Sur la crête karstique du Mont Vihren

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En compétition
Image de Été 2020

Les moins bons marchaient devant, juste derrière la guide, mains crispées sur le câble, jetant des regards inquiets vers la pente et ses gros rochers gris. Il y avait Frédéric, à l’aise jusque-là, mais dont on avait découvert qu’il était sujet au vertige, Maud et Françoise, élèves appliquées et craintives, Agnès et Christian, toujours soucieux de mettre leurs pas dans ceux de Valentina, la guide bulgare, et Aurélie, la benjamine, gracile et économe de ses efforts. Puis venaient les autres, décontractés, avides de sensations, de dénivelés et de difficultés, roulant parfois des mécaniques en se tirant la bourre à l’approche des sommets : Gaétan, sorte d’intégriste de la rando au pied léger, Loïc taille imposante, pectoraux saillants et cuisses de fonte, si rassurant dans un groupe en vadrouille, et le meilleur de tous, Jean-Yves, aux trois poumons, la volonté inflexible sous le sourire chaleureux. Et loin derrière eux, suant et soufflant, c’était au tour de Paul d’arriver sur la crête, Paul son gros ventre, ses jambes torses, son regard cerclé d’acier, Paul, que le groupe avait banni dès le début.

D’habitude, Paul ne participait pas aux randonnées. Depuis la descente vers le monastère de Kalofer. Le groupe, lors d’une réunion improvisée sous un prunier en avait décidé ainsi. Paul n’assistait pas à cette réunion. Il amorçait la descente avec mille précautions, Valentina, l’encourageant de la voix, tandis que plus bas, les autres, arrivés depuis plus d’une demi-heure pour certains, débattaient sur son sort. À vrai dire, il n’y avait pas eu de débat. Car tous, déjà, ne le supportaient plus. Même le tolérant Frédéric. Le groupe, si peu homogène d’apparence, s’était constitué dans l’aversion qu’il éprouvait pour Paul. Et cela était arrivé vite : deux jours seulement avaient suffi pour qu’il fasse l’unanimité contre lui. Depuis, Paul passait ses journées seul. Au matin, Valentina lui indiquait un itinéraire facile, une balade de 2 heures au plus tandis que les autres, concentrés comme des athlètes avant l’épreuve, chargeaient leur sac à dos en prévision d’une rude ascension vers des sommets aux lignes nettes, du haut desquels ils aspireraient de grandes goulées de ciel bleu. Puis Paul arrivait dans un village ; il se trainait jusqu’à la terrasse d’un café, quand ce n’était pas une simple buvette, un livre à la main et attendait jusqu’à ce que le chauffeur du minibus apparaisse, toujours en fin d’après-midi, afin qu’il le conduise retrouver le groupe ivre de plénitude, peu désireux de partager avec lui le souvenir d’un bonheur simple et évident dont il était définitivement exclu.

La crête s’avançait vers l’horizon en se gondolant comme une murène géante. Le soleil déclinait sur ses flancs toute la palette des gris et la vallée se devinait sous un voile de brume deux mille mètres plus bas. Paul s’arrêta pour reprendre son souffle et s’assit exténué. Même avec cette vue dégagée, il n’apercevait plus le groupe. Au loin les silhouettes altières du Koutelo et de son terrible jumeau le Vihren se dressaient comme autant de menaces. L’itinéraire prévoyait l’ascension des deux monts, puis la descente vers la vallée. Il n’y avait qu’un chemin. Aucun raccourci ni aucune variante n’étaient possibles. Ils étaient partis depuis cinq heures et il était inconcevable de faire demi-tour. Paul se sentit pris au piège comme une bête traquée. Ses oreilles bourdonnaient.

La veille à Bansko il avait ruminé sa rancœur dans les bars de la ville. Il était légèrement saoul lorsqu’il s’était installé à la table du restaurant. Mais, à ce moment-là, il acceptait encore la morgue des autres. Il était même de bonne humeur et avait proposé une bouteille d’un petit vin de Melnik pour accompagner le repas. Le silence réprobateur qui avait suivi son offre lui avait hérissé le poil. Puis Gaétan avait déclaré qu’une bière l’aiderait à combattre les courbatures et avait commandé une Kamenitza, Loïc, Aurélie et Françoise une Zagorska, les autres de la Rakia ou tout simplement de l’eau. C’était une déclaration de guerre. Paul s’était payé sa bouteille en se disant que certains finiraient par se laisser tenter. Ils étaient à peine servis, que l’alcool aidant, il avait essayé d’allumer des incendies tout autour de la table. D’abord, il avait attaqué les vieux beaux qui profitaient de « séjours-prétextes » pour chasser le tendron. Il visait là Gaétan et sa cour hésitante auprès d’Aurélie. La critique était habile car Gaétan, qui se jouait le scénario de « Lost in Translation » et se voyait en Bill Murray devant Scarlett Johansson, était fragilisé par ses atermoiements face à la tranquille attente de la jeune fille. Paul guettait l’esclandre. Mais une lueur dangereuse dans l’œil de Gaétan le dissuada de poursuivre sur ce terrain. Et il n’obtint d’autre réponse que le regard méprisant d’Aurélie. Sa manœuvre échouait. Au moment où il avait lancé le sujet, personne ne lui prêtait attention. Paul changea alors de victime et s’en prit à Jean-Yves, qu’il considérait comme le responsable de sa mise à l’écart. Il brocarda les randonneurs du dimanche qui se prenaient pour des aventuriers des temps modernes et parlaient de la Maliovitsa comme s’il s’agissait de l’Annapurna. En retour Paul avait essuyé une rafale de moqueries. Il s’était même demandé si Loïc qui le toisait en silence n’allait pas l’agripper par le col et le fond du pantalon pour le balancer dehors.

Paul, le souffle rauque, essayait de récupérer. Ses quadriceps étaient douloureux et son genou droit s’enflammait à chaque pas. Il redoutait la tendinite. Il but avec avidité, mangea deux pêches, but de nouveau. Sa gourde était presque vide, mais c’était toujours ça de moins à porter. À Sofia, on souffrait de la canicule. Ici, le ciel était d’un bleu intense et il n’y avait pas d’ombre, mais, avec l’altitude, la température était agréable. Un temps idéal avec ce petit vent tiède. Mais lui, il crevait de chaud quand il n’était pas pris de frissons. Il avait déjà trébuché quatre fois. La randonnée virait au calvaire. Pourquoi Valentina ne venait-elle pas l’aider ? Paul se releva péniblement et se remit en route. Il buta sur des cailloux qui roulèrent. Il suivit leur trajectoire du regard avant de détourner vivement les yeux. De toute façon, les autres étaient bien obligés de l’attendre. La pensée du groupe se morfondant dans un pierrier lui donna un nouvel élan d’espoir. Il avait pris la bonne décision à Bansko.

La dispute entre Jean-Yves et Paul avait duré tout le repas et à la fin les deux hommes se dévisageaient avec une haine si profonde, si flagrante qu’elle paraissait viscérale. Agnès et Christian, Aurélie, Gaétan et Françoise avaient relayé Jean-Yves. À chaque fois, Paul contrait la meute puis harcelait Jean-Yves qui ripostait à la limite de l’insulte. Valentina n’intervenait pas et on pouvait mesurer à ce silence, bien suspect chez un guide aussi professionnel, qu’elle n’était pas mécontente d’entendre le groupe dire ses quatre vérités à Paul. Au dessert, ce dernier sortit sa botte secrète. Il exigea de participer à la randonnée du lendemain, celle du Mont Vihren, la journée phare du séjour, et menaça de contacter l’agence Worldtreck en cas de refus. Il obtint sa première satisfaction de la soirée à la vue des mines consternées et quitta la table sur ce triomphe. Couché dans son lit, il ricanait encore en pensant aux autres qui s’éparpillaient par petits groupes dans Bansko illuminé. Il se savait le sujet de toutes les conversations. Il les imaginait contrariés, déjà inquiets à l’idée des retards qu’il allait provoquer et des risques qu’il allait faire courir à la randonnée. Paul dormait d’un sommeil de brute quand ils regagnèrent leurs chambres.

Il était plus de midi et demi et il n’avait toujours pas atteint le petit refuge précédant la partie câblée. Pourtant le sentier s’amincissait encore. Les pentes devenaient falaises. Passé le refuge, avait expliqué Valentina au briefing matinal, la corniche était si étroite que les premiers alpinistes bulgares l’avaient baptisée « Le Cheval », parce qu’un homme assis pouvait laisser pendre ses jambes sur les deux côtés de la montagne. Elle avait également dit qu’on avait planté un kilomètre de câbles pour éviter les accidents, mais que par endroit le fer était blessant et qu’il valait mieux ne pas s’y agripper… Et personne n’était là pour l’aider. Les yeux de Paul se dilatèrent quand il remarqua que deux énormes nuages s’étaient formés près du Mont Vihren. Des cumulonimbus, annonciateurs d’orages. Ils n’étaient pas trop sombres, mais d’autres pouvaient suivre très rapidement. Le Mont Vihren était réputé pour la violence de ses orages. Et si l’orage éclatait, il n’avait aucun endroit où s’abriter. Il ne pourrait pas tenir les câbles, il lui faudrait jeter ses bâtons de randonnée, s’allonger ; ou bien non, se rouler en boule, qu’est-ce qu’on disait déjà ? Surtout ne pas courir. Mais il ne pouvait pas courir de toute façon. Il ne pouvait plus marcher. Si l’orage éclatait, le chemin glisserait, des pierres seraient projetées, des grêlons gros comme des boules de billards tomberaient de partout. Paul était en hyperventilation, en proie à des vertiges et des tremblements. Sa vue se brouilla. Il lui sembla même voir apparaitre des ombres au loin. Mais non, ce n’était pas une illusion. Il y avait bien une ombre. Quelqu’un venait. Valentina ! Valentina était revenue à son secours ! Il avait toujours eu une relation privilégiée avec elle. Elle était sensible à son savoir. Il se concentra avec peine sur la silhouette qui progressait dans sa direction. Une silhouette massive. Un colosse qui avançait à vive allure suivi d’une silhouette filiforme en tee-shirt orange fluo et derrière… Il sentit sa poitrine se contracter quand il les reconnut, tous les trois, Loïc, Gaétan et… Jean-Yves. Il faillit perdre connaissance. Quand sa vision s’éclaircit, ils étaient près de lui, mâchoires serrées et regards sombres.

Gaétan, Loïc et Jean-Yves s’approchèrent de Paul sans prononcer une parole. Celui-ci fixait le sol en claquant des dents. Il recula maladroitement, la tête toujours baissée quand Jean-Yves tendit le bras dans sa direction. Il ne voulait pas les regarder. Pas les entendre. Il ne voulait pas qu’ils le touchent. Il voulait être seul. Seul au monde. Il éclata en sanglots. Des sanglots de plus en plus violents. Et à mesure qu’il pleurait, une tache sombre n’en finissait plus de s’élargir sur le devant de son pantalon tandis que la merde commençait à couler le long de sa jambe.

Là-haut, sur la crête karstique du Mont Vihren, rose sous un soleil de plomb, quatre hommes se tenaient debout, isolés du reste du monde, mais exposés comme nulle part ailleurs. Trois d’entre eux, pleins de pitié au point d’en être dégoûtés entouraient, immobiles le quatrième. Et celui-ci, la nuque toujours courbée, se vidait de son honneur.

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M. Iraje · il y a
Un décor idéal pour mettre à nu la cruauté et les faiblesses humaines.
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J. Pippolin · il y a
Merci. Ce commentaire synthétique me plait beaucoup.
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Mireille Bosq · il y a
Vous semblez avoir une belle connaissance de la montagne et, des groupes humains. On ne sait au juste pas exactement pourquoi, dans ceux-ci, l'un d'entre eux est désigné pour être une " bête noire". Et c'est toujours impitoyable et sans remède. Tout autant que cette originale toile de fond, c'est ce mécanisme social qui m'a paru intéressant.
Une visite sur ma page me serait agréable.

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J. Pippolin · il y a
Merci pour ce commentaire pertinent.
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Mireille Bosq · il y a
Voilà j'y reviens. Mon commentaire tapé par téléphone, comportait pas mal d'anomalies, mille excuses, j'y suis revenue.
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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour cette randonnée singulière ! Mon soutien ! Une invitation à venir vous dépayser dans mon “Dépaysement au Royaume des Animaux” qui est en lice pour le Prix Short Paysages – Isère 2020. Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/depaysement-au-royaume-des-animaux

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J. Pippolin · il y a
Merci ! Un soutien qui me fait chaud au coeur. Je vais de ce pas découvrir votre texte...
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Keith Simmonds · il y a
Merci d'avance, J.Pippolin ! A bientôt !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un beau texte sur la montagne écartelée de fissures , ébréchée et si rude . L'intrigue s'attache à montrer la place solitaire qu'occupe Paul dans ce groupe de randonneurs . La tension grandit au fur et à mesure que l'ascension devient difficile. Il y a peut-être une corrélation entre cette difficulté et celle qui divise le groupe.
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J. Pippolin · il y a
Merci pour ce commentaire. J'aime beaucoup la formule "la montagne écartelée de fissures, ébréchée et si rude"...
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Pierre LE FRANC · il y a
De beaux paysages bien décrits. J'aime beaucoup l'intro qui brosse un tableau net et précis des personnages. Une phrase rapide pour chacun d'entre eux. Mais le thème de la nouvelle, c'est le conflit. La mise à l'écart du groupe. On reste un peu sur sa faim. On aimerait en savoir davantage sur cette équipe. Pourquoi Paul est-il rejeté? Comment se finit la randonnée? Peut-être un peu plus de développement...
Reste la montagne qui est magnifiquement décrite.

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J. Pippolin · il y a
Merci. Je sens qu'il y a également l'amour de la montagne de votre côté... J'ai tellement été impressionné par la beauté du Mont Vihren, que je tenais à lui consacrer une nouvelle.
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Gael Astet · il y a
Bien écrit, bien structuré;
Je suis d'accord avec Tess, il y a beaucoup de personnages pour une courte nouvelle.
Mais c'est bien.

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J. Pippolin · il y a
Merci pour cette critique positive.
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Tess Benedict · il y a
Il y a finalement peu de textes sur la montagne. Le vôtre décrit bien les paysages et les sensations éprouvées, à travers quelques personnages dont on aurait aimé connaître un peu plus les motivations : pourquoi ce Paul est-il si désagréable ? A-t-il une blessure cachée ? Peut-être y a-t- il un peu trop de personnages pour qu’on s’attach Vraiment à eux. Mais j’aime Quand même.
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J. Pippolin · il y a
Merci.
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Benjamin Meduris · il y a
La montagne, ça vous gagne ! On sent bien la tension monter au fil de la lecture, c'est prenant ! J'aime beaucoup cette fin postive qui nen est pas une...
(Darkhorse ;-))

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J. Pippolin · il y a
Merci Benjamin !

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