Sur le mercure de la rivière

il y a
5 min
735
lectures
377
Finaliste
Jury

Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux ... [+]

Image de Grand Prix - Hiver 2022
Image de Nouvelles

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Dernier mercredi d'octobre, dix heures. Elle ouvre le portail. La pluie est sur la ville. Impalpable. Grise. Le trottoir est ciré d'un noir de poix. Elle émiette le mica bleu d'une tête d'hortensia fané. Dans sa boîte aux lettres, éclatent les catalogues publicitaires. Trois lettres y sont noyées. Deux courriers administratifs. Elle les repose dans la boîte. Elle regarde la troisième : son cœur se dilate, elle repousse le ciel. Jambages longs et lents : inconnus, mais dans le cercle de la flamme, comme un sceau maçonnique : « 88 Vosges ». Respirations verticales ! La molle dérive des heures ordinaires est avalée par le tourbillon du cyclone. Elle a passé le week-end dernier dans les Vosges.

Elle n'ouvre pas encore l'enveloppe. Fait durer l'attente. Elle pose le regard sur la haute écriture aux élans de feux de ronces et elle reçoit au cœur les mille battements d'ailes d'un immense volier d'oiseaux. Elle n'était allée assister à ce colloque sur la sémiologie que pour le bonheur de retrouver sa montagne des Vosges.

Et elle l'avait rencontré.

La leçon de clavecin de sa fille va se terminer. Elle monte dans sa voiture. Elle pose la lettre devant elle. Paradoxe du vif et du ralenti : celui qui écrit comme il marche. Sa longue silhouette surgit, la bouleverse, l'épanouit. Et puis sa voix. Vosgien, il avait vécu sept ans à Montréal. Et ces deux accents mêlés, n'ayant laissé l'un sur l'autre qu'une buée de leur armure, la troublaient hautement. Elle entend encore le froissement de ses mots dans son oreille. Elle se sent rougir.

Une poudre d'eau souillée recouvre le pare-brise. Doucement, elle quitte le trottoir, elle descend la rue Vincent Auriol. Elle savoure, avec une pointe d'appréhension, le mystère d'une lettre close, comme on goûte une nourriture exotique : avec curiosité, tous les sens en alerte. Elle oublie la pluie grise sur Charleville. Elle rit, au grand large de la joie. Elle retrouve l'extase et le vent frais des chemins vosgiens. Le colloque s'était achevé à midi. Ils avaient continué à échanger, ardemment. Il l'avait invitée à rester. Peut-être lui envoyait-il cette étude d'Umberto Eco dont il lui avait parlé ? Boulevard de Béthune, elle trace son double sillon entre deux rangées d'arbres ronds aux cosses laides. Elle palpe l'enveloppe. Trop peu d'épaisseur pour qu'il s'agisse d'un document.

Peut-être a-t-elle oublié quelque chose ? Elle oublie toujours quelque chose dans les lieux qu'elle aime. Justement, ce caillou aux strates de couchant griffées d'argent. Elle aime ramasser, comme des trophées, ces choses des chemins. Ce sont ses images vivrières : caillou, écorce, bogue... Elle aime, pendant ses cours, plonger la main dans ses larges poches pour y palper ces offrandes ordinaires et retrouver les pentes tendres, les chemins creux. Peut-être a-t-il écrit : « J'ai ramassé votre caillou du crépuscule, je vous le garde... »

Elle longe la Meuse sans la voir. Les pneus font leur chuintement étouffé sur la route mouillée. Ou peut-être qu'il lui écrit pour nommer l'arbre qui les avait éblouis dans la forêt. Un long sapin aux branches taciturnes était surhaussé de la ramure frissonnante d'un arbre d'automne. Bouclier de bronze vert auréolé d'argile rouge et de cuivre sonore. Chaque branche croissait, s'accroissait, se surpassait de la pourpre violente de l'autre, ruisselant derrière. Elle avait demandé quelle essence d'arbre c'était, mais il n'avait pas su répondre. Peut-être a-t-il cherché et trouvé ; alors il lui écrit pour lui dire : « Cet arbre qui nous a éblouis, c'était un hêtre... Ou un charme... »

Elle enjambe la Meuse par le pont des Dames. La circulation y est ralentie. Ils avaient poursuivi leur ascension quand de toutes petites graines de neige étaient arrivées. Elles voletaient, lentes et glacées. À mesure qu'ils étaient montés, les semailles hivernales s'épandaient à larges poignées. Ils allaient et la neige les accompagnait.

Ils étaient arrivés devant la Pierre Kerlinkin. Immense. Dressée dans ses strates verticales. Ils venaient de dépasser la haute futaie. Ils avaient atteint le sommet. Et la neige volait, douce et ronde ; légère. Elle regardait les cristaux allumer ses cheveux.

Elle passe devant l'hôtel de ville et s'engage rue des Hautes. Devant le rocher, ils avaient joint leurs mains et doigts liés, paumes ouvertes, ils avaient fait une grande coupe que la neige tapissait de pétales de dahlia blanc. Et elle était délicieuse, la chaleur de ses mains mêlée aux piques froides. Noces blanches. Fêtes silencieuses. Ils avaient bu dans la coupe de leurs mains.

Alors, elle sait. Elle hésitait encore, elle n'hésite plus. Cette lettre, que serait-elle d'autre qu'une parole d'amour ? Il a écrit, elle en est sûre et frissonnante encore de son baiser, il a écrit pour lui révéler son amour !

Comblée, elle file dans l'avenue d'Arche. Glorieuse remontée : toute l'onde verte, jubilatoirement traversée au rouge ! Il a dû l'écrire ! « Je vous aime » : un, deux, trois feux...

Près du rocher, s'étaient liés. Debout. Reliés lentement. Et le plaisir évasé avait agrandi ses cercles aux lentes cadences jusqu'à l'envol. Ils ne gémissaient pas dans l'amour. Ils respiraient à amples souffles hauturiers. Jusqu'à l'ultime, infini. Cri déployé dans le silence astral. Et le corps irrigué de plaisir, à bout de vol, s'immobilise et demeure à l'aplomb du bonheur. Le cœur s'arrête, bascule, chute en abîme et ses longs échos remontent en couronne dans sa gorge. Ses mains autour de ses poignets avaient pulsé longtemps leurs battements fous.

Ils étaient rentrés. Ils s'étaient quittés devant la porte de son hôtel. Elle n'avait pas ouvert sa porte. Elle se méfie des chambres d'hôtel. Des maladresses des corps enfermés dans des chambres inconnues. Elle sait la mesure des êtres et la sienne. Elle sait que l'amour marche sur un fil et ce funambule éblouissant pourrait vite se transformer en pitre. Elle l'avait quitté sans regret, du bonheur plein les bras, mais lui ?

Lui, qu'en avait-il pensé de cette dérobade ? Une femme qui s'abandonne dans la forêt et qui joue les vertueuses au retour, comment l'appeler ? Et brusquement, son exaltation chavire, prend l'eau de toutes parts, gîte comme un vaisseau chargé de pierres. Ce n'est plus parole d'amour, ce sont des insultes. Des mots comme des gifles. Des mots qu'elle n'ose écouter, écrits pour humilier. Blesser, peut-être.

Elle remonte la rue Dubois-Crancé, le cœur en débandade. Sa fille l'attend déjà sur le trottoir. L'enfant monte dans la voiture.

— Madame Aubert est contente de mon travail. On va à la bibliothèque, Maman ?

De la rue Madame de Sévigné à la place de la Cité, plus d'hypothèses ! Interdites, les hypothèses. Elle a fait le tour des possibles. La lettre est là, toujours close. Elle regarde une fois encore, son nom tumultueusement cadastré. Elle se met à trembler. Une angoisse terrible et délicieuse lui noue la gorge. Dans la bibliothèque, la petite fille s'en va choisir ses livres. Elle, elle se dirige vers le guéret de la Tour, au-dessus de la Meuse. Elle regarde couler la rivière. Elle ouvre, très lentement, la longue enveloppe. Lentement, sans la déchirer. L'ongle glisse sous la languette qui se décolle. Pourtant, elle ne sort pas la lettre de l'enveloppe. Qu'aurait-elle à offrir de plus exaltant que cette heure qu'elle vient de vivre ? Quels mots pourraient l'émouvoir plus que tous ceux qu'elle a imaginés ?

La lettre s'échappe de ses mains. Prise par le vent, rabattue par la pluie. Elle se pose sur le mercure de la rivière. Elle tournoie, dérive, dépasse trois cygnes nés ce printemps. Ils ont encore le duvet ocre des petits. Elle regarde la Meuse. Elle la trouve belle. La petite fille vient la chercher avec ses livres. Elle lui prend la main. Il est onze heures. C'est le dernier mercredi d'octobre.
377

Un petit mot pour l'auteur ? 161 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Pierre-Yves Poindron
Pierre-Yves Poindron · il y a
Très beau texte. Comme j'aime cette idée de ne pas lire la lettre ! Bravo.
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
C´est vraiment gentil à vous
d´être passé, Pierre-Yves.
Ça me touche sincèrement.

Image de Olivier Descamps
Olivier Descamps · il y a
La lettre aux semelles de vent... Très belle histoire, Mome. Bonne finale !
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Et un joli clin d'oeil à Arthur... Merci d'être passé, Olivier et au plaisir de vous croiser à nouveau au gré des mots.
Image de Felix Culpa
Felix Culpa · il y a
Bonne finale Mome de Meuse. Mes 5 voix !
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Merci d'être passé, Félix. Je vous souhaite une belle journée.
Image de pierre Allart
pierre Allart · il y a
Votre nouvelle ne peut pas rester lettre morte ...
Avec mon soutien.

Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
J'adore l'humour de votre commentaire. Merci, Pierre.
Image de Sandra Dullin
Sandra Dullin · il y a
J'ai aimé ce personnage sur un fil entre le passé et le présent et cette enveloppe fermée qu'elle hésite à ouvrir...
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Merci pour ce ressenti, Sandra. Au plaisir de vous croiser à nouveau au gré des mots.
Image de JH C
JH C · il y a
Très beau. Tout mon soutien :)
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
C'est vraiment très gentil à vous. Merci JH
Image de Isabelle Payan
Isabelle Payan · il y a
très beau récit, très belle plume, on aimerai rattraper cette lettre et en découvrir le contenu, mais le mystère c'est bien mieux.
Toutes mes voix, en vous souhaitant une belle finale.

Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
J'apprécie vraiment votre sympathique message, Isabelle. Je vous souhaite une belle journée.
Image de Brigitte Bardou
Brigitte Bardou · il y a
Qu'il est beau, ce texte, tout de poésie et de finesse ! Je vote avec enthousiasme !
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Merci Brigitte. Je suis touchée par votre chaleureux soutien. A bientôt au gré des mots.
Image de Rachel H
Rachel H · il y a
Bonne chance pour votre nouvelle avec mon soutien total.
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
C'est vraiment gentil à vous Rachel. Je vous souhaite une belle journée.
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Belle histoire subtile et ciselée empreinte de sensualité. Tout mon soutien en finale.
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
J'apprécie sincèrement votre soutien, Fred. A bientôt au gré des mots.

Vous aimerez aussi !