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Sur le Cours Mirabeau roule ma peine...

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Henri Massol

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L’autre nuit, je me réveille avec une douleur atroce du côté gauche, au niveau de la hanche, légèrement au-dessous. Sur le coup, je crois que c’est ma sciatique qui me joue un tour de cochon et qu’au lieu d’irradier vers le pied, comme elle le fait habituellement, elle me lance sur le côté, pour changer un peu. J’étais allongé sur le flanc droit et, instinctivement, je me positionne sur le dos, bien à plat, comme l’exige le règlement médical : la douleur devient encore plus vive. Je me tourne alors vers la gauche, pensant ainsi étouffer le mal sous mon poids : intolérable ! Je me remets sur le côté droit, et je sens la douleur qui, petit à petit, s’amplifie. Je souffre tellement qu’il me prend la nausée et je vais vomir aux toilettes ; moi qui ai si peur dans l’obscurité, voilà pourtant que je n’hésite pas une seconde à me lever en pleine nuit ! A chaque pas, la douleur me transperce.
Croyant toujours que c’est mon dos qui me tenaille, j’exécute quelques étirements. Rien à faire : douleur, douleur, douleur. Je retourne au lit et essaie de prendre mon mal en patience. Je me repositionne sur le côté droit et commence à angoisser : halètements, tremblements, fourmillements dans les membres, convulsions épileptiques... qui réveillent ma femme.
« - Qu’est-ce qu’il t’arrive encore ? » Question posée les yeux fermés, calmement, car elle me sait hypocondriaque : le moindre bobo prend chez moi des proportions gigantesques. Une légère douleur au petit doigt, et c’est une sclérose en plaques d’un type nouveau qui se déclare, commençant son œuvre maléfique et inexorable à l’endroit où on l’attend le moins. J’évite donc de dormir avec le petit doigt recourbé, pour ne pas qu’il s’ankylose. De même, avant de m’endormir sur le côté, je pose mon oreille bien à plat sur le coussin pour éviter une inflammation des trompes d’Eustache. Un début de migraine, et c’est une tumeur maligne qui envahit mon cerveau, irréversible, et dont les cellules, abominables et perverses, se nourrissent de mon sang pour attaquer ma matière grise: mon cerveau se transformera bientôt en une éponge de chair sanguinolente et, goutte après goutte, le mal s’instillant partout, mon corps entier ne sera plus qu’une immense douleur. Tumeur = tu meurs ! Au premier picotement de paupière, je prends quatre aspirines pour tuer la bête dans l’œuf. J’évite aussi les gens qui toussent, se mouchent ou éternuent. Les inconnus dans la rue, tous ces fournisseurs potentiels de germes infectieux, de maladies contagieuses ou mortelles – grippes, rhumes et autres hépatites – c’est en apnée que je les croise, ne reprenant haleine que lorsqu’ils sont assez éloignés. Chez moi, quand je suis seul, je m’entraîne à retenir ma respiration le plus longtemps possible : ça peut toujours servir.
Je réponds : «  J’ai mal », en me forçant, par habitude, à rester aussi calme que possible pour ne pas déclencher la phrase qui guérit instantanément, le remède universel qui est : « Appelle un médecin. »
« Où as-tu mal ? » Toujours les yeux fermés.
« Sur le côté gauche »
« Le cœur ? » Elle entrouvre les yeux.
« Non, plus bas ; je crois que c’est le dos qui me fait souffrir » Elle referme les yeux et pose un bras empirique, matrimonial et endormi sur ma hanche gauche : je hurle de douleur ! Elle rouvre les yeux, et la phrase fatidique arrive enfin :
« Tu veux que j’appelle un docteur ? »
Je gémis : «  Non... Mène-moi plutôt à l’hôpital »
Là, elle écarquille les yeux, sentant que c’est vraiment grave ; moi qui rechigne à fréquenter les médecins et les cliniques, voilà que je supplie pour qu’on me mène à l’hôpital !

Bon, nous voilà partis en pleine nuit pour les urgences. Je pense tout de même à prendre un bouquin avant : si la douleur est proportionnelle à la gravité du mal, je risque d’y faire un long séjour...
Arrivé là, je dis : «  J’ai mal au dos, c’est horrible ! » Le médecin me demande de me pencher en avant et d’essayer de toucher la pointe de mes pieds avec les mains. Je réponds : «  Je n’y arriverai jamais ! » J’essaie... et j’y arrive ! Diagnostic de l’urgentiste : Coliques néphrétiques.
Prise de sang : on pourrait me couper le bras, je ne le sentirais pas, tant la douleur est intense. Comble du pitoyable : je vomis de nouveau, quasiment sur les genoux de l’infirmière. Bien sûr, elle en a vu d’autres, qu’elle me dit, et de bien pires même ! C’est son métier qui veut ça. Mais moi, les autres, je ne les ai pas vus, c’est pourquoi je me sens si minable. Pensez donc ! Vomir devant des étrangers – des étrangères, surtout – quelle honte ! Mais l’instant est de nouveau à la douleur physique. Il paraît qu’il y a des gens qui s’évanouissent au moindre bobo. Je n’ai hélas pas cette chance ; j’ai même la furtive impression que personne ne peut plus rien pour moi et que je devrai vivre le restant de mes jours dans la douleur.
On me fait une perfusion qui me calme instantanément. Ouf ! Maintenant que le feu est éteint, je peux fouiller les cendres. Je me répète : « Coliques néphrétiques », et aussitôt apparaît un monde nouveau. Exit les vieilles céphalées, pseudo-artérioscléroses et autres soi-disant sciatiques : tout ça, c’est du « has been » Voici venue l’ère des grandes invasions : des peuplades aux noms étranges, tels que gravelles, lithiases ou concrétions affrontent les centaines de milliers de néphrons qui constituent « l’Armée du Rein ». Voici venu l’âge de pierre, l’Intifada vésicale. « Les vessies sont bouchées : ne pas utiliser SVP ». «  Tu t’appelles pierre, et de cette pierre je construirai ton malheur »
On me met dans une chambre. Puis on m’examine : radiographies, échographies, néphrographies... et on trouve l’objet de mon mal : un petit calcul de rien du tout qui a tranquillement fait son chemin dans les voies urinaires et se trouve maintenant en bas de la vessie, attendant l’ouverture des vannes pour être le premier à sortir. Quelle chance ! On me donne une gaze à travers laquelle je dois uriner dans un pistolet et je capture l’intrus ! Mon « bon de sortie » bien enveloppé dans cette même gaze, je quitte enfin l’hôpital. Le médecin de garde m’a auparavant prescrit un examen biochimique des urines.

Quelques jours plus tard, dans le laboratoire d’analyses médicales, on me donne un bidon de 2 litres et on m’explique qu’il faut que je mette là-dedans mes urines de 24 heures. La laborantine précise que si le bidon ne suffit pas, je dois mettre l’excédent dans une bouteille en plastique, genre bouteille d’eau minérale. Je lui demande de ne plus employer le terme « minéral » devant moi ! Je me dis aussi que deux litres dans la journée, c’est déjà beaucoup.
Un beau matin, je commence la récolte et le niveau de liquide dans le bidon s’élève petit à petit au cours de la journée. Vous me croirez si vous voulez, mais le soir, à 8 heures, deux litres de liquide ambré se trouvaient déjà dans le bidon, et j’ai effectivement dû stocker mes mictions nocturnes dans une bouteille d’eau... dans une bouteille d’eau. Le lendemain, j’ai apporté au laboratoire (c’était marqué sur le papier) 2,33 litres d’urine...
Deux litres un tiers ! Imaginez... Je pèse 78 kilos, la densité de l’urine est 1,004, c’est à dire un poil plus lourd que l’eau. 2,33 multiplié par 1,004, ça fait 2,34 kilos. Pour une personne de 78 kilos, cela représente 3% de son poids. Ce qui veut dire que 3% de mon corps est composé d’urine. 3% du corps humain est composé d’urine pure !
Si un jour je me promenais à Aix, sur le cours Mirabeau, là où roulent encore les voitures, et qu’arrivé en haut je versais mes 2,33 litres sur la chaussée, peu de gens le remarqueraient, tant l’aixois est indifférent à ce que fabrique son prochain. Si dix personnes faisaient la même chose, cela passerait aussi inaperçu, à Aix en tout cas. Les voitures continueraient de rouler. Cent personnes, cela commencerait à devenir intéressant : sur cent personnes, trois pour cent, donc trois personnes, sont entièrement composées d’urine (les autres sont sèches ?) Là aussi, les voitures continueraient de rouler, mais lentement, et en faisant – peut-être – attention, en passant sur les trois personnes liquéfiées sur la chaussée, de ne pas éclabousser les quatre-vingt-dix-sept autres.
Mille personnes qui déversent leurs urines quotidiennes sur le cours Mirabeau, cela fait 2330 litres par terre. En été, avec les fortes chaleurs, ça commence à devenir gênant. Même l’aixois type est obligé de lever un sourcil... L’agglomération d’Aix compte 133 400 habitants, ce qui donne plus de 310 000 litres d’urine déversés quotidiennement sur le cours Mirabeau. 310 mètres cubes. Plus de 312 tonnes de pisse chaque jour sur le cours Mirabeau ! Il y a maintenant largement de quoi empêcher les autos de rouler. Elles seraient littéralement emportées par les flots. Le cours Mirabeau étant légèrement en pente, c’est un véritable déluge ambré qui déferlerait, balayant tout sur son passage : tables de bar, chaises, boissons, garçons de café, touristes, aixois indifférents, mémères à toutou...Même les hooligans n’ont pas fait mieux à Marseille, sur la Canebière, lors de la dernière coupe d’Europe de foot. Et les toutous, parlons-en. Un aixois sur cinq possède un animal de compagnie : chien, chat, oiseau, hamster, rat, cheval, serpent... avec une grosse majorité de chiens. Mettons qu’un aixois sur dix possède un chien moyen et ne comptons pas le reste, même pas le cheval. Ca pisse quoi, un chien moyen ? Sûrement plus d’un demi-litre quotidien, non ? 26 centilitres pour ses besoins et 26,5 centilitres pour marquer son territoire. Ajoutons donc, pour faire un compte rond – n’oubliez pas que je vous ai laissé le cheval – 7000 litres (plus de 7 tonnes !) de miction canine qui viendraient grossir les 312 tonnes ci-avant citées de production humaine. Je le répète : je ne compte que les autochtones ; tout comme je n’ai pas compté le cheval, je vous fais grâce des touristes, séminaristes et... curistes.
Donc, 319 tonnes d'urine se déversent chaque jour sur le Cours Mirabeau, envahissant les ruelles avoisinantes et bouchant les égouts (sur 133.400 habitants, et 13.340 chiens, un certain pourcentage évacuera de temps en temps – comme je l'ai fait – un calcul, ce qui donnera quelques kilos quotidiens de sédiments qui iront tranquillement colmater les évacuations d'eaux usées). Aix étant située – comme Nîmes – dans une cuvette, la ville deviendra vite un immense WC dépourvu de chasse d'eau. Chasse d'eau ? Les égouts (les WC, donc) se bouchent. Là-dessus arrivent les pluies torrentielles (la chasse d'eau) d'été que nous connaissons bien dans cette région, et qui emportent tout sur leur passage: détritus, terre, tables de bar, garçons de café, chevaux...
L'usine de traitement des eaux usées, déjà peu performante en temps normal, se trouve complètement submergée et tout se répand en quelques secondes dans l'Arc, le ruisseau local, transformé pour l'occasion en cloaque. L'Arc grossit, déborde, emporte tout, lui aussi, sur son passage, ravine les terres avoisinantes, s'enfle du fait des usines de traitement des eaux – déficientes elles aussi – des villages qu'il traverse, et va enfin dégueuler tout ça dans l'Etang de Berre – décharge suprême! – qui n'avait pas besoin de ça ! L'Etang de Berre, déjà ballonné par les cochonneries s'écoulant de ses "propres" rives, vomit tout ça dans la mer.
Imaginons, pour finir, le même phénomène dans la vallée de la Durance toute proche : ça peut se produire simultanément, puisqu'un orage ne reste jamais figé au même endroit: il se balade, insouciant, passant allègrement d'une région à l'autre. Les gros orages d'été naissent souvent à l'extrême sud de l'Espagne, remontent la côte méditerranéenne, franchissent les Pyrénées et, profitant de l'arrondi sablonneux du Golfe du Lion, prennent puissance et vitesse pour, à partir de la dépression camarguaise, s'enfoncer à l'intérieur des terres. Ils peuvent ainsi dévaster tout l'arc alpin. Ils s'en vont ensuite mourir au fin fond des plaines d'Europe Centrale. Imaginons, donc, le même phénomène avec la Durance et ses affluents. Briançon: 35 tonnes de pisse quotidienne; Gap, 78 tonnes; Embrun, 16 tonnes; Sisteron, 16 tonnes; Château Arnoux, 16 tonnes; Digne, station thermale comme Aix, 38 tonnes; Manosque, 58 tonnes, Apt, 34 tonnes, Pertuis, 37 tonnes, Cavaillon, 82 tonnes, pour ne citer que quelques villes, dégorgeraient leurs liquides fétides dans la Durance qui gonflerait, gonflerait, puis irait se déverser dans le Rhône. Le Rhône: il draine tous les jours, et surtout les jours d'orage, des villes telles que, entre autres: Sion: 112 tonnes de mictions par jour; Lausanne, 686 tonnes; Genève, 1045 tonnes; Lyon, 2955 tonnes; Valence, 253 tonnes; Avignon, 426 tonnes; Arles, 127 tonnes, et reçoit sur son parcours des affluents qui ont drainé Berne, 770 tonnes journalières de liquide ambré, Chambéry, 244 tonnes; Grenoble, 935 tonnes...et bien d'autres encore. Tout ça se jette en France, dans la mer Méditerranée, sans compter les villes côtières et pré-côtières comme Perpignan, 235 tonnes de bouillon de culture tous les jours que Dieu fait; Narbonne, 108 tonnes; Béziers, 172 tonnes; Montpellier, 555 tonnes; Toulon, 1025 tonnes; Cannes, 162 tonnes; Nice, 1114 tonnes; Marseille, 2900 tonnes...etc....L'Atlantique, la Manche, la Mer du Nord, ne sont pas non plus épargnés, avec les vidanges quotidiennes de villes comme Toulouse (je vous laisse faire les "calculs"), Bordeaux, Nantes, Paris, Rouen, Reims, Strasbourg, Metz... ainsi que celles des mégapoles d'Angleterre, de Belgique, des Pays-Bas, d'Allemagne... pays qui regorgent de gros buveurs de bière...
Il est donc de fait que, orage ou pas, des millions de tonnes de pisse se déversent chaque jour dans nos mers, transportant avec elles leurs quantités de calculs, odeurs et agents pathogènes.
L'aixois type, indifférent à tout cela, va souvent – standing oblige – faire trempette à Saint Trop'. Moi, je passe mes vacances à la montagne, et vous?
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