Sur le carreau

il y a
4 min
369
lectures
11
Qualifié

Certains viennent au cinéma par la littérature. Je suis le chemin inverse. Chroniqueur ciné, critique, scénariste et enfin, auteur, de romans jeunesses (sous pseudo), de novellas, i tutti quanti  [+]

Placé au-dessus du miroir, le néon enveloppait la petite salle de bains d’une lumière jaunâtre. La pièce semblait ainsi hors du temps.
Battisto fit un pas vers son propre reflet. Sa chambre d’hôtel aurait pu se trouver à La Havane, à Johannesburg ou à Montreuil. Il se foutait du lieu, il se foutait de l’heure.
Sa vie n’était guidée que par le désir, celui qui nait et meurt entre les cuisses.
Sa queue était l’aiguille de sa boussole, elle lui indiquait le chemin à suivre, en toutes circonstances.

16 heures, 17 heures peut-être.
Il n’avait pas pris de douche, n’avait pas pris la peine de s’habiller. Il déambulait torse nu, paré d’un simple pantalon de lin blanc. Cette lumière jaune pisse, comme un écho aux murs délavés, semblait mettre son bronzage en valeur.
Sur son torse, pas un poil, dans son sourire, pas un défaut.
La quarantaine n’était pas loin, mais ses cheveux, légèrement ondulés, étaient toujours d’un noir corbeau. Il y passait la main, découvrant un front large.
Le temps ne tarderait pas à l’agresser. Les ridules au coin du sourire, les poches persistantes sous les yeux, étaient des signes avant-coureurs de décrépitude.
Ce qu’il ne pouvait corriger, il faisait le choix de l’ignorer. Il suivait son chibre dans une perpétuelle fuite en avant. Sa vie ne devait être que jouissance.

Un pas en arrière, et le miroir dévoilait un torse glabre, une taille fine. De beaux restes, une petite réminiscence d’un passé de footballeur. Il avait foulé du pied les plus grands stades, joué pour les plus grands clubs. Il avait été un figurant parmi les gloires de son temps. Il n’avait retiré aucune fortune de cette carrière avortée.
C’était un argument, une belle histoire, un semblant de gloire pour faire tomber les minettes en quête de frissons.
A présent, il était consultant, expert, analyste. Merde, il parlait foot entre footeux, autour d’un micro ou d’un bloc-notes, comme d’autres le font au comptoir d’un café. Mais le fait d’avoir poussé le ballon du pied et d’avoir porté certains maillots lui offrait la possibilité d’être payé pour ça.

Battisto se foutait bien du ballon rond, de ses aficionados et de celui qui signait son chèque. Ce qui l’intéressait, il le voyait là, dans un reflet ovale, dans une salle de bain exigüe. Lui, lui, et elles. Celle d’hier, celle de demain. Il lui en faudrait une aujourd’hui.
Un muscle saillant qu’il faisait rouler à l’angle de ses pectoraux provoquait un semblant de jouissance. Un psychologue du sport lui avait un jour glissé qu’au travers de ses conquêtes, ce n’était pas les femmes qu’il aimait, mais lui et lui uniquement. Il jouissait de leur regard, de leur fascination, de leur abandon. Le toubib lui avait glissé qu’il était un putain d’égoïste narcissique.
Il avait réfléchi, et s’était dit que jamais, plus jamais, il n’écouterait un type qui n’a baisé que sa femme depuis quinze ans.

En y repensant, il se mit à rire. Et il retomba amoureux de son rire.
Qu’est-ce qui pouvait l’arrêter ? Il ne faisait rien de mal, il ne tuait, ne volait personne. Il mentait à peine.
Les mineures, c’était pas son style. Les autres, il prenait garde à ce qu’elles ne lui fassent pas un gamin dans le dos. Là, voilà, il ne faisait rien de mal, et personne ne pouvait l’empêcher de continuer.

Plus tard, bien plus tard, il se dit souvent qu’il était étrange de penser cela à cet instant précis. Juste avant que tout ne bascule.

Il avait bien entendu un bruit dans la chambre, dans son dos, mais le personnel de l’hôtel s’oubliait parfois et venait nettoyer des chambres occupées. Il n’avait pas eu le temps de leur dire de foutre le camp. Il n’avait rien vu. Il avait tout senti.

Le miroir s’était rapproché en un quart de seconde.
Battisto se souvenait du tiraillement à l’arrière de son cuir chevelu. Cette main, qui agrippait ses cheveux, qui le projetait en avant, l’arcade dans le verre. En reculant, il ne distinguait plus son reflet. Le miroir était maculé de sang, étoilé comme un pare-brise après impact. Il aurait encore pu se tenir droit, lutter, résister. Et puis le miroir s’était approché à nouveau. Cette fois, même le verre étoilé allait se briser, tomber en miettes dans la vasque.
Le deuxième coup faisait plus qu’entailler son cuir chevelu, lacérer son front. Il lui sapait l’équilibre, lui coupait les jambes.
L’espace d’un instant, il repensa à ses mollets, à ses cuisses, à ses muscles saillants, à ses larges poteaux imberbes. Ses pieds lui avaient fait gagner sa vie, et à présent, ils l’abandonnaient. Ou peut-être était-ce l’effet de la pression de cette main, agrippée à l’arrière de sa tête.
Il plongea, sombra vers la vasque. La céramique lui heurta la gueule à l’angle de la mâchoire, et brisa sec la mandibule. Trop faible pour résister, il faisait le compte des dégâts. Plus d’arcade, plus de pommette, le front lacéré, la mâchoire désarticulée.

On le relâchait, on l’abandonnait à son sort. Couché au sol, il appuya sur la paume de ses mains. Les pompes étaient un signe de résistance, un geste viril et dominant. Peu importe qu’il ne puisse résister, il pouvait au moins se relever. Il ne parvint qu’à détendre à moitié les bras.
Le talon d’une botte s’enfonçait à la jointure de ses phalanges. Du coin de l’œil, il vit la chair rougir. Peut-être entendit-il d’abord les os se rompre. Peut-être que son cœur, qui pompait à l’assourdir, masquait toute perception. Son cerveau, dominant, lui donnait l’ordre de souffrir, d’en chier.
Il était au-delà des larmes. Il était vaincu, terrassé, parvenu à ce point précis où l’idée de résistance est un point noir dans le rétroviseur. Peu importe qui était son assaillant, ce dernier avait fait de lui sa pute, son objet.

Il voulait pourtant savoir et osa un coup d’œil en arrière. Un petit chauve, laid, rond, dégoulinant de sueur riait à l’observation d’un corps brisé.

Une surprise, et quatre mouvements, deux coups de miroir, un coin de vasque et une poussée du talon avaient eu raison de lui. Il n’aurait jamais pensé que ce fut si simple. L’orgueil était une belle saloperie, prompte à se jouer de toute réalité.
Il fut alors saisi d’une ignoble certitude : l’homme, à ses côtés, n’était pas un voleur.
Ceux-ci prennent d’abord et frappent ensuite, souvent dans la fuite.
Celui-ci était un vengeur. Il restait là, à ricaner, à jubiler. Il finirait le boulot.
Et s’il était venu, ce n’était pas pour tuer, mais pour punir. L’idée s’imposait à son esprit avec la violence d’un bulldozer. Pouvait-on punir un homme comme lui sans l’émasculer ?
Non, bien sûr. S’il ne retrouvait pas un semblant de vigueur, cet homme lui casserait les couilles, au sens propre.

A trop baiser les femmes, il avait fini par en blesser une, assez profondément pour la pousser à la vengeance. Ce nain ventripotent, cette antithèse lui couperait le chibre, lui ferait bouffer.
Un coup de pied dans les côtes lui fit faire volte-face. Sur le dos, il exposait largement ses parties.

Il se disait séducteur, se savait prédateur. A cette heure, il aurait abdiqué tous les mensonges s’il avait pu se sauver.
La jubilation visible de son bourreau lui faisait comprendre qu’il n’y aurait aucune issue.
Quel contentement sur ses traits. Peut-être ressemblait-il à cela à l’heure de pénétrer l’un des objets de ses vastes désirs. La peur dominait enfin la douleur.
Il eut un sursaut de dégoût en entendant la voix nasillarde de son agresseur.
« Il fallait que ce soit elle, hein ? »

Il laisserait sa bite sur le carreau sans même savoir qui « elle » était.
Il savait pourtant une chose à cet instant.
Il savait la voix dans la tête du bourreau. Cette voix forte, tonitruante, qui chantait « être une heure, rien qu’une heure durant, beau, beau, beau et con à la fois ».

11

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !