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Sur le bout des doigts

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Bruno Teyrac

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LAURÉAT
Sélection Jury

Recommandé
Sartène, Corse-du-Sud. C’est l’été. Un soleil généreux inonde la place de l’église que je traverse, la tête pleine de souvenirs, pour aller m’installer à la terrasse du café, en quête de fraîcheur et d’une boisson désaltérante. Je m’assieds à une table à l’ombre et commande un soda avec beaucoup de glace. Je penche la tête en arrière et je ferme les yeux.

Je la revois sans peine, maintenant. Elle a des cheveux bruns comme l’écorce d’une châtaigne. Elle porte une robe aux couleurs vives. Sa peau a pris des nuances de vanille et de caramel, au soleil de juillet.
La voici qui s’approche de moi, guidée par sa grande sœur qui la tient par la main. Elle s’avance doucement, hésitante, la tête baissée. Elle ne dit pas un mot. C’est sa sœur qui parle pour elle et me demande comment je m’appelle.
— Christophe.
Quel âge j’ai.
— Douze ans.
— Tu vois, Sibylle, il a le même âge que toi.
La petite sœur relève la tête, et mon regard se pose sur son visage. Je m’aperçois alors que ses yeux sont dépourvus d’iris. Ses paupières entrouvertes découvrent des globes oculaires vides aux reflets bleutés. J’ai un mouvement de recul involontaire, qu’elle ne peut percevoir mais qui ne semble pas surprendre sa grande sœur. Elle doit avoir l’habitude de ce genre de réaction, mais je suis mal à l’aise.
Elle s’appelle Sibylle. Elle est aveugle de naissance. Elle s’assied à mes côtés. Nous faisons connaissance. Désormais, nous nous retrouverons tous les jours sur ces marches de granit avec les quelques autres enfants du quartier pour parler, rire, nous amuser.

Il me faut retrouver ce lieu, ces marches qui montent jusqu’à la maison qu’occupaient alors mes grands-parents.
Je termine mon soda, règle l’addition et pars à la recherche de ce temps perdu, plongé dans la nostalgie de mon enfance. Mes pas me conduisent sans effort jusqu’en haut du village.
Voici la vieille maison de pierre grise où j’ai passé plusieurs étés dans les années soixante-dix. Le parfum des figuiers de barbarie flotte dans l’air chaud de l’après-midi. Voici les marches de granit. Je m’assieds et je ferme les yeux.

Je sens de nouveau ses doigts effleurer mon visage, se promener sur mes joues, frôler ma bouche, glisser sur mon menton. C’était sa manière de se faire une représentation de moi, après avoir écouté ma voix, son timbre et ses intonations. La vue nous livre en instantané l’apparence physique de celle ou de celui que l’on regarde. Le toucher, en revanche, est progressif. Elle recueillait de moi des sensations tactiles au fil de sa lecture. Comment apparaîtrais-je dans son esprit ? Et dans son cœur ?
Elle n’a rien dit, mais a pris ma main dans la sienne. Elle a délicatement posé mes doigts sur son front. J’ai compris qu’elle m’invitait à lire son visage à mon tour. Instinctivement, j’ai fermé les yeux et j’ai parcouru un itinéraire similaire, laissant le bout de mes doigts glisser lentement sur sa peau d’une exquise douceur, et elle m’est apparue encore plus belle.
J’ai caressé ses paupières closes, sous lesquelles dormaient ses yeux, qui n’avaient plus rien d’effrayant pour moi. Ce qui me troublait, mais d’une manière très agréable, c’était plutôt cette exploration à fleur de peau si sensuelle que j’en frissonne encore. La vue m’est alors apparue comme un pâle substitut du toucher, dépourvue de la magie que recèle l’appréhension tactile d’un visage ou d’un corps.
Pour elle comme pour moi, ces moments où nous communiquions du bout des doigts, sans mot dire, devinrent indispensables. Lorsque mes doigts se perdaient dans sa chevelure, je me demandais si je n’étais pas en train de transgresser les limites tacites d’un amour innocent. Il y avait des zones défendues : ses cuisses, son ventre ou sa poitrine, où je ne pouvais m’aventurer. Ces territoires inconnus avaient l’attrait qu’exercent les rivages inexplorés pour les navigateurs. Je ne m’interdisais pas d’en rêver le soir avant de m’endormir.
Un jour, je l’ai vue chuchoter à l’oreille de deux autres filles du quartier, avant de venir à moi, les tenant par les mains, chantant :
Je t’aime tu vois
Mais tu ne le sais pas
Je n’aime que toi
Et tu ne le vois pas
Elle me disait en chanson ce qu’elle n’osait me dire en tête-à-tête, mais je n’allais pas lui répondre « Moi aussi, je t’aime, tu le sais bien ». On ne se dit pas ces choses-là à douze ans. Mais cela m’avait suffi pour m’imaginer en héros qui embrasse sa belle, dans un film d’aventures. Dans ma tête, j’entendais une musique au tempo lent, des accords de piano, des violons ; en guise de percussions, les battements de mon cœur.
À maintes reprises j’ai effleuré ses lèvres, mais je n’ai jamais osé poser les miennes sur les siennes. Elle aurait sans doute aimé que j’en aie le courage.
Je l’ai regretté lorsqu’un autre garçon, à peine plus âgé que moi, fit son apparition dans le quartier. Il s’appelait Franck. Est-ce sa voix qui envoûta Sibylle ? Ses mots, plus nombreux que les miens ? J’ai vite compris que j’avais un rival, car j’ai senti que Sibylle m’échappait, prenait ses distances. Elle m’est apparue encore plus belle, alors, à devenir plus lointaine. J’ai eu peur qu’elle devînt inaccessible. Je souffrais en silence.
Le jour où Franck m’a confié, non sans fierté, qu’il avait réussi à embrasser Sibylle sur la bouche, c’était comme un coup de poing en pleine poitrine.
Franck n’avait pas ma retenue, ma timidité. C’était un extraverti, alors que j’étais plein de réserve, de complexes, et peu bavard. Je ne faisais pas le poids, alors à quoi bon rivaliser avec lui ?
Mais un jour, tout a basculé. Ce jour-là, Franck était parti en excursion dans l’arrière-pays avec sa famille. J’en étais ravi.
Un soleil de plomb s’abattait sur le village, chauffant les pierres à blanc. Dans cet enfer lumineux, il était plus prudent de trouver un endroit à l’ombre pour y passer l’après-midi, mais Sibylle avait eu envie de partir marcher quelque part avec moi. Il y avait un chemin pierreux, à la sortie du village, qui s’enfonçait dans le maquis. Elle avait voulu que je sois son guide pour une exploration interdite. Nul ne savait que nous allions nous éloigner de la maison. Ce serait notre expédition secrète.
La main au creux de mon bras gauche, Sibylle inspirait à pleins poumons l’air chargé des fragrances de lentisque et de myrte. Nous avancions dans l’inconnu, pas à pas, la peau brûlée par le soleil maudit qui léchait nos bras, nos cuisses et nos mollets.
Nous marchions depuis trois quarts d’heure environ quand j’ai commencé à m’inquiéter au sujet du retour. Nous nous trouvions dans un endroit où je n’avais jamais mis les pieds. Nous nous étions peut-être égarés dans le maquis. Pour revenir en terrain connu, tout reposait sur moi. J’ai songé à la parabole des aveugles, que j’avais dû lire quelque part, sans doute après avoir vu le tableau de Brueghel : « Laissez-les. Ce sont des aveugles qui guident des aveugles. Or, si un aveugle guide un aveugle, ils tomberont tous deux dans la fosse. »
Mais je ne voulais rien laisser paraître à Sibylle. Elle ne pourrait pas lire la peur sur mon visage, certes, mais un frisson, une tension dans mes muscles, suffiraient à me trahir.
Je m’apprêtais à lui dire qu’à mon avis, il eût été plus sage de rebrousser chemin, quand elle poussa un cri strident en attrapant sa cheville gauche. J’ai sursauté et j’ai vu une forme ondulante qui s’enfuyait pour disparaître entre les pierres.
Je me précipitai pour examiner la cheville de Sibylle : deux points qui saignaient ; pas de doute, c’était la morsure d’une vipère.
Affolée, mon amie se mit à sangloter. Je la fis asseoir à l’ombre d’un pin. Posant ma bouche sur la morsure, comme une ventouse, j’aspirai de toutes mes forces. Je crachai, aspirai de nouveau, recrachai. Je croyais naïvement aspirer le venin, mais j’ignorais alors que ce que je faisais ne servait à rien.
— Il faut que je te ramène au village, et vite ! m’exclamai-je.
— Mais… tu connais le chemin ?
— Bien sûr que oui, répliquai-je aussitôt, alors que je n’en avais pas l’ombre d’une idée.
Tant pis, j’allais trouver. Il fallait que je trouve. J’aurais pu partir en courant pour chercher du secours, laissant mon amie seule à l’ombre de cet arbre. Mais cela ne m’a pas effleuré l’esprit. Je devais la porter jusqu’au village. Je l’ai prise dans mes bras et j’ai démarré d’un pas vif. Au bout de dix minutes à ce rythme, j’étais déjà essoufflé, et la sueur dégoulinait sur mon front. J’ai dû m’arrêter un instant.
— Ne t’en fais pas, on va y arriver, je te le promets !
— Tu en es sûr ? Tu es sûr que je ne vais pas mourir ? Le venin va me tuer.
— Non, Sibylle, tu ne vas pas mourir. Je suis là, me suis-je entendu lui répondre.
En vérité, je savais qu’il y avait urgence, mais quel était le délai avant qu’elle ne succombât ? Une heure ? Cela risquait d’être trop court. Deux heures ? On pouvait espérer. Trois heures ?
Je ne sais pas comment je suis parvenu à retrouver le chemin du village. Tout ce que je sais, c’est que les sentiments que j’éprouvais pour Sibylle décuplaient mes forces. Je me suis laissé guider par l’intuition, comme dans un songe, jusqu’à mon immense soulagement quand j’ai enfin entrevu les toits des premières maisons du village. J’ai redoublé d’ardeur jusqu’à la pharmacie, où j’ai pénétré dans un ultime effort avant de m’effondrer, inconscient.
Sibylle me raconta, plus tard, que j’avais perdu connaissance. On m’avait ranimé pendant que l’on s’occupait d’elle. Quand j’ai retrouvé mes esprits, on m’a dit qu’elle avait été emmenée à l’hôpital, mais qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Sibylle était hors de danger. C’était tout ce qui comptait à mes yeux.
Le lendemain, mon amie ne m’a pas quitté d’une semelle. Franck n’a dû rien y comprendre. Tant pis pour lui.
À la tombée du soir, nous nous sommes retrouvés tous les deux, à l’abri des regards, sous le ciel qui s’assombrissait. Elle m’a demandé s’il y avait beaucoup d’étoiles. Je lui ai dit que oui. Je n’ai jamais revu un ciel aussi étoilé que cette nuit-là. Il devait y en avoir autant que de grains de sable sur la plage. Je voyais des essaims d’étoiles au-dessus de nos têtes.
Elle a posé ses mains sur mon visage et a fait glisser ses doigts jusqu’à ma nuque. Puis elle a rapproché mon visage du sien. Nos nez se sont frôlés. J’ai senti ses lèvres se poser sur ma joue, glisser jusqu’à ma bouche, avec une infinie délicatesse, et elle m’a embrassé. Ce baiser délicieux est resté dans ma mémoire comme la marque indélébile de mon premier amour.

C’était il y a presque quarante ans.
Assis sur cette marche de granit, j’ouvre les yeux et je la vois, doux mirage, si proche de moi que je pourrais la toucher. Je referme les yeux et je sens de nouveau la douceur de sa peau sous mes doigts.
L’été suivant, c’est une fille prénommée Lucie qui a fait chavirer mon cœur. Elle avait les cheveux châtain clair et des yeux bleu-gris magnifiques. Nous nous sommes tenu la main pendant plus d’une semaine, mais elle n’a jamais eu à lire mon visage sur le bout de ses doigts, et jamais je n’ai caressé ses paupières closes.
De ce second amour, je n’ai plus aujourd’hui qu’un vague souvenir qui se perd dans les limbes de ma mémoire.

PRIX

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Charieau · il y a
je me suis tout simplement régalée.
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Bruno Teyrac · il y a
Votre commentaire me fait énormément plaisir, un grand merci à vous, Charieau !
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Charieau · il y a
Pas de merci votre texte est beau,et je vous l ai dit voilà tout bonne soirée
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Vivian Roof · il y a
"Lauréate" ???
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Bruno Teyrac · il y a
Oui, ça m'a surpris moi aussi, étant de sexe masculin... J'imagine que "lauréate" se rapporte à "nouvelle"...
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Luce K. · il y a
Par hasard (heureux) je finis ce matin la lecture du roman "Tu mío" d'Erri de Luca. Très beau texte d'apprentissage lui aussi dont l'histoire se déroule sur une île au large de Naples ! Belle journée sur une île...
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Bruno Teyrac · il y a
Le hasard fait parfois bien les choses. Merci pour ce conseil de lecture, Luce.
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Luce K. · il y a
Charmée par votre histoire qui dit avec délicatesse la force des amours enfantines, la nostalgie... Légère et discrète morsure... Merci
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Bruno Teyrac · il y a
Un grand merci à vous, Luce, pour votre lecture et votre commentaire qui me fait très plaisir !
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Volsi Maredda · il y a
Sybille est une petite maligne... il n'y a pas de vipère chez moi :)
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Bruno Teyrac · il y a
Ha ha ! "Qui sont ces serpents qui sifflent... ?"... ;-)
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Volsi Maredda · il y a
couleuvre à collier et couleuvre verte et jaune... rien d'autre sur l'île... tu t'es fait baladé comme un môme de 12 ans ;-)
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Bruno Teyrac · il y a
Ah oui.... tu as raison, je viens de vérifier.... j'étais persuadé qu'il y avait des vipères en Corse (terre de mes ancêtres) ... bon mais ce n'est qu'une fiction, hein ;-)
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Granydu57 · il y a
Une belle fiction, mais peut être que Sybille savait que le serpent n'était pas une vipère...Corse, belle ile sans serpents venimeux.
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Bruno Teyrac · il y a
La Corse est vraiment une terre à part...
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Granydu57 · il y a
Oui, certainement, un département mais comme une petite nation à part. Malheureusement il ne m'a jamais été possible d'y aller, deux séjours programmés, avortés, pas de 3ème fois...Je ne rate pas un reportage, voyageuse immobile, rêveuse sans frontières :-))
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Valérie Labrune · il y a
Je viens peu lire les "nouvelles" mais c'est un tort puisque celle-ci m'a charmée. Je me suis laissé emporter dès les premières lignes. Bravo !
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Bruno Teyrac · il y a
C'est très gentil à toi, Valérie, d'avoir lu ce texte publié il y a plus d'un an. Je suis vraiment ravi que tu l'aies apprécié. Merci beaucoup !
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Utilisateur désactivé · il y a
Vraiment joli et bien écrit; chaque filet de mots appelant à l'émotion. Bravo !
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Bruno Teyrac · il y a
Merci infiniment pour votre lecture et votre appréciation !
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Utilisateur désactivé · il y a
Vraiment plaisant surtout que je connais bien l'endroit. J' ai donc été bercé par l'émotion de l'histoire et transporté sur le lieu. Eh bien merci monsieur !
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Bruno Teyrac · il y a
Très sympa de passer rendre visite au Sartène de mes souvenirs ! Merci à toi, troubadour ;-)
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Alexandre Patrin · il y a
Une histoire magique pleine de poésie, merci pour ce moment débordant de douceur.
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Bruno Teyrac · il y a
Merci à vous Alexandre pour votre lecture et vos mots qui me font très plaisir !
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Démisainsurge · il y a
Je préfère voir les yeux fermés car il vaut mieux voir avec son imagination ... l'empreinte indélébile du souvenir se fait parfois plus agréable que le présent. ...Tous ses sens qui donne un sens à notre vie !
Bonne journée Bruno, moi la mienne à bien commencé, petit café et L'oeuvre sur le bout des doigts. ... Alors merci. ;-) ;-)

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Bruno Teyrac · il y a
Bonjour, Démisainsurge. C'est moi qui vous remercie d'avoir lu et si joliment commenté mon texte :-) Excellente journée !
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