Sur la touche

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En compétition

Un mec lambda un peu beta khi est kappable d'ecrire correctement mais khi n'a pas progressé d'un iôta depuis le CM2  [+]

Image de Automne 2020
1995 – Dans le bureau d’un écrivain - Porte de Saint-Ouen

Autour de moi les camarades sont rangées. Pas une tête ne dépasse. Le grand écran endormi nous domine de toute sa surface. Nous le contemplons d’en bas, immobiles et raides.

Avec les copines, nous faisons partie du même clavier. Un beau. Un Dell. Un AZERTY.
Comme souvent, nous attendons en silence l’ouverture du bal. La danse des doigts moelleux de notre propriétaire, l’écrivain.
Cela se passe pratiquement toujours de la même façon. Le matin vers huit heures, un doigt raide aux courbes sensuelles allume l’ordinateur et l’écran. L'excitation monte alors dans nos rangs. Après un moment de flottement, les neuf autres doigts rejoignent le premier, se place en suspension au-dessus de nous et la partie commence.

Les dix grands doigts s’abattent alors sur nous en cadence et nous caressent une à une. E, A, N et toutes les autres nous embrassons les assauts rageurs de cette armée de dix qui passe et repasse sur nos petits corps avec une ardeur croissante en même temps que l’inspiration de l’écrivain. Nous jouissons de plaisir en sentant ces pulpes chaudes nous presser le dessus. Cette danse sensuelle rythmée par les mots peut durer jusqu'à la nuit, où, épuisée de bonheur, nous voyons alors partir les neuf compères vaquer à d’autres occupations. C’est à ce moment que le doigt du matin, le fort, le leader, l’index droit, enfonce la touche off de l’ordinateur. J, K, L et les autres nous regardons en cœur, le grand écran s’éteindre dans un râle de satisfaction et d’épuisement. Nous nous endormons alors, encore moites et chaudes, pensant à la journée qui vient de s’achever et rêvant déjà à celle du lendemain.

Cela dure depuis deux ans. Lettres, ponctuation et chiffres, personne n’est délaissé. Certaines d'entre nous ont tellement l'habitude de se faire passer dessus que leurs traits sont effacés. Et ne parlons même pas de la plus grande d’entre nous, la barre d’espace au centre creusé, cicatrice des innombrables assauts et de son succès. Les mots sont nombreux, les lettres se répètent. Même X, ma discrète voisine, connaît, notamment grâce au pluriel, le bonheur charnel digital.

Tout le monde jouit. Sauf moi. Moi je suis la touche W. Celle qui ne dit rien. Celle qui se tait. Celle qu’on oublie. Même si l’écrivain ne chôme pas, ses doigts ne m'effleurent presque jamais. J’ai bien quelques mots salvateurs qui me permettent de temps à autre de me faire titiller la surface, mais ils sont rares. Wagon a été utilisé 2 fois dans une nouvelle sur le Transsibérien qui a vite été abandonnée. William ou Walter 1 fois chacun. L’écrivain travaillait alors sur une enquête policière qui se passait à Londres à l’époque victorienne. Mais on n’a jamais revu ces deux personnages. Quant à w.c., pensez donc, un mot bien trop vulgaire qui n’a été employé qu’une seule fois avant d’être cruellement effacé pour être remplacé par « salle d’aisance ». C’est à peu près tout. Cachée, tout en bas à gauche du clavier, les courbes de ma lettre sont intactes. La ligne continue dessinant le W est resplendissante, d’un blanc pur, presque vierge.

Je me sens seule. Terriblement seule. Les doigts me délaissent et à part X mon amie, les copines ne me parlent que très peu. La journée elles sont trop occupées et la nuit trop épuisées. La rareté de mes ébats me donne droit seulement à quelques moqueries. Quand j’ai la chance par exemple de recevoir enfin un doigt, elle me crie : « Hey W ! ça va ? Pas trop de courbatures ? » ou encore « Hey W ! bien jouée ma poule, une année bien remplie ! » Je ne réponds alors souvent rien du tout. X prend ma défense et leur dit alors de se taire, mais moi je reste distraite, concentrée, essayant de me rappeler la sensation de cette chaleur éphémère qui vient de me quitter.

« Je ne vivrais pas éternellement comme ça » dis-je un soir à X. Ce n’est pas une vie pour une touche. Cela fait deux ans que je me sens ridiculement seule et inutile. Indésirable. Il me serait facile de ne plus répondre le peu de fois qu'on m’utilise. Je serais alors changée par une touche neuve et la frustration s’arrêterait là pour moi. X se tue.

Ce matin je suis las. Je me sens déjà morte. X me parle gentiment, mais je ne l’écoute pas. Autour de moi les camarades sont au garde à vous, prêtes à être pressées comme des mamelons. La grande lumière s’allume. L’écrivain arrive.
Mais cette fois-ci, une chose étrange se produit. En approchant, j’observe que les doigts arborent une disposition différente. Ils tiennent quelque chose. Au lieu de venir appuyer le gros bouton « on », ils contournent l’écran pour aller se poser à l'arrière de l’ordinateur. Au passage j’observe le contenu de leur prise, une sorte de gros câble blanc.
Mes copines et moi-même sommes perplexes. Un torrent de questions déferle dans nos rangs. L’ordinateur, l’écran et tout le clavier bougent sous les secousses des mains et du gros câble. L’écrivain fronce les sourcils sous la difficulté de ses gestes, il agit à l’aveugle. Au bout de quelques minutes, les dix doigts ressortent finalement de l'arrière de l’écran. Vides. Ils ont abandonné le gros câble blanc, maintenant branché au dos de l'ordinateur. Le calme reprend possession de notre royaume. Les copines se détendent en voyant l’écrivain prendre sa position habituelle devant nous.

Moi, jusqu’ici amusée par ces événements, je m’apprête alors à replonger dans ma torpeur quand je vois un des doigts, se diriger vers nous, le quart sud-ouest. Je le reconnais. C’est l’index droit. Le plus fort, le plus beau. Celui qui allume et éteint l’ordinateur. Je le vois arriver dans ma direction. C’est assez rare que l’écrivain commence par une lettre du quart sud-ouest. Intriguée je me dis qu’il se dirige vers Q, S ou même X mes voisines. Mais plus le doigt approche plus je me rends compte qu’il arrive vers moi. Je tente de me calmer. Le magnifique index se retrouve maintenant juste au-dessus de moi, tendu, prêt à me presser. « X » s’écrit alors « c’est pour toi « W » ! profites ma chérie ! » Ce n’est pas possible !
Moi ? Déjà ? ! Les questions qui se bousculent dans ma tête sont chassées par la chaleur qui envahit petit à petit ma surface. La pulpe charnue vient alors me caresser et me presse doucement jusqu’à l’impact. Je ressens alors l’étincelle qui court en moi. La pression s’estompe ensuite doucement. Je remonte. La chaleur se dissipe un peu. Étourdie, je savoure ce moment tant attendu.
À peine ai-je eu le temps de reprendre mes esprits que l'inconcevable se produit. La pulpe à peine décollée de mon corps, plonge une nouvelle fois sur moi. Passionnément elle me presse de nouveau pour un deuxième passage au septième ciel. En remontant, je ne comprends pas ce qu’il m’arrive. Je suis renversé par des flots d’extase. Le doigt se décolle de moi encore, juste le temps pour laisser passer un petit filet d’air frais qui me rafraîchit la surface et les idées, avant de replonger une troisième fois sur mon corps à l’abandon.

Une fois remontée et le doigt loin je reprends mes esprits. Mes voisines me fixent hébétées. Personne ne dit rien. Personne ne comprend. Moi inclus. X sourit en me regardant tendrement.
Quelques secondes plus tard, j’observe à travers le flou de mes émotions, toutes mes camarades qui contemple l’écran qui nous domine. Comme si une chose extraordinaire y trônait. Je relève alors la tête. Étonnée, j’ai du mal à comprendre ce qui s’y trouve. Ce n’est plus la grande page blanche fleurie de lettres noires que j’ai tant l’habitude de voir depuis deux ans, mais une fenêtre colorée assez complexe. Un dédale de cases et d’images incroyablement vivantes sur laquelle court sans cesse le curseur de la souris. Celui-ci m’hypnotise. Vif comme l‘éclair, j’observe les mouvements de ce curseur fou qui fend l’écran en deux et se cogne sans cesse sur les côtés. Son parcours n’a aucun sens. Je l’observe et ne comprends toujours pas. Il court partout, sans but, comme une mouche perdue sur une vitre. Jusqu’à ce moment. Ce moment où il se calme enfin, comme fatigué, et vient se lover à côté de l’endroit où l’écrivain vient d'écrire ma lettre par trois fois, dans une petite case horizontale dominée par un mot titrant « Internet explorer 1.0 ».
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Tess Benedict · il y a
Juste un détail, qui peut prêter à confusion: "X se tue" m'a un instant étonnée. Vous avez voulu dire " X se tut", je pense.
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Tess Benedict · il y a
C'est ce qui s'appelle filer la métaphore? Ou la personnification fabuleuse d'une touche de clavier délaissée. C'est plein de tendresse et de fantaisie. J'ai cru un moment que l'écrivain allait se mettre à l'anglais... Mais la chute est encore plus astucieuse.
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Nelson Monge · il y a
Un temps pas si loin que cela. Bien raconté et bien amené !
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Aurélien Azam · il y a
Amusant, j'aime bien l'idée et l'impertinence de ce texte ^^
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Très amusant et astucieux et très bien menée.
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Jo Kummer · il y a
Le clavier fait sa loi, mon soutient!
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Véronique Goossens · il y a
Génial ! Quelle bonne idée de voir le point de vue des touches du clavier. Je ne les verrai plus de la même façon...;-)
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Paul Thery · il y a
Un peu dubitatif au début, je me suis laissé prendre par cette histoire d'ordinateur wintage
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Yannick Pagnoux · il y a
Très original !
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Nat · il y a
A chaque fois vous arrivez à nous captiver !
beaucoup de sensibilité et d humour dans ce texte , j ai adoré vous lire !!

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