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Sur le fil du silence

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Adeline Relmo

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Mil était assis au premier rang. Il observait chaque détail, concentré sur le moindre faux pas de son fils. Seti était vraiment un petit garçon hors du commun. Il avançait sur le fil comme s'il s'était agi d'un simple muret, les yeux rivés sur une petite étoile jaune dessinée sur le socle qu'il devait atteindre. Lorsque l'enfant, après maintes pirouettes, posa le pied sur la petite plate forme circulaire, les quelques personnes du cirque assises sur les gradins firent une chose des plus étranges : ils levèrent tous la main gauche et adressèrent un grand sourire au petit saltimbanque. Une personne étrangère, qui aurait assisté à la scène, aurait sans conteste été surpris par cette réaction pour le moins inattendue. Pourquoi diable ces gens n'applaudissent-ils pas ? Aurait-elle pensé. Mais ce geste de la main général sembla combler Seti, qui salua et sauta à terre, un large sourire peint sur le visage. Un clown blanc le remplaça sur la piste, et des rires se mirent à fuser. Mil prit son fils sur ses genoux. Il ne le félicita pas, et se contenta d'épousseter affectueusement son costume pailleté d'un revers de la main. Il était fier de son garçon. Seti était décidément doté d'un équilibre hors du commun, et d'une aisance si déstabilisante ! Un jour, il serait certainement un très grand fil-de-feriste, le meilleur, peut-être.

Comme chaque soir depuis pas mal d'années maintenant, le père et le fils dînèrent en tête à tête dans leur roulotte. La lumière d'automne dessinait de petites perles dorées sur les couverts, et elles se reflétaient dans les yeux des deux saltimbanques. Seti les observait d'un air contemplatif, un air que Mil connaissait bien. Il aurait aimé savoir à quoi rêvait son garçon dans ces instants immobiles, ces minutes figées sur le fil que le temps déroulait sous leurs pieds. Ils ne se couchèrent pas tard ; dans quelques jours aurait lieu la première représentation, et ils ne devaient pas accumuler trop de fatigue.

Le lendemain matin, Seti, qui n'avait pas eu très faim au petit déjeuner, arriva un peu en avance sur la piste pour pouvoir mettre au point une figure qui lui était venue à l'esprit dans son sommeil. Il était très inventif, et il ne se contentait jamais d'appliquer tout ce que son père lui apprenait, il aimait créer. Mil le réprimandait parfois car il avait une certaine tendance à prendre des risques, mais bien souvent il le laissait faire. Il lui faisait confiance.
Les rayons tièdes du soleil matinal semblaient frôler la toile du chapiteau, et les ombres commençaient à se dessiner sur le sol sablonneux.

A l'instant où il posa un pied sur le fil, le garçon crut percevoir un mouvement dans les gradins. Il pensa que son imagination lui jouait des tours, car il n'y avait en général à cette heure jamais personne d'assez vaillant pour répéter, mais lorsqu'il observa à nouveau l'endroit vers lequel il avait cru voir quelque chose, il fut surpris d'apercevoir une petite fille, allongée dans une position étrange, entre deux bancs. Il hésita : s'il allait la voir, il perdrait du temps pour la préparation de son numéro... mais la petite fille l'intriguait, elle paraissait très agitée et restait couchée sur le sol. Il sauta à terre, et s'approcha d'un pas ferme. Il n'appréciait guère en général qu'on empiète sur son territoire !

Il ne s'attendait pas à ce qu'il découvrit. La fillette avait les yeux vitreux, et Seti eut un mouvement de recul lorsque leurs regards se croisèrent. Il comprit que quelque chose n'allait pas. Le bras droit de la petite fille formait un angle qui lui sembla anormal. Des tremblements agitaient son petit corps fragile. Seti aurait voulu crier, appeler à l'aide, mais le silence qui dormait au creux de ses oreilles, pas plus que d'habitude, ne daigna le libérer quelques instants, et les sons qu'il produisait, sans pouvoir les entendre, étaient incohérents, décousus. Il n'aurait jamais eu assez de puissance pour se faire entendre jusqu'aux roulottes. « Maudite erreur de fabrication ! » pensait-il souvent. Mais rien ni personne ne semblait pouvoir rectifier le tir. Il avait l'impression à cet instant d'être un chanteur qui se serait réveillé aphone au matin d'un concert.
Il ne pouvait pas laisser seule la fillette : si elle bougeait encore elle risquait de tomber ! Un mouvement un peu trop vif sur la gauche l'aurait fait chuter un rang plus bas. Seti se sentit piégé, il ne savait plus quoi faire. La panique le gagna peu à peu. Il n'osait pas déplacer lui-même la petite fille, son père lui avait toujours dit de ne jamais essayer de bouger le corps d'une personne inanimée ou incapable de se lever. Il s'assit sur un banc, submergé par la peur. Des idées tourbillonnaient à toute vitesse dans son esprit, et le fil de sa pensée commença à s'embrouiller. Son père ne serait pas là avant une bonne vingtaine de minutes, et il ne savait pas si la fillette pourrait tenir jusque là. Son imagination enfantine filait à toute vitesse. Que se passerait-il si on le trouvait devant son corps inanimé ? Croirait-on qu'il l'avait tuée ? Les gens du cirque, malgré leur enthousiasme face à ses performances sur le fil-de-fer, paraissaient souvent le suspecter dès qu'un problème survenait au sein de la petite communauté, sans jamais oser l'exprimer devant son père et lui, car Mil en imposait par sa carrure et il exerçait une certaine influence sur les autres. Mais Seti n'était pas dupe, il était doué d'une très grande lucidité pour son âge. Dans le milieu du cirque les superstitions allaient la plupart du temps bon train. Il ne le savait pas, mais le vieux dresseur de fauves, Giuseppe, disait toujours « Il n'est pas net, ce gamin, moi les mômes qui parlent pas je trouve pas ça normal... un jour il arrivera malheur ! » Mil ne relevait plus depuis longtemps ces remarques acerbes. Le vieillard était réputé pour ses beuveries quotidiennes, et il n'avait jamais eu d'enfants, ce qui, du point de vue du fil-de-feriste, l'avait rendu aigri. Heureusement, Seti n'avait jamais pu entendre ces propos, et malgré l'attitude antipathique de Giuseppe à son égard, le garçon avait une certaine affection pour lui.

Tout à coup, il y eut un grand fracas du côté des rangs opposés à ceux vers lesquels ils se trouvaient. La petite fille eut un soubresaut, et le garçon crut que son état empirait. Le bruit, qui avait pourtant résonné en écho contre la structure métallique du chapiteau, n'avait pour lui jamais eu lieu. La petite fille s'agita à nouveau, et elle sembla le regarder avec insistance. Elle essayait de lui dire quelque chose. Ses lèvres s'entrouvrirent.
« Derrière toi... » articula-t-elle, le son de sa voix étouffé en un chuchotement rauque. Bien sûr, Seti ne comprit pas. Il la regardait avec une perplexité grandissante. Soudain il sentit qu'on l’agrippait par les épaules. Le garçon tourna la tête, et poussa un soupir de soulagement à la vue du visage poilu qui lui faisait face. « Kim ! Ma chère Kim ! » pensa-t-il. Il comprit que la petite fille avait dû la voir s'approcher, ce qui expliquait ses regards insistants. La guenon, intriguée, renifla la fillette. Elle sembla se rendre compte qu'elle n'allait pas bien, et regarda Seti d'un air interrogateur et inquiet. Il se mit à faire des gestes, et sous le regard effaré de la petite fille, une conversation silencieuse et mouvementée s'engagea. Et c'est avec une plus grande surprise encore qu'elle vit la guenon répondre à Seti par des gestes, elle aussi ! Seti montra la fillette, puis cogna sur son bras à plusieurs reprises. Il fit ensuite un geste étrange, comme lorsqu'on imite quelqu'un qui boit, la tête renversée, le pouce en direction de la bouche. Kim hocha la tête, et fit quelques gestes avec ses mains, en les ramenant à plusieurs reprises, poings serrés, en direction de son abdomen, puis elle reproduisit certains des gestes de Seti, comme pour confirmer qu'elle avait bien compris. Ce langage gestuel semblait spontané, primitif, et pourtant il paraissait ordonné, puisque une véritable intercompréhension existait entre les deux locuteurs de ce dialogue silencieux.

Kim se pressa vers la sortie en se propulsant à la force de ses membres antérieurs. Il ne s'était écoulé qu'une poignée de minutes lorsqu'elle réapparut, talonnée par Giuseppe. Malgré son fâcheux penchant pour la boisson, le vieil homme était respecté par l'ensemble des artistes du cirque, car il connaissait des remèdes à de nombreux maux. On consultait rarement les médecins des villes traversées lorsque l'un d'entre eux était malade : Giuseppe avait toujours fait des miracles et tous lui vouaient une confiance aveugle. Mil avait expliqué à Seti qu'il s'agissait d'une tradition familiale, et que de père en fils ils se transmettaient leurs secrets de guérisseurs. Le vieillard bouscula Seti d'un air bourru, et s'agenouilla devant la petite. Il s'écoula une bonne minute, durant laquelle il l'examina, puis il se tourna vers Seti et Kim et secoua la tête d'un air désolé. Cette fois, cela ne relevait plus de ses compétences... Mil fit son apparition à cet instant, et Giuseppe lui expliqua la situation.

Le fil-de-feriste, accompagné de son fils, dont les yeux restaient emplis d'inquiétude, marchèrent d'un pas vif jusqu'à la place centrale de la petite ville dans laquelle le cirque était installé.
« Excusez-moi Madame, connaîtriez-vous un médecin dans le coin ? » s'enquit Mil auprès d'une femme chargée d'un cabas à fleurs. Elle leur indiqua un nom et une adresse, à deux rues de là où ils se trouvaient.
La porte du cabinet était entrouverte. Ils furent reçus immédiatement, et le médecin, Monsieur Henri Opse, un petit homme d'un âge avancé avec de grands yeux bleus quelque peu rieurs et de petites lunettes rondes, les invita à s'asseoir. Mil lui exposa la raison de leur visite. Le visage de l'homme se teinta d'un air grave. Il prit quelques affaires, fit sortir Mil et Seti, ferma son cabinet et leur emprunta le pas en direction du cirque.

Lorsqu'ils pénétrèrent sous le chapiteau, l'état de la petite fille avait empiré. Sa respiration était devenue rauque, et ses yeux humides semblaient regarder fixement droit devant elle, comme à travers un nuage de brouillard épais. Le médecin, après lui avoir appliqué un cataplasme sur le front, téléphona à l'hôpital, et des ambulanciers finirent par arriver. La petite fille fut manipulée délicatement et transportée sur un brancard. L'ambulance disparut à l'horizon.
« Sa vie ne doit tenir qu'à un fil, et celui-ci n'est sûrement pas en fer », songea Seti, les yeux humides. Les forains étaient tous sortis de leurs roulottes pour observer la scène. Ils échangeaient entre eux des paroles à voix basse. « Mais d'où diable venait-elle ? », « c'est le petit qui l'a trouvée ? »... « une gamine du voyage, elle aussi, à mon avis ! »

Mil invita le médecin à entrer dans leur roulotte pour prendre un petit apéritif. Afin de détendre un peu l'atmosphère après la tragédie à laquelle ils venaient d'assister, Monsieur Opse questionna Mil et son fils sur la vie du cirque.
« Alors comme ça, vous êtes funambule, c'est bien ça ? »
« Fil-de-feriste, rectifia Mil d'un air amusé. Les funambules aiment la hauteur, mais nous, on préfére l'esthétique au risque, chacun son truc... »
« Et toi aussi petit, tu es... fil-de-feriste, c'est bien ça ? » Seti le regarda d'un air gêné lorsqu'il comprit que le médecin s'adressait à lui.
« Ah, je vois, nous avons à faire à un petit timide ! » s'exclama-t-il sur le ton de la taquinerie.
Il remarqua que Mil également avait à présent un air embarrassé, et il lui lança un regard interrogateur. L'équilibriste se mit à contempler son verre à moitié vide d'un air pensif.
« Le gamin... n'entend pas. »
Le saltimbanque avait prononcé cette phrase comme s'il s'était agi d'une confession, d'une chose honteuse qu'on évite de partager avec autrui. Le médecin, surpris, l'invita d'un signe de tête à continuer.
Mil hésita, puis ajouta :
« Et il ne parle pas non plus. Il est né comme ça. »
Il releva la tête, et ses yeux rencontrèrent ceux du médecin. Le regard de celui-ci avait cette sorte de malice empreinte de sympathie qu'on trouve parfois chez les personnes d'un certain âge, ce genre de regard qui invite à se confier sans crainte d'un jugement. Mil n'était pas vraiment de ceux qui se confient au premier venu, mais ce regard lui faisait du bien, il ne savait pas pourquoi. Rassuré, il commença à raconter comment avec sa femme, qu'il avait perdue il y avait maintenant quelques années, ils avaient inventé un langage gestuel pour que Seti puisse communiquer avec les autres saltimbanques, et il lui raconta comment Seti s'était servi de ce langage pour parler avec Kim. La guenon était son principal camarade de jeux, et il y avait entre eux une véritable complicité. Ils se comprenaient toujours, à leur façon. Le médecin admirait le courage de cet homme. Élever un enfant sourd n'est pas une chose aisée lorsqu'on est seul, surtout dans un milieu comme celui du cirque. Il pensa à une de ses collèges, une orthophoniste, grande spécialiste des troubles de la voix. Ils étaient devenus de très bons amis, à force de se croiser lors de formations ou de congrès. Elle était passionnée par son travail, et lui en parlait toujours de bon cœur. Lui ne faisait que soigner et diriger ses patients vers les spécialistes, tandis qu'elle était une sorte de guide pour la voix, et les enfants qu'elle prenait en charge parvenaient la plupart du temps à véritablement s'épanouir. Elle lui confiait souvent ces instants où elle décelait dans le regard de l'un ou l'autre de ses petits protégés une étincelle de reconnaissance. C'était cette étincelle qui semblait manquer au regard effiloché du petit saltimbanque. Il pensa que sa collègue n'avait pas encore dû rencontrer pareille situation au cours de sa carrière. Inventer une langue pour son fils, ce n'était pas rien ! Lorsqu'on est orthophoniste, on aide ses patients à s'intégrer à la société. Mais dans ce cirque, c'était comme si toute la communauté s'était transformée au contact du petit garçon, et tous faisaient l'effort d'utiliser cette langue gestuelle afin de communiquer avec lui.

Une idée traversa l'esprit vif du médecin.
« Je suppose que vous avez conscience que si Seti avait pu utiliser sa voix aujourd'hui, la petite aurait pu être secourue dans des délais plus brefs... » s'aventura-t-il, conscient du fait qu'il frappait de cette façon un point faible du père.
« Je le sais bien ! Répliqua Mil, d'une voix nerveuse. J'y peux quelque chose, moi, peut-être ? Vous y pouvez quelque chose, vous ?! »
Monsieur Opse sortit de sa mallette un petit carton. Il le tendit à Mil, qui le prit d'un air méfiant. Il lut le nom qui y était inscrit.
« Mme Drager, orthophoniste. »
« Moi, non. Mais cette personne est toute qualifiée pour ce genre de choses. Réfléchissez Monsieur Mil. Seti est jeune, il n'est pas trop tard pour l'aider. Ce genre de situations pourrait bien se reproduire, et son ami le singe ne pourra pas toujours être là pour lui venir en aide... »
L'air sceptique de Mil s'intensifia.
« On verra, on verra... » grommela-t-il, peu convaincu. Cela faisait onze ans que Seti et lui se débrouillaient à vivre avec ce handicap, et il avait depuis bien longtemps arrêté de croire à un miracle.
« C'est quoi.. un orthophoniste ? » demanda-t-il malgré tout, intrigué.
Le médecin ne fut pas surpris de l'ignorance de l'homme. Il savait que les saltimbanques étaient en général fermés sur ce genre de domaines. En France on comptait, à sa connaissance, environ trois à quatre cent mille personnes que l'on classait dans la catégorie des « gens du voyage », et un très grand nombre d'entre eux n'avaient pas encore accès aux soins. Les gens de ce cirque ne semblaient pas vivre dans une précarité extrême, cependant l'accès à la prévention leur était certainement difficile. Mais dans le cas où le saltimbanque n'aurait été en mesure de payer les consultations, le médecin était intimement convaincu que sa collègue au grand coeur serait tellement intéressée par le cas du petit Seti qu'elle serait prête à outrepasser les règles de son métier pour prendre en charge l'enfant. Et si ce n'était pas le cas il était prêt à aider lui-même financièrement le père et son fils.
Monsieur Opse lui expliqua dans les grandes lignes en quoi consistait ce métier. « Une orthophoniste est chargée de tout ce qui est lié aux troubles de la voix, mais aussi des troubles de lecture, de calcul, que cela soit à l'oral ou à l'écrit. Le métier existe depuis 1964 en France, au départ c'était pour traiter des « becs de lièvres », vous savez, ces enfants qui naissent avec la lèvre supérieure mal-formée. Mais aujourd'hui on traite de très nombreux troubles... et le mutisme en fait partie. Enfin je ne vous cache pas qu'il ne s'agit pas de faire des miracles, cela demande du temps et beaucoup de patience...»
« Mais du temps nous n'en avons pas, Docteur, à la fin de la semaine les représentations seront terminées, et nous on descend vers le Sud. »
Le médecin, ne sachant plus vraiment lui-même ce qu'il faisait, mais avec détermination, lui répondit :
« Et si une personne, dans cette ville, était prête à vous héberger le temps qu'il faut ?... vous rejoindriez le cirque quand bon vous semble, j'ai un cousin qui descend dans le Sud régulièrement pour ses affaires, il fera le détour pour vous si je le lui demande ! »
Mil ne savait pas quoi penser de la proposition généreuse du médecin. Jamais au cours de sa vie une personne ne s'était montrée aussi charitable envers lui. Il trouvait cela presque louche, et il se remit à éprouver de la méfiance envers Monsieur Opse. Que lui voulait-il en vérité ? Il ne lui avait rendu aucun service, et il ne saisissait pas bien les motivations du médecin. Mais après tout... que risquaient-il ? Ils perdraient du temps sur la préparation de leur numéro. Mais ils pouvaient très bien servir le même spectacle pendant quelque temps, en règle générale ils ne changeaient que dans le but de varier un peu, mais cela ne représentait pas un problème en soi. Seti observait la scène du coin de l'oeil depuis l'autre bout de la roulotte, où il avait commencé à jouer aux cartes, à même le sol. Il avait compris que les deux hommes parlaient de lui depuis un moment, car son père l'avait regardé plusieurs fois au cours de la conversation.
Mil se leva soudain, et vint s'accroupir face à lui. Il montra le médecin du doigt, puis ramena la main vers son torse, et l'avança, paume de la main vers le haut, à l'horizontale. Le médecin crut ensuite comprendre que l'homme parlait d'une maison, car il en décrivit à peu près la forme avec ses index. Mil posa sa main sur la bouche de Seti, puis l'éloigna et montra sa propre gorge. Seti haussa les épaules. Ce médecin rêvait. « Il ferait mieux de retourner s'occuper de ses patients plutôt que de mettre de pareilles idées dans la tête de mon père », songea-t-il. Mil lui jeta un regard insistant. Seti regarda le médecin d'un regard sérieux, que renforçait le noir d'ébène de ses pupilles. Le sourire bienfaisant de celui-ci eût, comme pour Mil avant que celui-ci ne se confie, un effet quelque peu rassérénant sur l'enfant. Comprenant que son père était déjà convaincu de toute façon, et sachant sa détermination dans ce genre de situation, Seti haussa à nouveau les épaules, et hocha la tête afin d'exprimer son accord.

Les représentations se déroulèrent parfaitement bien. Mil avait invité Opse, qui avait été très impressionné par l'aisance de Seti sur le fil-de-fer. Le médecin avait été clairvoyant. Lorsqu'il parla du cas de ses deux nouveaux amis à Mme Drager, celle-ci fut plus emballée que jamais. Elle émit cependant une certaine réserve à délivrer des séances à prix réduits pour les deux saltimbanques, mais il ne s'était pas trompé sur sa bonté, et elle finit par céder. Henri Opse se trompait rarement, en vérité. Il n'eut pas non plus grand mal à convaincre son cousin routier, et celui-ci accepta de leur faire une petite place sous son toit. En retour il demanda juste que Mil l'aide à charger et décharger les marchandises lors de ses départs vers le Sud et ses retours vers la ville, car il souffrait depuis quelques mois de douleurs au niveau de la colonne, et il sauta sur l'occasion d'avoir à portée de main un homme de la carrure du fil-de-feriste.

Mme Drager était une orthophoniste très renommée et sa clientèle s'étendait même aux villes alentour. Elle ne put donc pas recevoir immédiatement Mil et Seti à cause de son emploi du temps chargé, et le père et son fils durent attendre deux semaines et demi avant le jour de la première séance. Ce jour fatidique arriva bien assez rapidement cependant pour les deux saltimbanques, qui redoutaient un peu ce moment. Ils n'en parlaient pas, et pendant ces deux semaines ils semblaient presque avoir oublié la situation. Mil aidait le cousin dans ses chargements, Seti disparaissait dans le jardin de la petite maison, des après-midis entiers, et jouait à l'équilibriste en grimpant aux branches des arbres. Le cirque lui manquait un peu. Ils descendirent seulement quatre jours rejoindre le cirque pour s'entraîner.

Le matin de cette journée si spéciale, Seti fut réveillé par le fil aveuglant d'un rayon de soleil qui filtrait à travers les volets de bois. Le petit déjeuner fut le théâtre d'un échange de regards entre le père et le fils. « On ne peut plus reculer, maintenant », songeait Mil. Seti avait une boule au ventre, mais il essayait de rester naturel et de ne rien laisser transparaître.
Le cousin les accompagna jusqu'au cabinet, et les laissa à l'entrée de la salle d'attente.

« Armando et Seti Mil ! » appela une voix de femme depuis la porte.
Les deux saltimbanques entrèrent main dans la main dans une petite salle très lumineuse, emplie de couleurs et d'objets divers, qui n'évoquaient rien de connu aux deux fil-de-feristes. Mme Drager les invita à s'asseoir, en adressant à Seti un sourire rassurant. L'enfant observait tout autour de lui, d'un air intimidé que son père n'avait pas l'habitude de voir chez lui. Ce dernier avait lui-même, depuis la veille, le coeur en ficelle de yo-yo : lui qui avait depuis toujours une profonde aversion pour les psychologues et autres « vendeurs d'orviétan », comme il disait. Tel un athée face à un miracle, le sourire crispé, Mil avait au fond des yeux les reflets de sa réticence.
Mme Drager tendit une petite boîte ronde à Seti. « Tu veux un bonbon ? » lui demanda-t-elle. Mil haussa les sourcils. Pourquoi parlait-elle à son fils ? Elle savait pertinemment qu'il n'entendait pas. Seti prit une friandise d'un air hésitant.
« Alors heu... comme ça vous pensez que c'est possible de le faire parler ? » questionna Mil.
« Nous allons voir, il va d'abord falloir que votre fils... Seti, c'est bien cela ? passe quelques tests. »
« Quel... genre de tests ? » s'inquiéta le saltimbanque.
« Vous n'avez pas à vous inquiéter, la rassura-t-elle. Il s'agit de déterminer la façon dont nous allons travailler ensemble. En effet, cela ne dépendra pas que de votre fils. Il faudra que vous l'aidiez. Tout d'abord dites-moi : entend-il un tout petit peu, ou pas du tout ? »
« Il est aussi sourd que votre boîte à bonbons, si je puis me le permettre, Madame. Par contre il émet des sons avec sa gorge, parfois. Mais je ne sais pas s'il en a conscience. », répondit Mil, qui peu à peu commençait à se sentir plus à l'aise, et avait retrouvé le sens de l'humour.
Mme Drager sourit. Si elle arrivait à gagner la confiance de cet homme un peu bourru, cela influencerait Seti positivement. C'était cette relation de confiance qu'elle devait mettre en place en premier lieu s'ils voulaient faire un travail efficace.
« Henri... enfin Monsieur Opse m'a dit que vous aviez inventé un langage gestuel pour communiquer avec votre fils, c'est bien ça ? » L'homme acquiesça d'un air fier.
« Oui, ça a pris du temps, mais bon voyez, j'ai essayé de trouver des gestes qui font penser aux choses comme elles sont dans la réalité. Par exemple, ça, c'est « ramener » - il tendit les bras, et ramena ses mains vers son torse en serrant les poings, un peu à la façon de Claude François dans sa chorégraphie de la chanson « Alexandrie Alexandra » - et ça, c'est « fil-de-fer » -il fit marcher l'index et le majeur de sa main droite sur l'index de sa main gauche. - Voyez, bon on peut pas tout dire non plus et parfois on a du mal à se comprendre, mais c'est quand même une belle invention, pas vrai ? »
« Une belle invention, mais je crains qu'on ne vous ait devancé, Monsieur Mil, répondit la jeune femme en riant. En 1770 un homme a déjà eu cette idée. Il s'appelait Charles Michel de l'épée, et il était abbé, on le connaît surtout sous le nom de « l'abbé de l'épée ». Enfin on dit que l'idée vient de lui, mais en vérité cela n'est pas tout à fait vrai. Une langue des signes - c'est comme ça qu'on l'appelle - existait déjà en France avant lui, mais elle n'était alors que très peu répandue et peu connue. Il a été une sorte de... tremplin, pour faire connaître cette langue, en fait. Après lui, elle s'est peu à peu développée, et aujourd'hui il s'agit véritablement d'une langue à part entière. La langue des signes existe aussi dans de nombreux autres pays, mais elle n'est pas universelle, chaque pays a sa langue des signes. »
Mil n'en revenait pas. Mais après tout il se trouva un peu ridicule de ne jamais avoir imaginé que d'autres avaient déjà eu l'idée.
« Généralement on fait choisir aux enfants sourds et leurs parents entre l'apprentissage de la LSF – c'est l'abréviation de la Langue des Signes Française – et l'apprentissage du langage oral. Dans les deux cas un apprentissage supplémentaire est nécessaire, celui de la lecture labiale. Tout à l'heure, lorsque j'ai demandé à votre fils s'il voulait un bonbon, c'était un premier petit test, pour voir s'il avait acquis cette capacité. Mais si je ne m'abuse ce n'est pas son cas. Il a compris seulement parce que je lui tendais la boîte. »
« Ma fois, vous êtes surprenante ! » lança Mil, qui commençait à ressentir un certain enthousiasme. Sa réticence s'était bel et bien envolée, et avait été remplacée par de la curiosité.
Mme Drager sentit qu'elle avait gagné. Seti, qui observait les réactions de son père, semblait s'être peu à peu détendu. Ils discutèrent encore pendant une trentaine de minutes, et Mme Drager les questionna sur leur vie au sein du cirque. Lorsqu'ils se quittèrent, Seti lui adressa un sourire farouche. Cette fois elle tenait le bon bout.

***

« AAAaaaa daaaaaa ». « OOOOoooo doooooo »
Assis sur un petit fauteuil au fond du petit cabinet, Mil observait chaque détail, concentré sur le moindre progrès de son fils. Seti avançait sur le fil fragile des sons, les yeux rivés sur une petite étoile jaune dessinée sur le rideau bleu, derrière Mme Drager. Lorsque l'enfant, après avoir prononcé une dizaine de consonnes, se tourna vers Mil, celui-ci se mit à applaudir, adressant un sourire édenté à son fils. Seti salua et sourit à son tour, d'un sourire franc, qui resterait à jamais gravé dans la mémoire de son père.
Le garçon s'assit sur les genoux de Mil. Ce dernier ne le félicita pas, et se contenta de tapoter son épaule affectueusement. Il était fier de son garçon. Seti était décidément doté d'une persévérance hors du commun, et d'une aisance si déstabilisante ! Un jour, oui, un jour, il serait un très grand filde- feriste, le meilleur, peut-être. Le petit saltimbanque se leva et se planta devant Mme Drager, la regardant droit dans les yeux. Il avait dans les yeux de petites étincelles, ces petites étincelles qu'elle connaissait si bien. « Mmmeessi ». Articula-t-il. Mil se leva et sortit discrètement. Son fils n'avait plus besoin de lui pendant ses séances, il était entre de bonnes mains. Il enfonça les mains dans ses poches. Il sentit un petit papier sous ses doigts, et il le sortit afin de l'examiner. Henri Opse, 3 allée des primevères. Pouvait-on lire. Il le contempla d'un air pensif. Soudain, un sourire vint s'accrocher à ses lèvres.
Si on lisait à l'envers, Henri Opse... ça commençait par « espoir ».
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Skimo · il y a
Histoire de vies hors du commun et de rencontres avec la bonté, ce qui est rare. Il semblerait qu'une suite est possible, qu'est-il advenu de la petite fille? Je vote
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Adeline Relmo · il y a
Tiens, c'est amusant, c'est exactement ce que je me suis dit en me relisant ! Je me suis aperçu que la petite fille passait complètement à la trappe. A voir, à voir, je vais y songer :)

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