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Surprise

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Geoffroy

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Il devait être six heures du soir. Depuis le milieu de l’après-midi, une fine pluie s’abattait sur le sol. La pénombre ne permettait pas bien de distinguer les gouttes. J’avais mal calculé le temps qu’il me faudrait pour traverser la ville, j’étais en retard.
En sortant d’un bar, un homme trébucha sur l’entre-porte. À en juger par les rides profondes qui sillonnaient son visage, il était très âgé. Je l’aperçus en sortant ma serviette de mon coffre. Sa trop forte corpulence l’empêchait de se maintenir droit.
Indéniablement ivre, il titubait. Plus loin, il donna un lourd coup d’épaule à un horodateur. Une vieille dame bossue prenait sa suite et par des gestes de la main lui faisait signe de ralentir.
De loin, elle ressemblait à une sourde et muette hyperkinétique. Elle avait l’air un peu dingue. Le monsieur n’écoutait pas, comme trop concentré.
— Attends, attends!!! suppliait-elle à l’adresse de son compagnon.
En quelques mètres, les difficultés ne firent qu’augmenter. Nous étions au mois de décembre et ce sol détrempé, ce pavement glissant, ne pouvaient pas améliorer la situation du tandem.
Le duo peinait tant et tant qu’on ne pouvait les manquer. Je ne pouvais m’empêcher de les regarder.
Devant leur vulnérabilité manifeste, deux passants s’arrêtèrent. Un adolescent en baskets et une trentenaire à l’air angoissée. Ils marchaient trop près pour ne pas réagir et devaient penser comme moi que ne pas intervenir eut été assimilable à de la non-assistance à personne en danger.
— Ça va Messieurs-Dames ? s’inquiéta la jeune femme.
Pas de réponse.
Cette question venait de me renvoyer à ma propre responsabilité.
Je n’en avais ni le temps ni l’envie, mais il fallait que moi aussi je fasse quelque chose.
— Ma réunion... ma réunion... me répétais-je.
En traversant la rue, je me portais à leur hauteur. J’allais les atteindre quand l’immanquable se produisit. Le vieux monsieur s’étala de tout son long, il s’abattit sur le pavé dans un cri.
Il semblait souffrir, se plaignait de son dos. Je faisais mon possible pour le relever.
Très vite, je me rendis compte de l’étendue du travail. En l’agrippant, je pus réaliser dans quel état se trouvaient ses vêtements. Son pardessus, grumeleux et rêche par endroits, était gras et huileux en d’autres. Ses avant-bras devaient avoir été plongés dans de la graisse de friture. J’avais l’impression de manipuler un sans-abri, un sans-abri très sale.
À demi conscient, il se laissait tomber de tout son poids. Quelle masse !
— Attention, il glisse sur la droite ! M’écriai-je.
— Je fais ce que je peux. s’excusa l’adolescent.
Ma participation semblait être appréciée. Les passants collaboraient à la manœuvre en souriant avec condescendance. Je fournissais bien plus que ma juste part de l’effort. Les deux personnes qui
m’avaient précédé faisaient de leur mieux. L’un avait placé une main symbolique sous la hanche du soulard et l’autre lui serrait le bras. Difficile de ne pas les juger inutiles.
— Monsieur, reprenez-vous... l’interpellai-je sans réaction de sa part. Si vous n’y mettez pas un peu du vôtre, nous n’y arriverons jamais.
Lorsque le bonhomme fût à peu près droit, la jeune femme et l’ado reculèrent de deux pas et m’abandonnèrent.
En se dégageant, elle voulut cependant témoigner :
— Je le connais un peu, il habite tout près d’ici, dit-elle. De la main, elle pointa la direction de son domicile.
— Venez avec nous si vous connaissez le chemin!
— Non je ne peux pas, je suis attendue.
— Mais moi aussi ! protestai-je.
L’impotent, tantôt se raidissait tantôt se ramollissait. Se moquait-il de nous ? Je déployais tous les efforts possibles pour le maintenir à la verticale.
— À l’aide ! criai-je à l’adresse d’un passant de l’autre côté de la rue. Il avait l’air costaud, j’étais certain qu’il pourrait m’être d’une grande utilité. Il traversa dans notre direction. Je nous croyais tirés d’affaire. Je retrouvais le sourire.
À présent, l’épouvantail en pleine tempête que je maintenais à bout de bras restait immobile et refusait de bouger.
— Non, non, non ! répétait-il aussi têtu qu’un âne coincé dans une marre de boue.
— Monsieur, je vous en prie, raisonnez-vous.
— Je ne bougerai pas ! cracha-t-il entre ses dents jaunies.
Son caprice ne voulant prendre fin, mon nouveau soutien beaucoup moins calme et patient que moi fulminait. Sa nervosité transparaissait par de petits mouvements secs.
— Mais qu’est-ce qu’il a ce type ? s’interrogeait-il à voix haute.
Lorsqu’il s’aperçut que chargé d’un tel fardeau nous n’irions pas très loin, il jeta l’éponge.
— Débrouillez-vous tout seul. m’asséna-t-il.
— Je vous en prie, continuez de nous aider... répondis-je sans cacher ma déception.
Je levais la tête au ciel, projetant mon regard au plus haut en guise de supplique. Comment allais-je pouvoir sortir de cette impasse ? Quelle galère !
Il ne me restait plus qu’à demander un concours plus appuyé à cette petite dame aux cheveux ébouriffés et au sourire fou qui nous suivait depuis le début.
J’allais donner l’ordre d’avancer lorsque la personne à qui nous portions secours reprit quelque peu ses esprits.
— Merci... bredouilla-t-il dans un flot de bave pâteux.
— Il n’y a pas de quoi.
— C’est gentil de vous en occuper, dit une dame enturbannée dans un tchador, appuyée sur un étale de fruits et légumes. Vous devriez appeler une ambulance. Je le vois souvent dans le quartier ce monsieur, je crois qu’il a la santé fragile.
Tout en l’écoutant, je cherchais à ne pas perdre l’équilibre et manquai de glisser sur une aubergine écrasée.
— Non, non pas d’ambulance ! s’emporta l’ivrogne en gesticulant d’effroi comme s’il était promis à une sévère correction.
— Qu’a-t-il bu ? demandais-je à la vieille dame.
Sa réponse se révéla incompréhensible. Elle aussi était imbibée.
— Vous parlez français ? ajoutais-je. Pour toute réponse, j’eus droit au regard vide qu’un poisson jette au pécheur qui l’a sorti de l’eau.
Las, je levais la tête à nouveau, à la recherche d’une réponse. Une bruine épaisse nous tombait sur la tête, m’aveuglant un peu plus à chaque éclatement des gouttes dans mes yeux. Quelques pas mal assurés de plus nous rapprochèrent du domicile de cette personne. Je commençais à comprendre que jamais je ne serais à l’heure à ma réunion. Mes collègues devaient s’impatienter.
— Où se trouve votre maison Monsieur ? poursuivais-je.
Pas de réponse.
— Là, exprima son amie en tendant le bras.
À chaque pas, j’évaluais nos chances d’atteindre le but. Je devais me battre pour y croire.
— Nous n’y arriverons jamais, pensais-je. Je consultais ma montre, cela faisait vingt-cinq minutes que ce cas désespéré m’occupait. En passant près d’un restaurant, je ne pus que craindre que nous heurtions le monticule de poubelles qui barrait deux tiers du trottoir. Il s’échappait des cuisines une odeur de viande trop grillée et de sauce trop sucrée. Un haut le cœur vint s’additionner à mes tracas.
Comme prévu, l’homme trébucha sur l’un des sacs et manqua de nous entraîner dans sa chute. L’encombrante accompagnatrice bafouilla quelque chose en néerlandais.
— Je ne comprends pas. Mais aidez-moi à le redresser ! lui intimai-je. Ce n’est pas vrai, il bave à nouveau. D’autorité, je le forçais à se redresser.
Des passants nous croisaient en nous fixant sans bien sûr s’arrêter pour nous aider. Je voyais bien à la manière qu’ils avaient de nous regarder, qu’ils me croyaient hostile. Peut-être, étais-je, à leurs yeux en train de le conduire vers un distributeur de billets pour lui soutirer sa maigre pension.
— Vous pensez que je fais ça par plaisir ?! avais-je envie de hurler.
Avec brusquerie, le grand monsieur se tourna vers moi comme s’il n’avait plus besoin d’être supporté.
— Ce que vous faites là, c’est vraiment bien, Merci. me répéta-t-il au bord des larmes.
— C’est normal, de ne devez pas me dire ça de nouveau. laissais-je échapper de moins en moins convaincu.
— Non Monsieur, ce n’est pas normal, j’insiste.
Un instant, je crus qu’il allait m’embrasser. Il me donna une accolade à laquelle je ne m’attendais pas du tout. Cette main avec laquelle il m’appuyait sur l’épaule me fit presque mal.
— Il a de la ressource, me dis-je. Continuez de coopérer si vous voulez nous aider.
Il parlait bien français mais lui aussi avait un drôle d’accent. Je crus reconnaître le ton de sa voix.
Notre cortège continua sa route. Notre avancée se déroulait tout en douceur, un pied devant l’autre. La vieille dame très appliquée, les mains posées dans son dos continuait à ne servir à rien. Lui avançait comme un robot rouillé. À chaque déplacement, ses pieds quittaient à peine le sol. On eût dit un adolescent en charentaise.
— Lâchez-moi ! me hurla-t-il trois mètres plus loin, m’obligeant à me montrer plus ferme.
— Pardon ?
— Salaud ! poursuivi-t-il perdu dans son délire alcoolique.
Quel changement. Croyait-il en ce qu’il disait ou fallait-il tout mettre sur le compte de l’ébriété ? Son regard vitreux me transperça. Mes émotions se bousculaient. Ceci me rendait très nerveux, il fallait qu’on m’explique. Impossible de demander à cette vieille bique. Qu’aurait-elle pu répondre ?
Ne le prends pas personnellement, m’efforçais-je de me répéter. Si tu as décidé de faire une bonne action va jusqu’au bout.
— Laissez-moi, fichez-moi la paix.
— Monsieur, Je vous en prie, je vais vous laisser sur le trottoir.
— Arrête Jean–Marie ! finit par intervenir son amie.
Il se figea. De la main, je donnais l’impulsion pour poursuivre.
Continuant à soutenir cette carcasse désobéissante, je me dis qu’il n’avait pas une tête à s’appeler Jean-Marie. Dans son état, cette femme pouvait se tromper. Découragé, j’allais le laisser en plan et partir. Je me souvins que là n’était pas mon éducation.
Nous dépassâmes la rue dans laquelle se trouvaient les bureaux de mon rendez-vous. Avec les bras de cet homme devant la figure impossible de voir si le troisième étage du numéro 45 était éclairé. Mon fardeau se contractait, son énergie nous envoyait en sens inverse.
Mon dieu qu’il pouvait sentir mauvais. Quelle haleine, mais quelle haleine. Et ses vêtements quelle infection. Il lui fallait un bain de toute urgence.
— C’est bien par-là ? interrogeais-je en désignant une artère qui montait vers la droite.
— Oui, oui. répondirent-ils de manière collégiale.
La rue déserte et sombre paraissait aussi ennuyeuse que lui.
L’atypique bâtiment en brique qu’il m’avait désigné était de loin le plus imposant de la rue.
Enfin arrivés devant une porte en bois peinte en vert garnie d’un lourd heurtoir en laiton, le vieillard se raidit comme un chien de chasse et, plongeant la main dans la poche de son imperméable, du bout des doigts, me tendit un trousseau. Un geste trop hasardeux qui fit tomber le porte-clés au sol
dans un fracas sonore. Il finit sa course à quelques centimètres d’une bouche d’égouts. Je me pliai en deux pour m’en saisir. En mon for intérieur, j’espérais que si près du but ce type ne me dégringole pas dessus. Incapable de désigner la bonne clef, je dus les essayer une par une. Bien entendu seule la dernière s’avéra être la bonne. Après l’avoir introduit dans la serrure, j’entrais impatient d’en finir.
La porte s’ouvrit sur un hall sombre, à peine une petite lampe sur un guéridon éclairait-elle les premières marches de l’escalier attenant. Dans le fond, grâce à la lumière de la lune, je devinais une vaste salle surmontée d’une verrière art nouveau. Les murs se paraient d’un papier peint dont je décelais mal les motifs.
— C’est grand pour héberger un type tout seul... Zut, où est passée la vieille ? me demandais-je en cherchant l’interrupteur général. J’étais à présent plus inquiet pour cette bonne femme que pour le vieux monsieur qui, en terrain connu, semblait revivre. Il me quitta pour mettre son manteau au vestiaire, soudain bien plus mobile et alerte.
J’allais m’en aller, certain d’avoir été au-delà de mon devoir de citoyen lorsque j’entendis la voix de mon père me dire :
— Tu vas bien prendre un verre ?
— Pardon ?
Le vieillard éclata de rire en se passant la main dans les cheveux pour arracher de sa tempe une touffe grisâtre. Avec l’autre main, il retira la moitié de son front ou plutôt de ce qui l’en recouvrait. Une pâte compacte, aux teints beige et rose, une sorte de composite, un mélange de latex et de plasticine. Au rythme de son fou rire, il poursuivit son déshabillage facial.
— Ce n’est pas possible, c’est pas toi ? Demandais-je à l’ivrogne, le regardant retirer son postiche, sa fausse barbe et son excroissance nasale.
— Et oui... répondit-il avec des yeux à la couleur modifiée par des lentilles marrons mais dont la malice demeurait intacte.
— C’est pour une émission de télévision, une caméra cachée? Tu n’es pas ce type qui me bave dessus depuis une demi-heure.
— Et si, c’est moi.
— Surprise !!! Entendis-je derrière moi. Ma secrétaire, mes associés, mon fils et bien sûr ma femme aussi avec une énorme bouteille de champagne dans la main.
— Bon anniversaire mon chéri !!! me dit-elle en m’étreignant.
Le lustre en laiton s’alluma et dans une deuxième vague, je découvris une dizaine de mes amis les plus proches cachés derrière un rideau.
— Ce n’est pas vrai. ajoutais-je en tournant sur moi-même ne sachant qui embrasser en premier lieu.
Mon père retira sa gluante prothèse dentaire tout en serrant ma mère hilare dans ses bras.
— C’était toi cette vieille bique questionnais-je ? Pourquoi cet accent hollandais ridicule ?
— Vieille bique, je t’en prie. J’ai voulu créer un personnage, dit-elle en ôtant la perruque et les fausses dents dont elle s’était affublée. Son sourire me désarma.
— Et tous ces gens dans la rue ?
— Des figurants, des complices...
— Mais vous saviez que j’allais intervenir ?
— Enfin, bien sûr. C’est nous qui t’avons élevé ! rétorquèrent-ils narquois.
— Quelle paire de comédiens...Vous êtes dégoûtants leur dis-je avec tendresse.
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Image de Adlyne Bonhomme
Adlyne Bonhomme · il y a
Puissant, votre texte! Je vous mets un j'aime volontiers et vous invite à voter pour mon poème finaliste dont voici le lien:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

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Jarrié · il y a
Du plaisir à vous lire. texte de qualité.Peut-être voudrez vous connaitre l'issue de ma ''putain de nuit sur nouvelles GP Pritemps ? Bon dimanche.
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Geoffroy · il y a
Merci beaucoup, je vais aller voir :-)
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Keith Simmonds · il y a
Une belle œuvre bien écrite et réussie ! Mon vote ! Une invitation à lire “Mon Amour” qui est en FINALE pour le Prix Saint-Valentin 2018. Merci d’avance et bonne soirée!
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mon-amour-36

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Geoffroy · il y a
Merci ! j'y vais tout de suite
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Joëlle Brethes · il y a
"Test" réussi !!! Les parents ont donc pu constater que leur éducation avait porté ses fruits ;-)
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