Sur le vif

il y a
6 min
505
lectures
23
Qualifié

J'aime jouer avec les mots et leurs sonorités, et m’essayer à différentes formes littéraires. Ma tendance à user de pirouettes en tous genres, jongleries sémantiques et contorsions lexicales  [+]

Image de Hiver 2021
Cent fois je suis venu là face à lui, cent fois j’ai reculé. Repoussant le moment de lui mettre le grappin dessus. Un geste suffirait. Secouer ma volonté, me faire violence. Jusque là je me suis retenu, ne voyant pas d’intérêt à la capture. Ce matin j’ai changé d’avis.


Le vent se lève, un goéland argenté se signale, ma main tremble. Une brève hésitation au moment de conclure, un picotement dans le poignet, la nuque raide, le buste sous tension. L’aube se fait une place parmi les loupiotes des chalutiers sur le retour. J’ignore lequel de nous deux est le plus à vif et cette pensée m’arrache un sourire. J’appuie sur la détente, scellant le sort du principal suspect. Mon suspect. Le coupable, oui. Lui n’oppose aucune résistance, comme résigné. Aurait-il pu en être autrement ? M’occuper de lui sur le champ m’effleure l’esprit. Le cuisiner, lui tirer les vers du nez, là, sur les lieux du crime. En faire une affaire personnelle. Je préfère le livrer aux autorités sans attendre, l’expédier dans un endroit sécurisé. Bien sûr qu’il s’agit d’une histoire entre lui et moi, je ne suis pas dupe. Je soupire et ferme les yeux jusqu’à être certain qu’il s’est éloigné pour de bon. Le goéland s’est trouvé des copains, je me concentre sur leurs cris. Quand mes paupières s’entrouvrent à nouveau, les nuages ont pris leurs aises au-dessus de l’océan. À la fougue des vagues, je me souviens que c’est la période des grands coefficients de marée. Sur une butte surmontée d’une pierre plate, un photographe amateur a installé son matériel. Un siège pliable en tissu rouge, un téléobjectif généreux, un trépied. En voyant ses mains libres, je ne peux m’empêcher de nourrir un ressentiment soudain à l’égard de l’inconnu. Seul, habillé d’un épais manteau dont la capuche se soulève avec le vent, il se tient à bonne distance des eaux démontées. Des précautions qui me hérissent le poil.


Il n’y a aucun soulagement, seulement le sentiment du devoir accompli. Passer à autre chose, ne plus revenir sur cette plage maudite. Oublier son forfait, ne pas le laisser reprendre son trafic ni donner de crédit à ses successeurs qui se hâteront de prendre la place. Promis. Je tourne les talons tout en repensant à ce qui m’a poussé à passer à l’acte. Cet entrefilet dans le canard du coin. Un appel sans ambiguïté de quelques lignes. Lu et relu jusqu’à le connaître par cœur. À la fois coup de poignard et coup de fouet. L’occasion de régler mes comptes, d’effacer l’ardoise. Justine m’a encouragé en silence. Elle, l’ardoise elle l’a changée depuis longtemps, à la benne avec les craies et les éponges, compteurs à zéro. Je longe la dune coiffée de plantes en danger, encerclée d’une clôture de bouts de bois courts qui forment des pieux la mettant à l’abri des piétinements. Passé le petit escalier aux marches branlantes, je hâte le pas. Justine m’attend pour le café. La voiture est garée sur le parking cabossé par les racines des pins qui se sont rebiffés, n’ayant que peu apprécié le bitumage de la mairie. Alors c’est la fin ? Nos chemins se séparent ici ? Au fond de moi, je sais que les choses ne sont pas si simples. Après tout, le soleil continuera à se lever au-dessus d’autres mers, bousculant d’autres horizons, par delà les plus hauts sommets, les plaines, emportant l’obscurité des forêts, transperçant les brouillards. Ce spectacle hypnotique du jour naissant se produira ailleurs. En claquant la porte de la voiture, je n’imagine pas qu’un sentiment de culpabilité me hantera jusqu’à me ramener sur les lieux deux jours plus tard. Je venais pourtant de stopper une drôle de cavale, routinière. Cette nuit-là, agité d’un mauvais sommeil je suis pris de remords. L’impression d’avoir brisé un pacte tacite de non-agression. Bien sûr qu’il m’a fait face sans interruption pendant deux ans, puissant et majestueux, ravivant mes plaies en toute impunité. Sa culpabilité ne fait aucun doute. Mais il est toujours demeuré muet et a passé son chemin sans un regard. Je me retourne entre les draps autant de fois que je me pose la question : et si c’était moi le traitre ? Je sens parfois la main de Justine caresser mon dos, son souffle apaisant dans ma nuque, flairant que quelque chose cloche. Je ne lui ai pas révélé ma prise du jour. Le verre d’eau au milieu de la nuit ne change rien. En un fragment de seconde j’ai scellé son avenir. Présumé coupable et condamné chez lui, au-dessus de l’océan. Il sera jugé en toute objectivité, là n’est pas le sujet, mais ne me suis-je pas fait justice moi-même ? Alors que j’avais résisté au cours de ces deux années d’affrontement matinal. Lâche et égoïste, voilà ce que j’étais.


Nauséeux, je reviens dès le surlendemain. À la même heure, sur le même parking abîmé, à l’abri du même arbre. Et je vois. Mon passé défiler. José, mon grand-père marin pêcheur. Un taiseux, grognard sur les bords. Avec ses paluches immenses il remontait un à un ses casiers tout en me livrant une infime partie de ses secrets. Les habitudes des poissons, les gisements à préserver, les changements d’humeur des flots, le rafistolage du rafiot, la concurrence des étrangers. En mer il était inarrêtable. À terre il se montrait avare de mots. Tout l’inverse de ma grand-mère, Anita. Dans ses yeux bleus immenses, mon grand-père a trouvé des similitudes avec l’océan, on y lisait avant tout l’amour pour l’homme de sa vie. C’était une artiste peintre. Entre la jetée et leur maison, elle a aménagé son atelier à ciel ouvert. Un bout de terre que personne n’aurait osé lui contester. Pas même les oiseaux. Là, elle a peint l’océan un nombre incalculable de fois. Petit, elle m’a enseigné les nuances, la valse des saisons, les couleurs, l’effet des marées sur la lumière. Plus tard j’ai compris qu’elle peignait tout son amour pour José. Ces deux-là partageaient une fascination féroce pour les levers de soleil. Ce moment de naissance pur, vierge des morsures du temps, préservé des scories du bruit. Défait des ténèbres, victorieux sur la nuit. J’ai vite été gagné par cette fièvre. Guetter l’apparition du soleil ou des premières lueurs du jour, fébrile, les yeux écarquillés de peur de rater l’instant. Quand mon père m’a offert un appareil photo, la révélation a été immédiate, comme si l’objet constituait le chaînon manquant. Voilà ce que je ferai de ma vie, photographe.
Je vois tout ça et plus encore.


Comme Anita, je suis longtemps venu admirer l’océan sur la plage de mon enfance, tenter d’en retranscrire sa condition, sa force, sa fragilité. Une quête perpétuelle en forme d’hommage à mes aïeux emportés trop tôt par la maladie. Tout ce qui m’anime y est. Les luttes entre goélands et poissons, le combat des embarcations au creux des vagues, l’acharnement du vent à sculpter le ciel, à dompter les nuages, la course lente du soleil pour s’imposer à l’horizon, l’avancée du sable et les plantes qui revendiquent un acte de résistance en peuplant le flanc des dunes. La vie, la mort, rien n’est joué d’avance. Tout ce que j’exècre est absent. Le parfum des crèmes solaires, les touristes bronzés, les sportifs endimanchés qui roulent des mécaniques, les vendeurs de sucre et de graisse. Les bateaux trop gros, trop beaux, trop bruyants, refaits, maquillés, superficiels.


Contrairement à la promesse faite après la capture, je reproduis mon manège chaque matin pendant près d’un mois. Les poings serrés au fond de mes poches, me gardant de toute récidive, j’accomplis toujours la même ronde sur le sable. Aussi coupable que celui que j’ai livré aux autorités. Des pensées tourmentées me trottent dans la tête. Je me suis octroyé le droit de l’emprisonner, m’entêtant à lier son destin au mien, je me le suis accaparé alors que d’autres ont une histoire avec lui. Je repense à l’inconnu à l’appareil photo monté sur un trépied, je ne l’ai pas revu. Fuir ou poursuivre le pèlerinage en quête de rachat, je m’enferre dans ce dilemme. Les jurés y trouveront peut-être des circonstances atténuantes. Le résultat ne peut que m’échapper désormais, la machine est enclenchée, la mise en examen assurée. Je l’ai condamné à perpétuité, figé pour l’éternité. Bientôt on m’invitera à la barre. J’imagine mon témoignage entrecoupé par les interrogations des membres du jury. L’évocation de la lumière confondante, les griffures à l’âme, les coups de poing dans le ventre, les entailles du passé. Le message est arrivé après des semaines de face-à-face tendus, à armes égales. Une vibration ténue dans ma poche. Une convocation tout juste aimable sur l’écran.


Au fond de ma valise, quelques albums et, enfoui dans une serviette, mon téléphone. Coupé après le dernier sms de Justine. Je sais que cela fait partie de la solution. Me priver de la tentation. Trois heures de train plus tard suivi d’un long trajet en taxi sur des routes sinueuses, j’arrive dans un coin de campagne magnifique, recroquevillé sur lui-même comme pour mieux protéger ses trésors. Les témoignages des acteurs précédant le verdict seront recueillis dans une salle voutée restaurée avec goût. Il ne fallait pas que cela ressemble à un tribunal. Elle me paraît pleine comme un œuf. Dehors la nuit entame son œuvre et les évènements s’enchainent. Des regards animés, bienveillants qui me poussent vers une large scène au milieu de laquelle trône un pupitre un peu perdu. Les flashes nourris laissent présager que l’assistance est informée. J’ignore ce qu’il faut en penser. Les autres, trois femmes et deux hommes, me suivent comme mon ombre. Nous avons échangé trois mots à peine avant de fendre la foule. Il n’y a pas de coulisses, une jeune femme nous propulse au milieu du public par l’arrière-salle. Des chuchotements, des rires, des mains qui claquent, hésitantes, puis une acclamation. Terriblement gênant. Ces gens ne savent rien de la souffrance qui me mène devant eux. Il se murmure que le verdict va précéder les témoignages. Curieux. Le Président du jury se lève, tapote le micro, se racle la gorge, et lâche les résultats dans un souffle avant même que le bruit s’éteigne.


Vainqueur, déclaré vainqueur. Ma photo a séduit le jury. Ce cliché hors du temps, sans titre, envoyé à la va-vite ce fameux matin. Une lucarne sur la vie, sur la mort. La capture de l’éclosion du jour. Fidèle en tous points à cette journée d’automne deux ans en arrière. Lumière, conditions météorologiques, couleurs identiques. Et dans un coin, presque hors cadre, le bout de jetée de ma grand-mère. Témoin immuable des retours de pêche. Et de cette aube funeste. L’instant, deux longues secondes, durant lequel j’ai lâché la main de Léana, disparue à jamais sous un rouleau un peu plus musclé que les autres. Une inattention coupable pour être sûr de capturer les plus beaux atours du jour naissant. Ce foutu jour naissant qui a enterré mon bébé.


De retour à la maison, je m’empresse de foncer à la plage. Justine sur mes talons, essoufflée. Serré contre mon cœur, dans la poche intérieure de ma parka, le précieux sésame. Un papier au format riquiqui qui m’ouvrira quelques portes. Il remplace à cet endroit mon smartphone pour un dernier face-à-face à mains nues.
Justine avance à ma hauteur, hésitante. Elle palpe son ventre.
Une rondeur à peine perceptible. Ai-je rêvé ?
Et un sourire en guise de réponse.
23

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !