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Ecrire n'est pas ma tasse de thé ! Amoureuse de ma planète et de ses habitants, je voulais entraîner le lecteur dans un tour de monde incroyable en 2100 pour le sensibiliser sur notre avenir pas si  [+]

Je suis née dans une prison.
Je suis née dans une prison de chair, d’os et de sang.
Je suis née dans ma prison, et tout le monde se plie en quatre pour me rendre la vie plus facile. Pourtant, ils n’ont aucune idée, mais vraiment aucune idée, de mon désir le plus profond.
On me nomme Anastasia. Un vrai prénom de princesse. Je suis un petit trésor enfermé dans un corps malade depuis plus de vingt ans. Je suis laide, on m’alimente avec une paille et je pisse dans une poche. Mon enveloppe charnelle est diabolique. Mes mains sont tellement déformées que je ne peux ni tenir un stylo ni taper sur un clavier. Je peux voir, je peux entendre, je peux émettre des sons, mais je suis incapable de parler, incapable de m’exprimer, incapable de me faire comprendre par quelque moyen que ce soit. Ma bouche se tord sans cesse, elle fait des bulles, elle bave, elle émet des sons stridents, mais jamais elle ne compose de mots compréhensibles. Figée, elle dessine un sourire de travers. Un vrai petit ange.
Je n’ai jamais pu apprendre à parler ni à écrire. Je dois mon apprentissage linguistique interne à Dora l’exploratrice, qui m’a accompagnée pendant des années et des années. À force de l’entendre répéter, ça a fini par rentrer. Même en plusieurs langues. But nobody knows.
Les autres ? Ils n’ont pas conscience de ma présence. Pourtant, je suis là. Dedans. Je suis là, tapie dans cette camisole que je hais au plus haut point.
Je suis un membre à part entière dans ma famille. Elle m’entoure. Elle me prend en charge. Elle m’aime.
Mais je suis aussi un membre à part.
Papa, maman, je voudrais pouvoir les haïr, mais je n’y arrive pas. Leur cœur les a guidés. Si seulement ils avaient réfléchi avec raison et courage. Avec lucidité. Avec un semblant de radinerie. Avec une idée de ma vie, année après année. S’ils avaient été un peu égoïstes ou trouillards. Je ne serais pas là. Je ne serais pas née. Je n’existerais pas.
Il n’y aurait même pas de « je ».
Mais non. Cela aurait été trop beau. Comment ne pas fléchir sous la pression de la société ? Sous le regard de la famille ? Sous la puissance du cœur et la force de l’espoir ? Et ce putain d’amour ?
Je voudrais pouvoir les haïr, mais je n’y arrive pas.
Par contre, les pros, eux, ils ont droit à toute ma haine et toute ma rage. Mon corps ne les prive de rien. Je crie, je griffe, je mords. Je leur complique la vie à chaque seconde. Je les déteste. Eux pensent être de bonnes personnes parce qu’ils s’occupent de gens comme moi, mais ce sont eux qui font que des gens comme moi existent. Car ils sont là pour aider.
Dans le lot, il y a les vrais gentils qui ne tiennent pas longtemps. Je sais qu’ils pleurent le soir en rentrant. Il y a aussi ceux qui n’ont pas le choix et qui tentent de me regarder comme un objet pour se protéger et ne pas pleurer le soir. Et enfin, il y a ceux qui n’en ont rien à foutre de moi. Mes préférés. Pourquoi ? Parce qu’ils sont honnêtes. Ils savent que je ne devrais pas être ici. Et ils ne se cachent pas.
La vie ne vaut pas la peine d’être vécue. Ceux qui disent le contraire ont juste une putain de merde de chance, et le pire, c’est que souvent ils ne le savent même pas, ces cons.
Je les jalouse. Je voudrais pouvoir être comme eux. Libre, bien-pensante, donneuse de leçons de vie. Souriante et compatissante. Je voudrais essayer de me mettre à la place de l’autre, juste par l’imagination. Imaginer sa souffrance. Imaginer sa douleur. Imaginer sa merde.
La vie est ingrate et injuste. Voilà ce qu’il faut dire aux enfants. À tous ceux qui, dès le départ, ne sont pas gâtés physiquement, intellectuellement, familialement. À tous ceux qui, dès le départ, ne sont pas gâtés biologiquement. Non ! Nous ne démarrons pas la vie sur un pied d’égalité. Non ! Nous n’aurons pas les mêmes chances. Non ! Nous ne sommes pas égaux. Alors, fermez-la !

Je hurle. Je hurle encore et encore dans ma tête. Je me cogne dans mon crâne, dans ma chair. Personne ne m’entend. Personne. Personne. PERSONNE. Je finis par m’épuiser intérieurement. Et je me tais.
Je dois être la jeune femme la plus patiente du monde. Et la plus enragée. Aussi.
J’attends. J’attends depuis tellement longtemps. Tellement longtemps que quelqu’un, enfin, réalise que je suis là et que je n’ai qu’une seule envie.
Il me reluque comme une merde, le nouveau. Ce connard avec ses cheveux bruns décoiffés, sa barbe de trois jours et son regard d’acier. Il m’enrôle dans son programme de test. Une nouvelle molécule. Une possible opportunité de communication.
Je n’ai pas à avaler ses pilules : sa mixture est directement injectée dans la seringue implantée dans mon bras.
Il regarde mes yeux, mais ne me parle pas. Il entend mes cris, mais il ne me voit pas. Il parle de son expérience, mais il ne m’entend pas, moi, celle qui habite là-dedans, au fond de ma cage de chair et de sang.
Il prend des notes. Il note la date, l’heure. Il prend mon pouls, il relève ma température, il ne me calcule même pas.
Le temps passe. Tic tac. Le temps passe.
J’attends. Il augmente les doses, il prend des notes. Il grogne mon prénom, parfois. Comme si je détenais la solution.

Puis un jour, un jour pas comme les autres, alors qu’il examine mes pupilles, il recule lentement et perce mon regard.
Il me voit.
Je ne sais pas comment, mais je sais qu’il me voit, moi, le crapaud caché. Son regard a changé. Son visage a changé.
— Anastasia, dit-il dans un souffle doux.
À mon tour, je le regarde, comme si c’était la première fois que je le voyais véritablement.
— Anastasia ? répète-t-il.
Pour la toute première fois de ma vie, après plus de vingt années d’espérance, je vois ma main se lever et aller toucher son visage. Il pique. Je pleure à l’intérieur. Je pleure à l’extérieur.
Il ne sourit pas. Il ne recule pas.
Et ma main retombe, se tord, et tout est terminé.
Il serre la mâchoire, il fronce les sourcils. Il est déçu, je suis heureuse.
Le lendemain. Nouvelle tentative. C’est un échec.
Le surlendemain, nouvelle tentative. Nouvel échec.
J’attends. J’attends que le miracle se reproduise. Je prie pour qu’il trouve au moins la solution afin que je puisse lui dire ce que je rêve de confier au monde depuis plus de vingt ans.
Il augmente la dose. Il bougonne. Il n’est pas content. Il ne comprend pas pourquoi cela n’a marché qu’une fois. Est-ce que cela aurait été un coup de chance ? Un réflexe musculaire exécuté au bon moment ? Nous nous posons les mêmes questions sans jamais nous interroger mutuellement.
J’espère. J’espère que cet homme beau, mais sans cœur, sera capable d’accomplir un miracle une seconde fois. Je n’ai pas besoin de beaucoup de temps. Quelques secondes, tout au plus. Je sais qu’il comprendra.
Chaque jour, il dit au mur et à lui-même qu’il a affiné son dosage, ses recherches. Il m’injecte son produit selon le même rituel. Il déplace mon fauteuil. Il me positionne devant un clavier. Il ne sait pas que je connais les lettres, mais il tente le coup. Il est bien, ce garçon. Il glisse entre mes mains un petit bout de bois. Il regarde sa montre. Je suis hyper-concentrée. Le produit circule dans mes veines, il me brûle... il me libère enfin.
Vite. Je n’ai que quelques secondes devant moi. Je serre fort le bout de bois et je tape les lettres qui contiennent tout mon message :
JVM
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Marie · il y a
Très émouvant et bien écrit !
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Sophie G. Winner · il y a
Un tout grand merci.
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Kyou · il y a
Un texte terrible, très bien écrit
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Sophie G. Winner · il y a
Merci !
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JACB · il y a
Le sujet est grave. Si les points de vue sont exprimés avec lucidité ils le sont à l'ombre de l'amour. Les choix sont toujours terribles. C'est très bien écrit et la chute...un bel arc-en-ciel. Je suis très touchée de vous avoir lue Sophie. Je mets un lien sur le forum pour partager.
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Sophie G. Winner · il y a
Merci pour votre lecture et votre petit mot. L'écriture n'est pas mon dada, je suis heureuse quand j'arrive à toucher le cœur d'inconnus. Bonne continuation de votre côté.
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Karl Keradennec · il y a
Très prenant. Très juste aussi sur ces choix que les parents faire et les conséquences pour les enfants. Ça me parle bien. Et puis ce JVM qui peut vouloir dire tout et son contraire et laisse le lecteur pendu au fil de la plume...sentiment qui me réjouit toujours. Merci
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Azel Bury · il y a
Magnifique et terrible à la fois !!! C'est drôle, je viens de regarder L'éveil avec de Niro et Robin William... :)

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