Sylvaklawothep

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Le gars est écrivain d'horreur et de fantastique raté, et il se permet de se décrire à la troisième personne ! Le melon  [+]

La sueur macérait dans sa combinaison. Sa cagoule le démangeait. Georges Reitman n'avait jamais autant transpiré que ce jour-là. De plus, la froideur mortelle de l'Antarctique l'obligeait à porter sa tenue la plus dense — d'une marque de vêtements célèbre en cette année 2069, qui concevait pour les professionnels et spécialement pour ce genre d'expédition. Même avec son masque à visière tintée de très bonne facture, des gouttes parvenaient à tomber dans ses yeux, ce qui les lui brûlait. Il agitait vivement les paupières pour se soulager des picotements.
L'angoisse augmentait à mesure qu'ils creusaient. Il y avait quelque chose là-dessous, les appareils avaient presque tous enregistré quelque chose. C'était négatif au niveau de la détection de l'oxygène mais une forte chaleur avait été repérée dans les environs.
Georges s'épongea le front avec le dos de sa main droite, embrassée d'un gant épais. En tamponnant, il eut mal. D'une peau fragile de nature, il avait logiquement les mains dévorées par le froid. On ne pouvait pas le voir mais à l'intérieur du gant se trouvait une peau couverte de plaies. Des crevasses douloureuses et sanguinolentes qu'il ne fallait pas toucher. Ces crevasses étaient accompagnées d'une sécheresse horrible, qui aurait pu rivaliser avec celle d'une momie. Il cessa instantanément de tamponner.
— Merde, dit-il.
Il crut qu'il avait simplement pensé mais il venait bien de parler, d'une voix si basse qu'évidemment seul lui-même pouvait entendre. Le forage était trop bruyant à côté.
Petit à petit, on parvenait à apercevoir une silhouette. Un truc un peu plus foncé que le reste de la glace. Georges ne quittait pas la scène des yeux. Il respirait de moins en moins rapidement. Il haletait presque au début, puis il fut comme enveloppé d'un voile de fascination, une main imaginaire lui caressant l'interstice situé entre les deux omoplates, faisant remonter un frisson jusqu'en bas de sa nuque, et calmant l'anxiété.
Accroupi, un des membres de l'équipe lança une phrase conduite par un accent russe, en s'adressant au reste du groupe :
— On y est presque, je crois.
Georges se baissa, pour se mettre au niveau de ses collègues. Son foutu dos lui faisait aussi mal que les crevasses de ses mains — au début de l'expédition, quelques jours après son arrivée sur le continent, il était sorti de sa cabane et avait glissé sur une plaque de glace, se cognant le coccyx et s'amochant salement le dos. Depuis, il ressentait régulièrement un coinçage vertébral et des maux lorsqu'il se baissait.
On sortit progressivement le bloc. Il paraissait lourd. Une lourdeur implacable. L'huile de coude de quatre personnes parvenait difficilement à le soulever. En fait, c'était un glaçon relativement normal, mais qui pouvait avoir un certain aspect imposant si l'on ne connaissait pas ceux qu'on trouvait habituellement dans ces zones de l'Antarctique. Il faisait environ trente centimètres de haut pour cinquante de large. Autant dire un beau parpaing. Mais c'était en réalité ce qu'il y avait à l'intérieur qui était à l'origine du poids déconcertant du bloc de glace.
Georges balaya la buée reposant sur son masque d'un geste vif du gant. Il n'en croyait pas ses yeux. S'il avait été au cinéma, il aurait bien vu un super travelling arrivant lentement droit sur ce qu'il voyait et soulignant le côté mystérieux de l'affaire. Il n'avait jamais rien observé de tel.
La forme qui se dessinait dedans était celle d'un poisson. Pas un poisson ordinaire. Le genre de poisson qu'on ne trouve pas partout et certainement pas ici. Oui, il avait l'air d'une de ces créatures étranges des abysses. Si ça ne venait pas de telles profondeurs marines, c'était sans doute une chose préhistorique.
Il était presque aussi gros que le glaçon. Son anatomie révélait des arêtes mal dissimulées sous une couche d'écailles blanchâtres parfaitement conservées. Sa tête, avec sa mâchoire à demi ouverte laissant entrevoir une rangée de dents acérées, occupait le tiers de son corps. Ses yeux étaient deux énormes boules incolores et sans pupilles entourées de ce qui ressemblait fortement à des cernes. Le bout de sa queue ainsi que ses nageoires étaient les plus abimés. Ils avaient, il y a très longtemps, été des extrémités offrant une belle vélocité mais étaient maintenant trois morceaux décomposés comme trois feuilles mortes et dures sur lesquelles on aurait appuyé ou fait des trous. Il n'y avait plus d'aileron dorsal. Au-dessus du crâne était implanté une sorte de crochet long et translucide retombant sur la gueule. Dans sa globalité, l'animal avait des attraits terrifiants, qui étaient accentués par l'effet loupe de la glace. Il était figé dans la position d'un prédateur attaquant sa proie.
À la simple vue du spécimen, Georges eut un frisson lui parcourant tout le dos. Un dos qui restait fermement bloqué et douloureux. Quelqu'un transperça à l'aide d'un outil spécial — une sorte de perceuse énorme — le bloc de glace. L'opération dura trois ou quatre minutes. Le soir même, Georges put examiner le machin dans sa cabane.
Elle se trouvait légèrement à l'écart du centre de recherches, où il n'allait généralement que pour dormir dans un lit de camp aux côtés de Milos Nitzsche et du jeune Galifianakis, les deux autres locataires de la chambre.
Pour ce qui était des sanitaires, il ne se lavait que trop peu régulièrement dans une douche commune et, au niveau des soulagements naturels, se laissait aller dans un trou encerclé par un autre cabanon non loin de là où il travaillait. Des toilettes à la turque moins confortables que les WC nec plus ultra du centre, mais plus tranquilles. Malgré cette hygiène douteuse, il subsistait autour de lui une odeur légère qu'on ne remarquait pas : c'était le résultat du mélange de sa transpiration paradoxale avec le parfum agréable d'un déodorant qu'il promenait partout, car lui-même ne supportait pas de puer.
Il examina longuement la créature. Après plusieurs heures à disséquer, photographier — à l'aide de son appareil photo old school des années 2010 —, et rechercher activement dans ses documents numériques et papiers, Georges Reitman, l'un des plus grands extrazoologues de sa génération, en était arrivé à la conclusion qu'il avait spéculé. Le spécimen ichtyoïde que l'on venait de libérer de sa cage glaciale n'était autre que Sylvaklawothep, divinité extraterrestre originaire de la planète Roumaarg, fils de Sylvakothep et guérisseur des profondeurs.
C'est lors de cette révélation qu'une idée s'imprima presque immédiatement dans le crâne du scientifique, comme si un marteau-pilon lui transperçait le front. Il tourna la tête et vit le superbe électrodéfailleur que lui avait prêté Milos. C'était un appareil permettant de "réveiller" une grenouille morte, par exemple, dont on étudierait les mouvements corporels en projetant des décharges électriques dans les nerfs ou le cerveau. Il n'y avait guère de grenouilles ici, alors il pensait ne jamais avoir à l'utiliser.
Il saisit d'un geste minutieux le corps livide de la bête, entre deux torchons, et l'inséra dans l'appareil. Après avoir enclenché le bitoniau d'action, le cadavre de Sylvaklawothep fit un bond nerveux, suivit d'un autre plus puissant encore. Sa gueule s'ouvrit en grand. Ses deux yeux translucides devinrent bleus. Georges s'y sentit plonger tel un dauphin sautant dans l'eau, tête la première. Il était hypnotisé.
— Anubinous khanda elmektaar ! hurla la gueule.
Enfin, la créature ne bougea définitivement plus.
Entre l'instant où Sylvaklawothep avait semblé revenir à la vie et celui où il s'était rendormi, autant cinq secondes qu'une heure et demie auraient pu s'écouler. Mais peu importe l'heure qu'il était. En quittant son état hypnotique, Georges, qui appuya sur sa colonne vertébrale comme pour vérifier quelque chose, ne sentait plus son dos le faire souffrir. Sylvaklawothep venait de prononcer ses dernières paroles. Il venait de guérir son dernier fidèle.

Anubinous khanda elmektaar, longue vie au Roi.
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