Sur le dos

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Et si nous tricotions les mots ensemble ? Bienvenue et bonne lecture  [+]

Un vieux couple libéré, voilà ce que nous sommes depuis une dizaine d’années. Jamais l’ombre d’un désaccord dans notre arrangement bien rodé : elle, à l’étage, dans ses appartements méticuleusement agencés et rutilants. Moi, juste en-dessous, à une volée d’escalier de sa porte, bien chez moi dans mon petit bazar et mon confort de vieux garçon. La propreté, très bien, mais point trop n’en faut, de mon point de vue.

Nos points de vue, parlons-en, nous n’en discutons justement jamais. Le mot d’ordre de notre relation tient en six lettres : Respect. Chacun ses habitudes, chacun son rythme de vie, jamais de désaccord.

Elle, par exemple, se couche avec les poules. Alors que moi, la nuit, je suis plutôt du genre hyperactif. Je ferme à peine l’œil, je tourne, je vire, je suis rempli d’une vitalité décalée que je jugule au mieux avec les moyens du bord. Au petit matin, quand l’impatience devient intenable et me gagne l’esprit mais aussi le corps, tendu comme un arc, on se retrouve enfin. Un peu de bruit et d’agitation derrière sa porte, j’attire poliment son attention bienveillante, me rappelle à son bon souvenir, et voilà, sans surprise, elle m’ouvre, accueillante, disponible pour moi et mes besoins. Elle m’attire dans sa chambre sous les draps pour un moment de plaisir. Ce qu’on pourrait appeler un bon arrangement d’emploi du temps.

La journée, nous partageons toute la maison, il n’y a plus d’étage qui tienne. Après nos ébats matinaux, elle s’active toujours dans la cuisine pendant qu’épuisé par notre corps à corps et ma nuit mouvementée, j’ai pour habitude de me refaire une santé dans le canapé. Ca n’a jamais semblé la déranger que je me prélasse pendant qu’elle concocte notre tambouille. Comme je vous le disais : c’est un arrangement du tonnerre cette affaire.

Pourtant, après dix ans d’une relation réglée comme une montre suisse, j’ai senti ce matin que quelque chose se tramait. Et ce quelque chose, mystérieux, m’a noué l’estomac et le bas du ventre, m’a même coupé l’appétit - c’est dire.

Contrairement à nos petites habitudes, aujourd’hui, elle m’a ouvert en pyjama intégral. Un vieux truc tout usé, rêche à souhait, sans un millimètre de peau douce accessible à frôler, sans la moindre ouverture possible, au sens propre comme au sens figuré. Au lieu de m’entraîner vers la chambre avec volupté, elle m’a emmené directement dans le salon. Là, point de caresse, point de douceur, juste ce geste mou, en direction de mon assiette, par chance remplie, à son emplacement habituel. J’ai obtempéré à la consigne silencieuse et tout ingurgité sans broncher, encore rempli d’espoir, sous son regard circonspect. Puis, convaincu d’avoir donné satisfaction aux nouvelles exigences de Madame, j’ai alors tenté un rapprochement, osé une caresse furtive au détour du coin de la table. Oh, un simple frôlement sensuel de la jambe, rien de vulgaire, croyez-moi, mais elle m’a lancé un tel regard qu’elle en a coupé tous mes élans !
Elle a alors fait coulisser la porte de la baie vitrée et m’a fichu dehors, sans un mot, sans un geste tendre, sans rien de ce qui fait le ciment de notre couple. J’étais anéanti.

Évidemment, ça m’a miné pour la journée. Je suis resté vautré sur le fauteuil de jardin jusqu’à midi à me poser des questions. Je n’avais plus goût à rien et surtout le cerveau englué et rempli d’une idée fixe qui ne me lâchait pas : je voulais mon câlin !

Le soleil venait de quitter les zéniths quand une espèce de fourgonnette s’est garée dans la cour. De mon fauteuil, j’étais aux premières loges pour voir débarquer une espèce de gros bonhomme baraqué. Une sacrée carrure, des bras gros comme des saucisses, des pieds immenses. Des cheveux blonds qui lui tombaient dans les yeux et un tatouage à la cheville. On aurait dit Popeye, en mieux. Il a sonné et là, j’ai vu Madame, pomponnée comme pas deux (le pyjama avait fini par tomber), empestant son parfum au lilas, ouvrir avec sur le visage un sourire d’une volupté écoeurante. Elle minaudait ! J’en eus le souffle court. Sur le pas de la porte, sans se soucier de moi, ils paradaient comme des étourneaux en rut ! J’ai tenté une approche, sournoise, en me faufilant derrière le chèvrefeuille mais ils m’ont aperçu et ont alors contourné la maison pour rejoindre le potager. Évidemment, elle se sentait coupable, ma bonne femme.

Entre les rangées de radis et celles de salades, les palabres ont continué. Je me demande bien ce qu’ils se racontaient. Puis, Madame l’a planté là, avec une fourche bêche, et elle est rentrée. Mon angoisse est montée d’un cran : à coup sûr, elle allait se préparer dans la chambre où elle l’attirerait sans doute d’ici peu en remerciement pour ses efforts de jardinage. J’étais écœuré.

Alors je me suis contorsionné pour contourner la brouette et je me suis dressé, de toute ma hauteur relative, devant le gros bonhomme qu’il me fallait toiser de plus près. Nous nous sommes regardés fixement un petit moment pendant qu’il retournait pourtant la terre du jardin avec conviction et savoir-faire.

J’ai dû en convenir, il avait une bonne tête. Pas le faciès du type qui brise les couples. Un bon regard sympathique, un sourire avenant, des gestes lents et rassurants, une espèce de sensualité corporelle naturelle. Pas de mots utiles entre nous : j’ai senti que le courant passait comme une évidence, je ne saurais dire pourquoi. J’étais tétanisé sous ses yeux, à sa merci. Pourtant, quelle remise en question de toutes mes convictions : à mon actif, je n’avais absolument aucune expérience avec les membres du sexe fort, loin s’en fallait, je n’avais toujours connu que Madame !

L’homme, plein d’assurance, a fait un pas dans ma direction et tendu la main pour me saluer. Je n’ai pas reculé. Quand il m’a frôlé du bout des doigts, j’ai ressenti comme une décharge électrique le long de mon échine, fulgurante et intense.
Frustré depuis le matin, vulnérable assurément, j’étais sur le point de tomber sur le dos au milieu des fraisiers, offert aux caresses de cet homme généreux et prêt à succomber enfin au plaisir tant convoité depuis des heures, quand la voix stridente de Madame a retenti depuis la terrasse : “Je vois que vous avez fait connaissance et qu’il semble déjà vous avoir adopté, quel bonheur!”

Depuis hier, je vis dans une nouvelle maison avec le gros bonhomme Popeye : je n’en reviens toujours pas que Madame soit devenue allergique aux chats !
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