que tous les nombres existants portent le nom de nombres entiers et que le chiffre zéro était inclus dans l’ ensemble IN. Il nous parla d’un certain POINCARRE mais je ne compris rien à l’instant. De temps en temps, il interrompait son sermon pour nous faire prendre des notes.
-EH, oui ! les amis, contrairement à l’école primaire, le « maitre » n’écrit pas sur le tableau noir. Habituez-nous dès maintenant.
Deux heures plus tard, le cours prenait fin. Mais avant de prendre congé de nous, il nous laissa un exercice.
-Question à deux points, réservez moi pour le prochain cours, le nombre entier naturel le plus grand. Je parie que personne ne va trouver.

-5-
Le goûter

L’accès au statut de « collégien » est l’occasion pour le néophyte de renoncer à tous les anciens « signes du magistère » hérités de son ancien et moins enviable statut d’ « écolier ». C’est du moins la convention imposée par l’impitoyable rituel de l’enfance pré-adolescente. Mais cette convention s’applique hélas au grand malheur de quelques irréductibles qui ont du mal à jeter aux orties certains bonheurs de leur passé. Et quand je parle d’eux, je vous parle de moi.
Ma mère en effet n’avait pas abandonné certaines attentions dont elle aurait pu s’en passer, vu mon statut de collégien. Non, à ses yeux j’étais toujours resté son « petit garçon chéri » qu’elle devait dorloter indéfiniment, quitte à me taper la honte auprès de mes camarades qui, visiblement plus que moi étaient en quête d’émancipation. Aussi, avant même le début des classes, j’avais eu droit à un joli imperméable rouge qu’elle m’avait acheté avec « tout son amour » assorti de bottes tout terrain que je devais porter presque tous les jours avant d’aller à l’école, vu que la rentrée scolaire coïncide avec la fin de la grande saison des pluies. Cet accoutrement pourpre de la tête aux pieds me rapprochait plus du Père Noel que du prince impérial outrancièrement couvé par son impériale maternelle. Mes camarades eux bravaient les rues arrosées de BONABELE munis de leurs parapluies ou pour les plus chanceux à bord de la bagnole de papa qui venait les déposer jusque devant le lycée (les veinards). Le surnom de Père Noel me fut rapidement attribué et devint le premier d’une longue série.
A cette époque, je restais imperméable aux remarques moqueuses de mes camarades et me sentais plutôt flatté de porter ce surnom même s’il m’arrivait quelquefois de ressentir une gêne d’être identifié à un vieillard qui n’apparaitrait qu’une fois par an. Donc j’acceptai sans difficultés le refus de ma mère d’investir sur un parapluie, car selon elle, « j’étais bien équipé, mieux que mes idiots de camarades de classe ». J’avais beau lui expliquer que rain cloth, c’était rétro. Mais elle ne comprenait pas. Je m’étais en quelque sorte résigné.
La goutte d’eau de trop fut cependant si violente qu’elle transperça mon âme jusque-là restée imperméable. Elle vint comme d’habitude avec ma mère qui fit le constat que son fils avait maigri.
- Qu’qu’ on vous vend à la cantine au Lycée ?
- Du pain, du haricot, des œufs etc...
- Ce n’est pas assez consistant, je suppose qu’ils sont assez chiches pour réaliser leurs bénéfices, ces commerçants de l’ouest. Si on ne fait rien, à cette allure, tu risques de devenir aussi mince qu’un fil de fer.
- Mâ, je vais bien...
- T’inquiète, je vais prendre les choses en main.
Croyez-moi, c’est la pire des choses qu’elle pouvait me dire. Non pas que je n’ai jamais apprécié les attentions de ma mère qui partaient le plus souvent d’une bonne intention, mm...mais il m’arrivait de vouloir les troquer contre quelques punitions sévères de mon paternel.
L’une des qualités de ma mère, c’est qu’elle tenait toujours ses promesses. Elle n’était cependant pas parfaite, du moins c’est ce que je pense avec du recul car elle n’avait presque pas de vices, elle aurait été une bonne sœur. Or selon moi, la perfection est la combinaison convenable de vices et de vertus chez l’Homme.
Ma mère comme je le disais, tenait toujours ses promesses. Aussi m’avait-elle préparé avec amour un goûter grassement composé : trois petits pains garnis chacun d’une délicieuse couche de beurre et de généreuses tranches de jambon...ou de saucisson enfin, je ne me souviens plus trop bien. Par contre je me rappelle comme si c’était hier de l’humiliation que j’ai ressentie ce jeudi 22 septembre quand mes camarades, me voyant sortir délicatement de mon sac mon goûter, me rirent aux éclats. Comme d’habitude, je pris tout sur moi.
Les humiliantes attentions alimentaires durèrent jusqu’à ce qu’elle-même finisse par s’en lasser. Et ce n’est qu’en cinquième que mon calvaire prit fin.
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