Sur ordonnance

il y a
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J'avais quinze ans à la publication de mes premiers textes. Ais je beaucoup changé depuis ? Sans doute, bien plus cynique, bien plus d'aversion pour le déballage de grands mots savants pour rien  [+]

Antoine s'appuyait sur sa canne en serrant la main du médecin :
« Passez le bonjour à madame, fit le généraliste
- Je n'y manquerai pas, sourit le vieil homme »
Ses quatre-vingt-dix-sept ans d'existence avaient laissé une cruelle empreinte partout sur son corps : ses larges paumes sèches agrippant le pommeau mordoré, son front balafré par les années, impitoyables fossoyeuses de ses joues, son dos brisé par le poids du temps, il quittait le cabinet plein de ces gentils vieillards tous un peu pareils mais pas tout à fait identiques dont il détestait admettre faire partie.

Entre son coude et ses côtes, l'enveloppe cachetée du docteur se froissait au rythme régulier de sa respiration. Il traversa la rue et atteint la pharmacie la plus proche. Un crachin infernal mouillait la chaussée devenue un miroir pour toute la grisaille des immeubles, la laideur des faces fermées et la lumière verte de l'enseigne pharmaceutique. « Devantures mensongères ! Publicités odieuses pour des médocs inutiles ! Foutaises de matassin ! »pensait-il en longeant la vitrine de la boutique à placebos. Cela faisait longtemps que ses rhumatismes lui avaient fait perdre toute confiance dans les cachets que le charlatan en belle blouse lui prescrivait à chaque fois avec plus de sérieux.
Il s'avança jusqu'au comptoir et se présenta à une jeune femme teintée blond platine délavé, si grasse que les coutures de sa blouse semblaient s'imprimer dans les replis de ses bras. Elle marmonna de vagues salutations sans lever les yeux vers son client et tandis machinalement le bras, attendant le bout de papier sacré :
« B'jour, c'pour quoi m'dame ?
-Voyez donc l'ordonnance madame. »
La voix rauque et grave la surprit et ouvrant à demi ses épaisses paupières de pachyderme aseptisé fardées de vert pomme, elle dévisagea un instant le vieil homme et rumina :
« Ah m'sieur, donnez-moi ça »
Elle lui tourna le dos et traîna les pieds vers ses réserves. Comme à son habitude, Antoine observait les dernières crèmes et produits anti moustiques « révolutionnaires » dont la publicité vantait les mérites entre Des chiffres et des lettres et Questions pour un champion. Il ne voyait plus très bien mais regardait toujours attentivement les compositions de ces lotions en attendant le retour des vendeuses d'espoir en pilules. Et encore, ça ne s'achète pas vraiment, l'espoir... Il avait beau ne pas entendre grand chose non plus, ses appareils l'aidaient bien, et le pauvre homme fit un bond en entendant le cri strident des pharmaciennes dans l'arrière-boutique. « Bien, ça doit être une souris ou un cafard. Il est grand temps qu'elles découvrent la vie ces gamines là ». Une femme, plus vive et courtoise, accourut :
« Excusez ma collègue monsieur, là, voici vos cachets dans ce sac et dans le petit juste ici, il y a la dose spéciale demandée par le médecin, tout est déjà payé par son intermédiaire, merci monsieur ».
Elle parlait avec empressement, sans s'arrêter, si bien qu'il ne comprenait pas tout ce qu'elle racontait, mais il sentait qu'elle était gênée, de cette gêne naturelle qu'ont les gens en croisant quelqu'un de différent, de marqué ou condamné par sa maladie. Il la remercia et sortit.

Il rentra chez lui, d'un pas lent. Sa hanche le faisait atrocement souffrir, et sa canne, celle que sa femme lui avait offert pour son dernier anniversaire, ne le soulageait plus. Le médecin lui avait confirmé ce qu'il savait déjà, son état avait empiré depuis les trois derniers mois.
Il passa la porte de son pavillon et vit son épouse assise sur un fauteuil, le sourire aux lèvres, ses yeux pétillants derrière ses lunettes, le chat gris sur les genoux. Il aimait ce chat, une vieille bête au caractère bien trempé qui crachait, griffait, tempêtait sur tout le monde. Tout le monde sauf Madeleine, son épouse adorée, parce qu'en ange de douceur et de bonté, personne ne pouvait ne pas l'aimer. Le félin s'était tant attendri qu'il est devenu affectueux avec Antoine. Il l'accueillit en frottant ses flancs duveteux contre sa jambe maigre. Il l'aimait bien, ce vieux grincheux.

Sur la table de la cuisine, Antoine déballa tous les médicaments, se disant que décidément, il en avait beaucoup trop et que les cachets miraculeux du médecin s'ils étaient vraiment efficaces, étaient les bienvenus. Ses douleurs dans le dos ajouté à son endurance toujours plus faible le forcèrent à s'asseoir. Le chat s'installa face à lui. Les doigts crispés sur ses lunettes, il lit la notice :
« Alors ça se prend d'un coup, avec un verre d'eau ? Trois pilules sont recommandées pour un effet certain et rapide. Garanti sans douleur. A prendre de préférence le soir au coucher... »
Il continua un instant sa lecture intérieurement puis s'adressa au chat :
« Bien ! Nous prendrons tout ça ce soir, d'accord Pépère ? »
Le petit félin cligna des yeux. Ils avaient cessé de compter le nombre de surnoms que Madeleine lui avait donné, et « Pépère », qu'Antoine avait trouvé parfaitement ridicule, était le dernier en date. Il fit un bond d'une souplesse délicieuse et alla minauder aux pieds d'Antoine pour obtenir sa pâtée.

Le lit était froid, l'édredon lisse et glacé. Il frissonna en se glissant entre les draps. Il avait longtemps refusé que le chat dorme sur le lit, mais Madeleine avait insisté jusqu'au bout et lui avait craqué. Le voilà qui saute, masse chaude et élastique, entre les deux oreillers.
Sur la table de chevet, la lampe reste la dernière source de lumière. A son pied scintille un verre d'eau et une plaquette métallique. Entre ses doigts noueux, trois pilules blanches rosées qu'il s'amuse à faire tourner. De son autre main, il saisit le verre. Il souffle un grand coup, puis avale tout en une gorgée.
« Dans deux heures, ça aura fait effet, Pépère. C'est formidable, la science moderne, ça rend tout plus rapide. »
L'ampoule grésille puis s'éteint. Il hausse les épaules, un os craque, il grimace. Dans sa main, le verre a disparu, il caresse maintenant du bout des doigts les cheveux glacés de Madeleine et son visage pâle figé dans cet éternel sourire. Il ne sent plus ses pieds, juste un froid qui remonte le long de ses jambes, court vers sa poitrine battante.
« J'arrive Madeleine, tout près, tout près de toi, bientôt tous les deux, enfin, Madeleine. »

Sur sa poitrine immobile et roide, le chat dort toujours.
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Marie · il y a
Miss Free l'a très bien dit : un texte glaçant et très émouvant. Votre maturité est tout à fait étonnante. Je vous encourage vivement à poursuivre dans la voie de l'écriture.
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Dolotarasse · il y a
Partir ensemble ! Le souhait des vieux couples....
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JadeGo · il y a
C'est tristement vrai... Merci de votre lecture
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Miss Free · il y a
glaçant et à la fois émouvant.
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Utilisateur désactivé · il y a
Vous avez su bien maîtriser votre plume dans cette nouvelle pleine d'émotion, en nous l'a faisant partager.
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JadeGo · il y a
J'en rougis, merci
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Dizac · il y a
Beaucoup aimé lire ce texte pétri d'amour.
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JadeGo · il y a
Merci^^
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Soledad · il y a
Un texte très courageux qui me raconte la difficulté de vieillir, les choix cruciaux, le désir de rester ensemble, le passage à l'acte définitif. Bravo
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JadeGo · il y a
J'aime me frotter à certains sujets plus sérieux, plus durs. Ce qu'il en ressort est parfois intéressant, à défaut d'être joyeux. Merci de votre commentaire
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Maimai · il y a
Non, trop triste!
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Patricia Burny-Deleau · il y a
C'est fort et tellement prenant ! On assiste à un suicide assisté et on se réjouit pour le héros . Le chat sera bien seul !
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JadeGo · il y a
Je lui trouverai une nouvelle famille ;)
Merci de votre lecture !

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Merci pour lui ! :-)
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Louise Calvi · il y a
A chacun son choix. Merci pour cette histoire d'amour éternel
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JadeGo · il y a
C'est à moi de vous remercier d'être passée !
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Moeun Touch · il y a
Une très belle histoire. Très belle narration. Une plume mûre, bravo.
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JadeGo · il y a
Votre commentaire me flatte.... J'en rougis ^^

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