Sur le chemin de la Reine morte

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Remontant d’un bon pas la rue Wurtz, le long de la voie ferrée, Pierre-Antoine visualisait, planifiait et magnifiait tout à la fois sa journée qui commençait.
Ce Juvisien de vingt-sept ans, géomètre-stagiaire, cultivait l’optimisme comme d’autres des carottes : avec soin, vigilance et une certaine forme d’opiniâtreté. Ce matin déjà, comme tous les jours à la même heure, sa première pensée consciente, émise à haute voix, sublimait par des mots une bien ordinaire nuit de sommeil.
- Ah, j’ai bien dormi !
Ainsi dit tous les jours, il se levait, récupérait son Smartphone au centre du lit, relevait ses mails de la nuit, lançait une application et partait pour une demi-heure d’informations, de sudoku, ou d’internet ou d’un peu de tout cela successivement. Et, invariablement, ses ablutions matinales se terminaient par cette sentence : « La journée s’annonce bien ».
Pierre-Antoine cheminait donc vers la gare RER, vers son train de sept heures quarante, son train nommé SARA qui ferraillerait jusqu’à Saint-Quentin en Yvelines mais l’aurait déposé auparavant en huit minutes à Paris. Il prendrait encore la même place, en milieu d’attelage, le train se vidant par son ventre gonflé en cette bonne gare de Juvisy-sur-Orge qui en voyait passer plus de mille par une journée de travail comme ce beau lundi. Le jeune homme aimait l’effervescence de sa gare à pareille heure mais savait pouvoir (presque) toujours retrouver « sa » place près de la fenêtre où il posait son front, hiver comme été, pour voir défiler un paysage dont il connaissait désormais chaque détail, pour rêver aussi, rêver souvent, et se projeter dans sa journée, préparer un nouveau compliment pour la réceptionniste, une élégante en lunettes à bords pointus, un bon mot à l’intention de son chef, un vieux monsieur qui l’adorait, et quelques bonnes raisons de vivre pour ses collègues désabusés, lesquels, sans surprise l’avait surnommé « l’optimiste ».
Il trouva sa place, s’installa, tâtonna dans son sac fourre-tout en quête de son mobile, suspendit son geste en apercevant une feuille de papier de couleur rose et pliée en forme de bateau.
- Un bateau, voici bien ce qu’il me faut en ce beau lundi d’avril ! se dit-il en saisissant la réalisation finement présentée.
« Si t’es P-Antoine, avance de deux rangs ».
- Oh, yes, un jeu de piste en rose parfumée. Deux rangs, let’s go, baby !
Il avança donc, du même côté de la voiture et n’eut pas le temps de se pencher qu’il aperçut une autre forme rose, une...... oui, une... couronne, avec des pointes finement ciselées, et un dessin complexe, comme un blason. Une couronne fabriquée par des mains expertes, à n’en pas douter : l’objet donnait une impression de luxe, de chic et le voyageur en fit le tour visuellement avant de l’inventorier. L’intrigue, car comment appeler la chose autrement, prenait une tournure qu’il appréciait d’autant plus que, manifestement, il en était le seul destinataire et peut-être bien allait-il se révéler l’élément déclencheur d’une bien charmante organisation.
L’objet se dépliait et il put lire :
« Suis le chemin de la Reine morte ».
Pierre-Antoine fronça les sourcils. Une reine morte, une reine morte, quèsaco ? Et puis, se dit-il en souriant dans sa barbe naissante, si elle est morte, à quoi peut bien ressembler son chemin ?
Le sujet l’occupa toute la journée.
Dès son arrivée en l’espace dévolu aux techniciens dans ce bel immeuble grand siècle de la rue Emile Durkheim à Paris, en plein face à la Bibliothèque Nationale de France, il présenta sa quête à l’ensemble de l’entreprise : qui connaissait la légende de la Reine morte ? (L’appellation légende lui assurait de capter l’attention de son public)
Après un silence général où l’agacement le disputait à la gêne sur certains visages, l’un de ses distingués collègues proposa de recourir à une recherche internet. Le plus haut responsable présent donna son accord (après tout, le projet de Tour à trois faces, à La Défense, pouvait bien souffrir d’une journée supplémentaire après les nombreux recours administratifs qui l’avaient mis à mal jusqu’alors) et la troupe se jeta sur les machines pour googler à propos de la Reine morte.
Le jeune stagiaire venait d’apporter, en ce lundi matin, un bel exutoire à l’ensemble du personnel, une transition studieuse pour entrer dans une journée de lundi qui ne manquait jamais de leur paraître morne et sans intérêt particulier.
Mieux entraînée en la matière, la réceptionniste prononça la première la formule magique « J’ai quelque chose ici ! » et tout le monde se précipita dans la zone vitrée où elle trônait. Certains y entraient pour la première fois et en profitèrent pour faire l’inventaire des lieux tout en se penchant le plus bas possible sur le décolleté de la jeune dame, décolleté qui avait souvent constitué l’ordre du jour de nombreux apartés de cette équipe masculine.
L’un des géomètres de première classe fit par la suite le résumé de la trouvaille comme suit.
L’histoire se passait au quatorzième siècle, au Portugal et la Reine morte s’appelait Inès.
Pedro, le prince, épouse Constance Manuel, fille d’un grand féodal, descendante des rois de Castille, de Léon et d’Aragon et lui fit un héritier mais trouve l’amour auprès d’une des dames de compagnie de sa femme, la belle Inès de Castro, surnommée « Colo de Garça », en hommage à son cou de cygne. Le coup de foudre du jeune prince est partagé mais leur amour, qui ne se cache pas fait désordre.
Le roi ordonne l’éloignement d’Inès. Un an plus tard, Pedro ramène sa dulcinée au Portugal et s’installe avec elle, loin de la cour. En 1347, Inès met au monde le premier des quatre enfants qu’elle aura avec Pedro.
Quand Constance, l’épouse officielle, bafouée aux yeux de tous, disparaît en couche en 1354, Pedro est libre.
Le jeune veuf de 34 ans installe Inès à Coimbra, dans un petit palais à deux pas du couvent de Santa-Clara. Mais le peuple gronde, acceptant mal les amours adultères à deux pas du tombeau de la sainte Reine, d’autant que la peste, signe de la colère de Dieu fait son apparition.
Pedro, dit-on visite sa maîtresse près de la « fontaine des amours ».
Le roi, père de Pedro, se laisse alors convaincre que seule la mort d’Inès peut mettre un terme au scandale. Il la fait décapiter alors que Pedro est parti à la chasse.
Inès est enterrée à la hâte dans l’église Santa-Clara.
Pedro est fou de douleur et de rage. Il lève une armée contre son père qui marche à son tour contre son fils. La confrontation est évitée de justesse grâce à l’intervention de la reine-mère Béatrice.
Si le fils pardonne au père, l’amant reste inconsolable.
Deux ans plus tard Pedro monte sur le trône. Le premier acte du nouveau souverain est de rechercher les assassins d’Inès. Le nouveau roi les fait immédiatement exécuter.
La légende veut même que Pedro ait choisi une mort particulièrement horrible pour les deux exécuteurs des basses-œuvres. Puisque ces hommes lui ont brisé le cœur, il leur fera arracher le leur, l’un par la poitrine, l’autre par le dos.
Alors en avril 1361, le corps d’Inès est transféré en grande pompe du couvent de Coimbra vers le monastère royal d’Alcobaça où sont enterrés les monarques portugais. La tradition ajoute que Pedro fait placer le corps d’Inès sur le trône, pose une couronne sur son crane et oblige tous les nobles présents à embrasser la main de la reine morte.
Mais même ainsi Pedro n’en a pas encore fini avec son amour. Il fait construire son propre tombeau dont les détails sculptés rappellent son histoire d’amour avec Inès. À sa mort en janvier 1367, sa dernière demeure est placée face à celle d’Inès, pour qu’au jour de la résurrection, ils puissent se réveiller tous deux et que dès leur premier regard ils se retrouvent face à face, enfin réunis pour l’éternité. Il y fit graver : « Jusqu’à la fin du monde »

Après ce résumé qui avait fait son petit effet, l’orateur cita la source, le blog « Rien que pour lui » et une publication d’un dénommé Christophe, puis le bureau se lança dans un débat qui conduisit tout ce petit monde à l’heure du déjeuner.
Pierre-Antoine ne put ni se sustenter, ni envisager même de travailler l’après-midi. Une étrange fièvre s’était emparée de lui et le jeune homme vivait un inconnaissable tourment. Il « posa » donc une demi-journée de RTT et s’en retourna, « bizarre et comme malade » (ainsi que le rapporta la standardiste) en direction de la gare.
Ne pouvant attendre d’arriver chez lui pour effectuer des recherches à sa manière, il commença par plomber son forfait 4G dès sa montée dans le train, se rassurant en considérant le peu de durée de son parcours.
Utilisant l’application dédiée, il commença par un article du journal Le Monde daté du 9 décembre 2005 qui présentait de façon précise et imagée les lieux qui accueillirent ce drame romantique et douloureux. Il se plongea de suite dans la ballade touristique qu’était devenue cette partie de la rive gauche du Mondego, dans la ville de Coimbra. Cette ballade commençait dans les jardins de l’ex palais devenu un hôtel, « La Quintana das Lagrimas » où des jeunes mariés venus du monde entier se refaisaient la promesse d’un amour éternel.
Il suivit en pensée le cours du « canal des amours », petit cours d’eau qui allait du palais au couvent où était enfermée Inès et que le prince utilisait comme moyen de communication avec sa belle, y lançant des petits bateaux de bois chargés de billets doux, de mots d’amour et de déclarations enflammées.
Pierre-Antoine vécut une forte émotion en évoquant la « fontaine des larmes », dont les eaux, selon la légende, se teintaient régulièrement de rouge, Inès y déversant parfois des larmes de sang.
Juste avant de descendre de train, il nota diverses références qui allaient occuper sa fin d’après-midi, sa soirée et sa nuit :
- La pièce de théâtre d’Henry de Montherlant, « La reine morte »
- Le téléfilm de Pierre Boutron, au titre identique, diffusé sur France 2 en 2009
- La « création mondiale » jouée au théâtre du Capitole en février 2015.
S’étant jeté sur son ordinateur à propos de la pièce de théâtre du dramaturge français, le jeune homme se rendit compte que cet épisode véridique de l’histoire portugaise faisait l’objet d’une création abondante dans le monde entier, inspirant en particulier les poètes. Il découvrit que les travaux sur le monastère de Santa Clara étaient présentés comme l’un des chantiers archéologiques les plus importants de toute l’histoire du Portugal. Classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, ce monastère, qui a accueilli les sarcophages de la Reine morte au couvent de Santa Clara Novo, faisait encore l’objet d’une incroyable dévotion. Les lunettes de l’apprenti-géomètre s’embuèrent quand il lut qu’on y distinguait encore la main intacte d’Inès et que tous les six ans, un évêque ouvrait le cercueil pour vérifier l’état du corps de l’amour éternel du prince Pedro.
Les larmes coulèrent carrément et le jeune homme fut pris d’un irrépressible frisson quand il nota dans son bloc-notes le proverbe portugais suivant : « Agora é tarde, Inês é morta » encore largement utilisé de nos jours pour dire qu’une chose ne valait plus la peine d’être tentée.
Il venait de découvrir la « saudade », cette mélancolie empreinte de nostalgie que peu de traductions peuvent expliquer en dehors du Portugal.
Il avait le sentiment d’être désormais « enrôlé ». Sa nature romantique et positive l’entraînait sans surprise dans le cours de cette histoire mais l’esprit pratique qui avait accompagné ses études scientifiques lui imposait de comprendre ce qui pouvait de la sorte se présenter dans sa vie.
Il reprit son calepin et nota scrupuleusement ses questions :
- Qui ?
- Pourquoi ?
- Pourquoi moi ?
- Dans quelle intention ?
- Et maintenant, c’est vraiment l’heure de manger.
Sur cette note destinée à lui prouver à lui-même qu’il n’était pas trop chamboulé, Pierre-Antoine quitta son canapé et se dirigea vers son réfrigérateur. Même s’il n’avait pas regardé sa montre de la soirée, son estomac lui indiquait clairement que minuit était passé.
Il fit son affaire d’un reste de pâtes livrées en berlingot, d’un peu de lait bu à la régalade depuis la brique et d’un gros carré de chocolat, le dessert des gens heureux. Sa nuit fut sinon heureuse du moins pleine d’images. Il se rêva en visiteur de la fontaine des amours, confectionnant mille petits bateaux aux voiles marquées de billets doux. Mais il se réveillait à chaque fois qu’il évoquait l’en-tête de ces douces paroles : il n’avait aucun visage à mettre en mémoire, aucun prénom à inscrire, aucun sourire à imaginer...

Pour la première fois depuis longtemps, le matin trouva Pierre-Antoine avec une question :
- Ai-je bien dormi ?
Il résolut que oui, que oui malgré tout, que si la nuit fut rêveuse et vaine, la matinée serait pratique et déterminée.
S’étant rapidement préparé, Pierre-Antoine s’appliqua à confectionner un petit bateau de papier, utilisant en forme de voile le papier calque utilisé dans sa profession. Il y mit son cœur, sa patience et toute l’agilité créative du spécialiste en dessin industriel qu’il était. Posant sa création en différents endroits de la cuisine, il finit par se convaincre que son bateau supporterait bien la comparaison avec les facteurs du prince Pedro.
Avec un sourd battement en son cœur attendri, il plaça dans le fond son écrit préparé la veille :
« Chère vous,
Si votre objectif était d’éveiller ma curiosité, vous avez réussi.
Si vous vouliez accélérer mon rythme cardiaque, vous avez réussi.
Ce faisant, vous m’octroyez par là même le droit de m’interroger à votre propos. Parlez-moi de vous.
Et faites-moi savoir comment je pourrais suivre le chemin d’Inès.
Sincèrement votre.
P-A »

Réponse reçue le mercredi matin :
« Cher P-A,
Je suis moi, parce que vous êtes vous.
Paris-Coimbra :
- Covoiturage Blablacar : 91,26 €
- SNCF départ 12h45 : 161€
- Avion plus train : 260€
Je m’appelle Sidonie. Kissous. »

Message du jeudi matin :
« Chère Sidonie,
Quel plaisir de pouvoir mettre un nom sur mon énigme du matin !
Je ne pensais pas au coût du déplacement mais à la nécessité réelle de le faire. Je suis maintenant convaincu.
Habitez-vous Juvisy ? Nous sommes-nous déjà rencontrés ?
Douce pensée. P-A »

Réponse du vendredi :
« Très cher P-A,
Je vous rencontre tous les jours. Je travaille à Juvisy. A vous de décider si le voyage mérite la peine.
Tendrement. S »

Message du lundi :
« Très chère S,
A coup sûr le voyage me donne envie. Le ferez-vous avec moi ?
J’imagine que vous quittez le train quand je le prends. C’est troublant.
Je pense à vous. Pourriez-vous joindre une photo à votre prochaine missive ?
Bien à vous. P-A »



Réponse du mardi :
« Mon très cher P-A,
Je ferai le voyage avec vous, en tout cas en même temps que vous.
C’est moi qui suis troublée tous les jours de vous croiser.
Pas de photo avant le voyage, même si je ne doute plus que vous puissiez le faire.
Soyez rassuré : je n’ai pas de difformité particulière.
LOL.
Sidonie »

Missive du mercredi :
« Très chère Sidonie,
Je ne pensais pas à la difformité, ni même à un quelconque défaut physique. Tant qu’à faire, je vous imaginais plutôt jolie, ma seule référence pour vous personnifier étant la belle Inès.
Je me jette à l’eau : j’ai réservé deux places pour un covoiturage samedi matin. Départ six heures du matin
Boulevard Diderot à la gare de Lyon, à l’arrêt du bus.
Me voilà tout émoustillé.
J’ai rêvé de vous ; vous aviez « le cou de cygne » de notre belle Inès.
Votre très dévoué, P-A »

Réponse du jeudi :
« Je serai là.
Sidonie »

Message du vendredi :
« Sidonie,
Vivement demain. Je ne tiens plus en place.
Sincèrement votre, P-A »

Pierre-Antoine avait désormais l’impression d’avoir jeté les dés. Tiraillé entre la douce emprise de cette aventure romantique et la peur d’une déception (« Mais quelle déception ? se demandait-il depuis une semaine.), il dormait peu, mangeait encore moins et passait son temps en de longues introspections qui le bloquaient, yeux fermés, position figée, indifférent à tout. Seul son projet le rendait actif. Il élaborait alors mille plans, organisait en pensée les différentes étapes du voyage, planifiait les repas, répartissait les tours de conduite et surtout se perdait jusqu’au vertige quand il essayait de mettre une image sur la personne de celle qu’il n’appelait plus désormais que « la douce Sidonie ».
Jour J.
D’abord s’habiller comme d’habitude. Elle m’a toujours vu en tenue de travail si c’est bien à Juvisy qu’elle me voit. Elle doit être du sud-Essonne, plus sud que Brétigny, sinon, elle aurait un autre choix de train. Etampes peut-être, ou bien l’une de ces petites villes nouvelles surgies de la forêt. Enfin bon, tenue habituelle, en mode préféré : mon sweat-shirt préféré, gris perle, chic et décontracté m’a-t-on dit ; mon chino préféré, couleur sable, mes baskets, lesquels ?
Grosse envie de porter mes nouvelles Supra mais je réserve la marque US en général à mes week-ends ; et ils font bouchonner le pantalon, tout le monde n’aime pas ; elle n’est pas tout le monde ; elle ne m’a jamais vu en Supra ; je prends les Cash-money, plus sobres pour une fois, deep blue, chic et flashy, c’est mon style.
J’ai l’air : cool et.......... stressé ; normal, on le serait à beaucoup moins. Ok, mon sac, le plus grand à bandoulière, il faudra de la place pour les sandwiches.
Ma montre habituelle. Je suis prêt, ma main tremble un peu. J’y vais, mon train est à cinq heures quinze, je serai à l’heure, en fait en avance, c’est l’idéal : je pourrai la voir venir. Enfin les voir venir, les cinq passagers à par moi. Vais-je la deviner d’un coup ? Et à quoi ? Une lueur dans ses yeux ? Un signe de connivence ? Pourvu qu’elle se dévoile ! Sidonie, à quoi ressemble une Sidonie, comment reconnaître une Sidonie ?
Celle-là, j’imagine, à son âme romantique. Par quoi se traduit une âme romantique en termes de visage, de mains, de voix, de façon de marcher ?
Eh, champion, faut y aller !

Pierre-Antoine se gifla trois fois, passa son sac par-dessus la tête, mit ses lunettes et prit le chemin de la gare.

« Je travaille à Juvisy » avait-elle dit. Donc elle descend du train quand j’y monte. Si elle prend le même que moi, aujourd’hui, elle reste à bord ! Et je vais la voir ! Oui, je vais la voir ! Et pour la Gare de Lyon, elle n’a pas le choix, elle doit faire mon parcours et prendre le métro 14.
Bingo ! Deux occasions de la deviner !

Son parcours habituel bouclé au pas de gymnastique et dans une fièvre certaine, le jeune homme se positionna gauchement à son point d’attente habituel, entre le haut de son escalier et le double-écran annonçant le trafic. Il attendit dans l’angoisse et monta gauchement, toute raison perdue, en fouillant frénétiquement le wagon des yeux, s’efforçant de repérer les jeunes filles qui montaient en même temps que lui pour mieux les écarter tout à l’heure une fois qu’il sera installé.
Il prit « sa » place, posa son sac sous la vitre et commença son inspection.
Aucune passagère n’attira son attention.
Arrivé manifestement le premier, P-A, après un passage de reconnaissance autour de l’abribus, s’en retourna se poster derrière la vitre de la gare d’où il bénéficiait d’une vue large et complète des mouvements aux alentours. Et à pareille heure un samedi matin, la foule ne se bousculait pas sur le boulevard Diderot.
Il relut la fiche voyage qu’il avait téléchargée.
Paris/Coimbra, 1 580 kilomètres, quatorze heures de route hors les pauses, sortie de la région parisienne par l’A10 à Arcueil, leur amour (car l’amour était dans l’air n’est-ce pas ?) commencerait avec un bien mauvais bilan carbone, LOL.
A10/E5/A63 pour franchir la frontière espagnole, E5/E70 pour entrer au Portugal par l’E80, puis enchaîner IP5/A31/IC2.
Joli programme à dérouler en Citroën C4 Grand Picasso, 6 passagers, 3 filles, 3 garçons ! (« Si les autres sont en couple, je la repère de suite ! Yo !»)
Comme dirait Cabrel, la suite lui prouva que non.
Il y avait bien un couple dans la bande mais il était formé des deux autres garçons. A la façon dont les présentations se firent, aucun lien particulier ne liait les filles présentes. Le couple de garçons prit les deux places arrière, la plus âgée des demoiselles, une grande bringue à nez pointu (« Si c’est elle, je rentre à pied ! ») s’installa à l’avant, à côté du conducteur qui s’avérait une conductrice dont l’uniforme, avec casquette réglementaire, lunettes noires, gants et surchemise, ne laissait rien imaginer de sa féminité.
Le futur géomètre se trouva donc placé dans la rangée médiane avec deux jeunes filles (« les deux restantes » pensa-t-il avec une certaine aigreur) à étudier.
Si l’une d’elle était sa Sidonie, il n’en avait rien vu (ni dans leurs yeux, ni dans leurs gestes d’une remarquable indifférence) ou alors elle pouvait postuler pour le prix de la comédienne de l’année.
Se promettant au moins de profiter du voyage, Pierre-Antoine s’installa côté droit et posa son front sur la vitre.
Jusqu’à Poitiers, il vécut dans l’angoisse. Il avait beau triturer son esprit enfiévré, le problème demeurait, car comment appeler autrement son extravagante aventure ; un problème : il avait un problème et pas la moindre stratégie pour le résoudre. Il s’essaya à le poser.
1. Elle était en principe dans la voiture. Sinon, tout le reste perdait son sens.
2. Elle ne pouvait pas être l’une des deux jeunes filles, certes agréables mais si évidemment fades, assises à côté de lui. Sinon, cela voudrait dire qu’il n’avait aucune psychologie ni instinct. Les deux terriennes de sa rangée pouvaient sans doute verser une larmichette face à un mélo mais le romantisme que sous-entendait la démarche qui l’avait conduit ici ne pouvait se cacher derrière ces mines satisfaites et ces yeux sans effet. Ces deux là avaient des idées pâles, des idées fades et la belle histoire d’Inès ne pourrait guère les atteindre. Voilà.
3. Elle ne pouvait pas être la conductrice, manifestement une professionnelle. Il avait lui-même réservé. Sa Sidonie ne pouvait pas se glisser dans cette organisation.
Le voilà donc appelé à résoudre « le mystère de la chambre jaune » : un meurtre a été commis dans une chambre fermée de l’intérieur où personne n’a pu ni entrer ni sortir.
Ainsi vit-il passer Orléans et Tours, dans un exercice de remue-méninges sans fin, dans un labyrinthe qui n’avait pas de sortie.
Il résolut donc de passer à l’action à l’arrêt de Poitiers.
Grande comme deux terrains de football, l’aire de repos avait un côté intime et fonctionnel. Sous la marque d’une enseigne de la grande distribution, l’espace de restauration faisait supérette et le géomètre se proposa d’utiliser les rayons à hauteur d’épaules pour surprendre sa Sidonie, si bien entendu Sidonie il y avait.
Il suivit d’abord ses « deux voisines » qui restèrent ensemble tout le temps de la pause. Embusqué à chaque fois de trois quart arrière, il donna du « Sidonie » sur tous les tons (du sifflement shunté jusqu’à l’interjection faite pour surprendre).
Résultat : rien, nada, zéro réaction.
Il savoura alors une certaine forme de soulagement car depuis deux heures pleines, il ne voulait surtout pas que l’une des deux soit Sidonie.
Il partit en quête de la « conductrice ».
Même méthode, même résultat.
Quand il fit chou blanc également avec la grande bringue en lunettes, Pierre-Antoine se sentit dans la peau d’un citron pressé.
Il prit la ferme résolution de dormir jusqu’à Coimbra. Il irait voir le site et rentrerait en train. Point, fin de l’aventure.

Bordeaux, dernier arrêt avant la frontière espagnole.
La tête vide de toute impression humaine, les yeux éteints, Pierre-Antoine faisait un sort à une tablette de chocolat. « Le dessert des gens heureux, tu parles ! Le efsher des plus bas que terre, oui » !
- Bonjour ! dit quelqu’un au-dessus de lui.
Il ne daigna pas lever les yeux, même si la voix lui parut d’une rare mélodie. Encore une candidate de « The Voice » qui demandait son chemin pour Barcelone. Il fit un geste négligeant qui voulait dire « passez votre chemin » et mordit en même temps dans sept centimètres carré de chocolat.
- Surement pas ! insista la voix.
C’est le ton amusé qui lui fit lever la tête. Pour se retrouver face à la « conductrice ». Qui avait tombé sa casquette. Qu’était belle comme un après-midi d’été. Qui lui faisait le plus beau sourire de ses vingt-sept ans. Et ses yeux pétillaient de malice, ses cheveux désormais dénoués venaient chatouiller des épaules ronde et douces. Pierre-Antoine avala son chocolat de travers, se redressa, pivota pour éviter à la conductrice le spectacle de son début d’étranglement. Un rire de cristal accompagna son mouvement de pudeur.
- Le temps des présentations me semble venu. Je suis Sidonie ! déguisée mais sans difformité.
Pierre-Antoine s’évanouit.
Il resta parti bien douze minutes avant de retrouver la lumière du jour sous les yeux pétillants quoiqu’un peu inquiets d’une Sidonie rayonnante.
- Si monsieur Pierre-Antoine veut bien se présenter.
- Euh, oui, Pierre-Antoine ! Qu’est-ce que t’es belle !
- On reprend la route ?
- Sûr ! Mais je prends le volant pour le reste du parcours. La vie est belle pas vrai ?
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M Artvic · il y a
Très bon texte
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Aluziole · il y a
Déjà fait mon ami. Et félicitations
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Keith Simmonds · il y a
Bonjour,Aluziole! Vous avez voté une première fois pour mon haïku, “En Plein Vol”, qui est en
Finale et je viens vous inviter à renouveler votre appréciation pour lui. Merci d’avance et bonne journée!

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Keith Simmonds · il y a
J'adore cette histoire si bien écrite! Bravo! Mon vote!
Il ne nous reste que 3 jours pour voter et c’est pour cela
que je vous invite à visiter ma page, merci! Mes deux haiku, BAL
POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES, sont en lice pour le Grand Prix Été
2016. Je vous invite à venir les lire et les soutenir si le cœur vous en dit!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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