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Surtout ne pas tomber…

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Mazapan

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Les muscles de son épaule se dessinent alors qu’il tend le bras pour attraper le ketchup. Il le sait. Il contourne alors la bouteille rouge pour aller plus loin et faire tressaillir toute la partie gauche de son dos.

- Oui, oui, je fais un peu de muscu. Mais juste pour me délasser les jambes après le footing...Ha vous ne saviez pas ? Moi je vous ai pourtant vue courir comme un métronome le long de la piste cyclable. C’est beau, c’est très beau, la nuque au repos que balaie votre queue de cheval, les poings serrés dans l’effort, le muscle galbé du mollet, de la c... - non...elle semble s’effaroucher, il ne faut pas aller trop loin...pas tout de suite –...de la crème anti courbatures, vous devez avoir, non ? Ha, je vous en prêterai...mais seulement si vous êtes gentille...

Elle sourit. C’est presque dans la poche. C’est même presque trop facile avec ces étrangères qui n’ont pas plus de quarante mots de vocabulaire en français.

Chris zieute derrière ses lunettes de soleil. En vrai c’est Christian mais il trouve que ça fait ringue et a toujours maudit ses parents quand les filles lui sortaient très fières d’elles « Christian t’es chiant » quand il arrivait avec ses gros sabots. Depuis il est devenu Chris l’as de la glisse. Il surfe sur la drague à défaut des vagues de l’océan.

Bref, il zieute.

Un mégot tombe à dix centimètres de son nez posé sur ses mains. Il sursaute sous un rire qui fait comme des ricochets dans l’air marin. Chris s’époussette nerveusement. Il a plein de sable sur le monoï dont il a enduit tout son corps. Ca colle. Et ensuite ça gratte.

Un mégot. Qui continue lentement de se consumer. Avec cette odeur épouvantable. Chris se retourne et tombe sur deux yeux noirs qui, sous un casque de boucles noires, le scrutent. Sans lunettes. Franchement désagréable. Il est sûr que c’est elle qui lui a jeté le mégot. Il ne sait pas quoi faire. Il est un peu dérouté et remet ses cheveux en place pour se donner une contenance et réfléchir. Quand il relève la tête, elle n’est plus là. « Bon débarras », pense-t-il.

Chris rêve de lunes noires. Deux. Il a comme l’impression d’être aveugle et hurle de terreur. Il se réveille en nage. Il est seul pour une fois. D’habitude, il travaille ses conquêtes sexuelles comme les saisonniers les hot-dogs dans les baraques à frites : il n’a que deux mois, faut rentabiliser. Mais la fille au mégot l’a laissé perplexe. Il est de très mauvaise humeur quand il part à la chasse, armé de son boxeur Quiksilver à élastique doré comme le sable de la plage au soleil. Son terrain de prédilection. On ne peut pas tromper sur la marchandise. Il avance en pliant légèrement le bras qui porte sa serviette pour faire saillir le muscle du biceps. Il garde un sourire éclatant en toutes circonstances, salue le tenancier de la baraque à sandwichs et arrive au sommet de la dune. Il descend en trottinant légèrement vers la plage. Une belle blonde est assise un peu à l’écart d’un groupe de jeunes. Il s’approche mais une odeur familière déporte son regard un peu plus vers la gauche pour retomber sur la fille aux yeux de lune. Il a envie de crier mais se dit que c’est l’occas’ de se rapprocher de la belle blonde.

- Salut, tu te souviens de moi ?

Elle lève des yeux cernés de khôl – quelle horreur – et l’interroge du regard.

- Et d’où je te connaitrais ?

– on ne peut plus aimable, pense-t-il.

- Tu sais, hier – il se rend soudain compte qu’il va passer pour un débile à se souvenir d’un événement aussi risible, mais c’est trop tard – t’as jeté ton mégot juste sous mon nez...j’ai pas eu le temps de te demander pourquoi...

- Je l’ai jeté devant moi...j’ai jamais été très douée pour viser.

- C’est tout ?

- C’est tout.

Et elle baisse les yeux vers la nouvelle cigarette qu’elle vient d’allumer. Chris ne sait plus quoi faire de son surplus de muscles et reste les bras ballants comme désespérément accrochés à la petite serviette. A la vue d’un ballon de volley, son cerveau s’illumine en même temps que son sourire.

- J’peux faire une partie avec vous ? Demande-t-il à la ronde. La belle blonde a l’air sportive et la noiraude pas.

Quelques jeunes acquiescent dont la belle plante. Il est bien content de laisser l’autre en plan, toute seule avec ses volutes de fumée. Après quelques smaches bien placés, des passes à la belle blonde tout en douceur, il ne peut s’empêcher de regarder vers la petite brune...qui est partie. Cette fois-ci il ne se dit pas « bon débarras » et ressent un énervement certain de ne pas l’intéresser un tant soit peu. Il s’en fout de la séduire, elle est toute maigrichonne et pue la clope mais il n’aime pas qu’elle ne l’aime pas. La belle blonde le couve déjà du regard, elle. Il sait qu’il va passer une bonne soirée. Elle s’appelle Coralie et l’invite à se joindre au groupe.

- Ce soir, c’est kebab et guitare sur la plage.

Ha, peut-être pas si bonne que ça...il chante toujours un demi-ton au dessus ou au dessous et ne connait que les accords du début de Wonderwall d’Oasis. Il trouve détestable ces sandwichs qui répandent leur surplus de mayonnaise en vous dégoulinant sur le menton. Manquerait plus qu’il tache son pantalon en lin blanc.

Il est fin prêt. « L’homme » de Jean Paul Gaultier fait fuir toute mouche un peu trop téméraire à plus d’un mètre, son pantalon en lin est bien repassé et met en valeur sa silhouette bronzée et sculptée par des heures de salle de gym. C’est vrai qu’il a de l’allure. Il a chantonné des slows sirupeux sous la douche et est maintenant presque à l’aise à l’idée de faire son petit show à Coralie.

Il n’a presque rien mangé. Les lamelles de viande ont sauté du sandwich à la seconde où il a croqué dans le pain caoutchouteux et la sauce blanche – autant ne pas risquer le rouge du ketchup ou le jaune de la mayo et rester ton sur ton – a dévalé le long de sa main, de son poignet pour laisser une trace douteuse juste en dessous de la ceinture. Et vas-y que je te jette des blagues grivoises...quelle soirée de merde. La noiraude riait le plus fort, elle qui ne te décroche jamais un sourire. Théo, un petit brun, entame un morceau saccadé, aux accords graves et la noiraude se met à chanter. Une voix rauque, éraillée par ses deux paquets de clopes par jour. « J’veux un mec pas des fleurs, embrasse-moi ou je meurs » finit-elle. Sa voix est toujours comme sur la corde raide, frisant le faux mais n’y tombant jamais. Il est presque admiratif et se demande à qui s’adresse la chanson. Mais elle ne regarde personne en particulier. Elle chante pour elle-même.

- C’est de qui cette chanson ? De toi ?

- Non, c’est d’Adrienne Pauly, une chanteuse Française.

- Ha...

Il ne connait pas et ne sait pas comment continuer. Ca l’énerve de l’admettre, mais elle l’intimide. Avec ses grands yeux noirs cernés de noir. Et l’impression de la voir toujours floue, voilée derrière ses nuages de fumée. Elle se dérobe à la vue. A l’analyse. Il n’arrive pas à la cerner.

Elle s’appelle Pauline. Il a rêvé qu’il l’emmenait dans une voiture de luxe, à 200 à l’heure sur le périph d’une grande ville. Il ne sait pas laquelle. Il faisait très noir et il n’avait pas allumé les phares. Il avait l’impression de se jeter dans un lac sans fond ou de se noyer dans un café trop fort. La vitesse d’ailleurs le grisait et il se sentait ivre d’excitation. Au réveil, il était seul, Sandrine, une petite rousse qu’il avait emmenée était déjà repartie. « Tant mieux », se dit-il. C’est génial ces filles qui le lisent mieux que lui-même. Il court à la plage après ses divers préparatifs. Pourquoi court-il d’ailleurs ? Il n’en a pas la moindre idée mais ses jambes le portent le plus vite possible vers la plage et plus exactement vers le petit groupe de la veille. Il déroge à sa règle d’or. Jamais deux fois la même. Mais il s’en fout de Sandrine. Il aperçoit Coralie dans son monokini bleu. Et Pauline engoncée dans un paréo noir. Il s’approche. Lui dit qu’il a écouté d’autres morceaux de sa chanteuse. Il aime bien « Pourquoi ». Elle répond que celui qu’elle préfère c’est « Méchant cafard ».

- Ca fait un peu dépressif, non ?

- Ben pourquoi tu crois que je fume autant ?

Il l’interroge du regard.

- J’ai pas la force mentale de me suicider d’un coup alors je me fais crever à petit feu.

Elle ne sourit pas. Il ne sait pas si c’est du lard ou du cochon. Alors il change de sujet. Il lui parle soleil, embrun, monoï, lui conseille d’enlever son paréo pour la vitamine D. Qu’il a de la crème solaire indice 50 si brûler lui fait peur. Il a l’air d’un pantin, à s’agiter autour d’elle comme ça. Elle réprime un sourire.

- T’es sûr que tu parles à la bonne personne ? Tu préfèrerais pas la blonde Ismène ?

Il ne lui semblait pas qu’il y ait une Ismène. D’ailleurs ce nom fait un peu vieillot lui semble-t-il. Sa réflexion se lit sur son visage. La ride centrale du front reste désespérément plissée.

- C’est dans Antigone d’Anouilh. Le prince a le choix entre une belle blonde lumineuse et une petite maigrichonne et il décide de demander en mariage la seconde. Antigone. Qui a décidé de mourir pour l’honneur de son frère. Un suicide en quelque sorte.

- Ha...

Décidemment, il n’a vraiment rien à dire depuis qu’il connait cette petite. Il tourne les yeux vers Coralie.

- Tu crois que j’ai ma chance avec elle ?

- Si t’arrives à l’avoir avant moi...

Elle ne sourit toujours pas. Mince alors, ce qu’elle l’énerve.

- T’es lesbienne ? Elle est lesbienne ? Ha ben merde alors !

- Elle marche à la voile et à la vapeur comme on dit. Moi c’est juste que les mecs sont lourds et que j’veux « des caresses comme un p’tit train qui me courent le long des reins » et pas d’la baise pure et dure.

- Y a des mecs doux tu sais, sourit-il mielleux.

- Qui ont l’air doux, mais j’suis sure que toi, par exemple, t’es comme un taureau : une saillie et tu ronfles, et ciao la poulette.

Percé à jour en deux secondes. Il s’assoit de dépit.

- Non. T’en sais rien. T’as pas essayé que je sache.

- Alors on dit ce soir 22 heures, on s’éclipse pendant la soirée. Ca te va ?

Elle ne sourit toujours pas. Il reste scotché. Il n’est pas sûr de vouloir faire ce test. Puis la curiosité l’emporte. Et il acquiesce.

Il n’arrive pas à faire la sieste, stressé par le rendez-vous du soir. Ca ne lui est jamais arrivé. Il va devoir faire l’amour sur commande. Et en plus être doux, câlin. Surtout ne pas boire. Sinon c’est sûr, il va y aller comme un bourrin. La soirée se déroule comme celle de la veille. Sandwich, musique. Puis Pauline prétend devoir se racheter des cigarettes et lance un regard entendu à Chris qui se met à bailler et annonce quelques minutes après être crevé. Il se dirige vers chez lui.

Pauline observe le mouvement du vent à travers la fumée de sa cigarette et semble pensive. Elle ne le voit pas arriver. Il la prend doucement par les épaules et la guide vers la porte de son bungalow. Lentement. Il respire fort. Ne peut pas faire autrement. Mais ça n’a pas l’air de la gêner. Elle a fermé les yeux. Il la porte délicatement sur le lit, sur le ventre, la déshabille. Il commence par un léger massage de tout le corps jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’elle s’est endormie. Il soupire puis la regarde de plus prêt. Elle est moins intimidante les yeux fermés. Il la couvre d’un drap et s’allonge sur le canapé sans parvenir à dormir. Il s’écroule au petit matin.

Il se prépare sans entrain, se demandant l’accueil que Pauline lui réservera, sachant qu’elle s’est éclipsée avant qu’il ne se réveille. Il passe un caleçon de surfer, prend sa serviette. Prend le temps de déguster un café à la baraque à sandwich et descend lentement vers la plage. Le groupe est là, comme d’habitude et il est heureux d’être accueilli par les « bonjour » des jeunes. Pauline n’est pas là. Ni Coralie d’ailleurs.

- Elles sont où les filles ?

- Coralie a raccompagné Pauline au train de Bordeaux.

- Mais...elle part où ? Il manque de s’étrangler de stupeur.

- Ben, elle est rentrée chez elle.

- Mais c’est où chez elle ? Reprend-il agacé par la lenteur de connexion de Théo.

- En Savoie, près de Chamonix.

Il reste pantois, les bras croisés, dans une profonde réflexion. Pourquoi ne lui a-t-elle pas dit qu’elle partait. Pour se venger, il passe la journée à flirter avec Coralie à son retour de Bordeaux et n’attend même pas le soir pour l’entraîner dans sa chambre pour une après-midi torride. Mais sans plaisir réel. Deux lunes noires l’aspirent dans un trou noir où il se sent se perdre. Coralie est comblée, elle. Elle ronfle sur le côté. Il s’assoit et prend sa tête entre ses mains. « Merde de merde », hurle-t-il. Coralie se réveille en sursaut. Sans ménagement, il lui demande de partir, dans un soupire d’agacement devant ce corps parfait mais qui n’éveille rien chez lui. Partie, il se repasse en boucle « Méchant cafard » et finit par se sentir vraiment très mal et se demande si Pauline n’est pas réellement suicidaire... serait-il devenu maso à s’obstiner sur ce genre de fille détraquée ? Il reste à peine un mois de vacances mais cela lui semble incroyablement long. Comme elle n’est plus là, il décide de lui écrire. Comme il n’a pas son adresse, il se dit qu’il la demandera à Coralie même s’il sait qu’il va passer pour un naze. Finalement, elle lui gribouille l’adresse – un cedex, donc pas moyen de débarquer à l’improviste, et à Lyon, pas en Savoie – sans même lui prêter attention et cela le ravit de ne pas avoir à s’expliquer.



« Chère Pauline, - non – Pauline,

Depuis que je suis tombé sur tes yeux, je rêve de deux lunes noires chaque nuit et je n’en dors plus. J’ai bien essayé de me vider la tête et le reste avec Coralie mais le charme n’opère plus. Je fais mon footing, je pense à toi, je fais ma muscu, je pense à toi. Je baise, je pense à toi. Je parle avec d’autres filles et la chanson « Méchant cafard » me trotte dans la tête et je ne parviens même plus à sourire. Elles me trouvent glauque quand je leur raconte les paroles et s’en vont avec des plus marrants que moi. Qu’est-ce que tu m’as fait ? Je fais quoi de mes balloches qui n’en peuvent plus et de mes gaules matinales qui n’ont plus rien à se mettre sous la dent ? Je te prie de m’excuser, je suis un peu direct mais je ne suis pas un as de la finesse comme tu as déjà pu le constater. Dis-moi ce que je dois faire.

Chris »



Un peu nerveux, il léchouille le timbre et maladroitement le colle de travers. Il a choisi la collection des contes pour enfants, celle avec les trois petits cochons, il s’est dit que ça la ferait rire.



Et il attend. Une semaine passe, puis deux. Pourtant, il a bien mis son adresse. Camping de la plage, bungalow n° 6, Carcans Océan. Il a même mis son vrai prénom.



Enfin, sa boite aux lettres contient une petite carte. Toute noire. Au dos quelques mots et une grande lune qui fait un clin d’œil.







«  Christian – je ne savais pas, je préfère d’ailleurs – salut à toi et toutes tes poulettes. Ton lit est très confortable, je comprends qu’elles aiment venir s’y lover. Si ça t’amuse, tu peux continuer à m’écrire, peut-être que cette lune là te fera oublier les deux autres. Elle a l’air sympa, non ?



Pauline »



C’est tout ? C’est tout. D’énervement, il court à la plage, drague comme avant en oubliant son cerveau. Les conquêtes s’enchaînent mais le vide s’installe. Alors il lui écrit à nouveau.



« Pauline,

Certes mon lit est confortable mais il m’a dit que tu lui manquais même si ce n’est que pour ronfler dessus. Ne pourrais-tu pas lui rendre une petite visite avant que je ne m’en aille retrouver ma vie ? La lune m’observe d’un air railleur et ne m’aide pas vraiment à dormir. Mes poulettes sont toujours aussi creuses. J’ai lu Antigone. Ce n’est pas du tout un suicide. C’est une preuve de fidélité envers soi-même. C’est d’ailleurs pour ça que je t’écris malgré ton apparente froideur. Je veux être fidèle à ce que je ressens et, sans toi, ce n’est qu’un grand vide...

Chris et son lit qui t’attendent »



Les vacances sont finies. Il retourne vivre en Ardèche d’où il est originaire et où l’attend le petit hôtel qu’il met en gérance l’été pour profiter de la douceur de l’océan. Il l’a appelé « L’Hôtel » par manque d’imagination et de temps à lui consacrer vraiment.

Comme il lui a mis la nouvelle adresse, Chris espère chaque jour une lettre, même toute petite. Elle arrive enfin. Plus longue que ce qu’il avait espéré.



« Christian,

Je te prie de m’excuser, j’ai été un peu longue à répondre surtout parce que j’avais beaucoup de travail et aussi un peu parce que je n’avais pas d’excuse valable sous la main pour te dire que je ne reviendrais pas tester à nouveau ton lit... Je suis contente que tu aies lu Antigone et que tu aies eu ton interprétation. Tu sais je suis professeur d’art dramatique et cela manque souvent à mes élèves d’avoir leur propre vision. Le rapprochement que tu en fais avec ta vie ne me regarde pas vraiment, je n’y suis pour rien et n’ai rien fait pour que tu ressentes cela. Je vois que tu vis en Ardèche...j’aime beaucoup, j’y vais souvent pour effectuer des stages de théâtre. Si tu veux je te dirai quand j’y suis et tu pourras venir me voir même s’il m’est très difficile de dégager un peu de temps personnel lors de ces stages.

A bientôt

Pauline »



Chris manque de tomber de sa chaise de bar tellement cette nouvelle le met en joie. Il va peut-être la revoir et bientôt.



« Pauline,

Je me permets de te demander pourquoi j’ai une adresse ne correspondant qu’à une boîte postale et pas celle où tu vis en Savoie. Ca me rend perplexe et tu sais comme je n’aime pas avoir les neurones en ébullition, tu sais bien que je n’en ai pas l’habitude et j’ai peur d’une panne de courant !



Chris »



« Chris – en fait ça va plus vite et je n’ai pas beaucoup de temps – ça ne te regarde pas, j’ai droit à ma vie privée tout comme toi à tes délires sexuels. D’ailleurs où en es-tu là-dessus ? Ca doit être plus compliqué de te dégoter des poulettes écervelées dans ton no man’s land...

Pauline »



« Pauline,

Tout va bien rassure-toi, je t’assure, l’Ardèche est pleine de jeunes Hollandaises en mal d’amour viril. Ok, je ne te demanderai plus rien de privé et on en restera aux considérations sur la pluie et le beau temps et les lectures : je voudrais me mettre sérieusement à lire, que me conseilles-tu ?

Chris »



« Le marquis de Sade, ça te plaira c’est sûr...

Pauline »



Chris se dégote le livre en question et ses cheveux se hérissent au fil de la lecture. Il se sent dégueulasse de penser que Pauline l’associe à ce genre de type. Mais c’est vrai qu’il est un gros dégueulasse. Avec des filles majeures, certes mais quand même toujours très jeunes. Et jolies. Et pas toujours très futes futes. Sauf Pauline. Mais il ne l’a pas vraiment eue. Et si c’était simplement ça qui l’obsédait. Pas très malin de n’y penser que maintenant alors que tout le monde l’a compris avant lui mais c’est comme une révélation. Mais ça ne change rien. Rien à rien. Il est toujours en panne d’amour fou et la frustration le fait rager comme un lion en cage. Heureusement, blague à part, elle lui a conseillé d’autres lectures. Cyrano lui a donné des ailes car il se sent bien à la place de ce pauvre bougre qui ne peut approcher de sa belle qu’à travers un autre. Lui, c’est à travers les lettres. Il rêve de pigeon voyageur pour que tout aille plus vite et que ce soit plus romantique. Il ne se savait pas fleur bleue. Du côté de chez Swan, le roman préféré de Pauline le console : peut-être a-t-elle compris dans quel état elle le laisse. Les phrases à rallonge lui foutent des maux de crâne incroyables mais il s’accroche et quand il tombe sur le passage des serpentins du souvenir, il se dit qu’il a bien fait. Les petites spirales sont comme les boucles de ses cheveux qu’il emmêle en rêve et dénoue chaque matin.



« Chris,

J’ai un stage de théâtre en Ardèche, dans un bourg pas loin de Privas dès demain. Si tu veux passer, viens plutôt vers 23 heures, avant qu’on aille tous se coucher. Tu verras, l’ambiance te rappellera le groupe de la plage de cet été.

Pauline »



Chris s’agite pour ne pas penser. La lettre a mis deux jours à arriver, Pauline est donc là, tout près, depuis hier. Il range les couverts, les assiettes, passe un coup de balais et chasse par la même occasion les derniers flâneurs de la salle à manger. Il met la clé de l’hôtel au clou, donne les dernières recommandations à cet ami qui lui garde les lieux pour deux jours et démarre en trombe sa Twingo bleue.



- Chris, je te présente Paul. Paul voici Chris, un ami de vacances.

- Enchanté, répond Chris mais son visage se ferme soudain quand le Paul en question enlace tendrement la taille de Pauline.

Paul et Pauline, ce que ça fait naze, se dit-il pour se consoler. La garce, elle aurait au moins pu le prévenir avant. Elle a coupé ses cheveux à la garçonne et fume toujours autant. Des petits groupes répètent et d’autres chantonnent autour d’un feu de camp. C’est comme il l’avait imaginé. Des troubadours en pause à la campagne. Et la reine des hypocrites pour leur faire la réplique. Entre deux volutes, Pauline rit à la cantonade, répond à chacun avec un joli sourire qu’il ne lui connaissait pas. Quel changement ! Il est comme fou et tout s’écroule autour de son cœur comme s’il n’y avait plus de place que pour lui.



Les autres sont couchés. Ne restent que Paul, Pauline et Chris. Paul va lui aussi dormir sans se soucier de laisser sa chérie auprès d’un autre. Peut-être s’est-il trompé, peut-être n’était-ce qu’un geste amical, rien de plus.

- C’est ton mec ?

- Oui.

- Pourquoi tu ne me l’as pas dit dans ta lettre ?

- En quoi ça te concerne ?

- Tu sais bien...

Mais il sait qu’il n’a rien à dire. Elle ne lui a jamais rien promis. Il lui a ouvert son cœur mais elle n’a pas cherché à le refermer ou à lui laisser un espoir.

- T’es qu’une allumeuse...rumine-t-il quand elle le quitte pour aller se coucher.

Mais pas assez fort. Juste assez pour le faire culpabiliser d’insulter celle pour qui il serait prêt à tout.



Elle lui a proposé de venir voir le spectacle de fin de stage. Il a accepté. Paul a dû repartir pour son boulot. Il est ingénieur du son et a un déplacement. « Tant mieux », se dit Chris même s’il ne se fait plus d’illusion.



Arrive un beau gosse, brillant d’une quelconque crème, en boxer de plage, une minuscule serviette au bout du bras gauche qu’il plie légèrement pour faire ressortir les muscles. Rires dans l’assistance. Chris est vert de rage. Elle s’est servie de tout, du look, des répliques à deux balles dont il était si fier, des théories sur l’amour qui font hurler de rire les spectateurs. Il y a même des répliques tirées de ses lettres. Il est tellement furieux qu’il part avant la fin et rentre chez lui.



Il écrit une dernière fois.



« Pauline : être éthéré, toujours entouré d’une volute de fumée à l’odeur exécrable. Fumer nuit à votre santé mais aussi à votre entourage. Allumer ne nuit qu’à ceux qui se brûlent les ailes à vos lumières trop vives. Beauté sauvage qui ne sait montrer que les griffes ou un bout de fesse à travers un paréo trop transparent mais qui semble vouloir tout cacher sans rien en faire. Noir de préférence. Tout comme votre maquillage. Comme vos yeux. Comme votre esprit qui ne sait que prendre sans jamais donner. »



Et il l’envoie sans rien d’autre à côté. C’est comme sa lettre d’adieu. Cette pièce de théâtre est sa sonate de Vinteuil comme Swan qui se rend compte qu’il a gaspillé son temps pour une mégère. « Vive Proust » s’écrie Chris.



Quelques jours plus tard, il reçoit une enveloppe contenant une clef. De boîte aux lettres, ça en a tout l’air. Il prend à nouveau une journée pour se rendre à la boîte postale de Pauline. C’est bien la clef. Il ouvre, fébrile. Une liasse de lettres la remplie surmontée d’un petit mot. « Tu vois, rien de passionnant, c’est juste mon adresse pour que ceux qui aiment ce que j’écris, ou les pièces que je monte, puissent m’écrire. Mais sans tes nouvelles hebdomadaires je m’ennuie. Peux-tu m’apporter mon courrier à l’adresse ci-jointe. Je te remercie. Pauline »

Chris a envie de tout jeter à la poubelle, voire de foutre le feu à la boîte. Mais il veut des explications.



Il arrive devant l’adresse indiquée. Il frappe mais la porte est entrouverte et la voix de Pauline lui demande de monter. Il entre dans une pièce qui s’avère être la chambre à coucher dans laquelle Pauline, entièrement nue, est elle-même couchée. Elle lui arrache la liasse de lettres des mains, déchire sa chemise, baisse son pantalon avant même qu’il ait eu le temps de se rendre compte de ce qui se passe. Et c’est partie pour une folle partie de jambes en l’air. Elle dort, repue. Il la regarde et se demande ce qu’elle va bien pouvoir inventer pour le faire déguerpir comme il l’a fait si souvent avec ses conquêtes d’une nuit. Et Paul, où est-il ? Pas de photos, pas de mots de lui, pas de vêtements d’homme. Il s’écroule dans un sommeil sans lune. Quand il se réveille, il est seul et le soleil décline à travers les persiennes. Il descend les escaliers quatre à quatre, s’attendant à ce que Pauline ait disparu. Elle est là, toujours nue, à lire sur le canapé en sirotant une limonade. La clope au bec.

- T’amènes tes affaires quand ?
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