Super Vegan

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Auteur détaché mais attachant. J'écris par plaisir, par besoin mais aussi pour dénoncer les dérapages trop nombreux de nos sociétés modernes. Je base l'essentiel de mes nouvelles sur des faits  [+]

— Voilà! c’était mon tuto veggie-make-up, pour vous maquiller sans vous ruiner, ni la face ni le porte monnaie!! j’espère que vous avez apprécié et si c’est le cas, n’hésitez pas à liker et à suivre Super Vegan! Et comme d’habitude, laissez un commentaire ou partagez vos expériences, je réponds à tout le monde! bisous bisous les super vegans!
La vidéo s’arrête, se pare d’un voile sombre et affiche deux logos blancs suivis de leur traduction : rejouer et suivante.
— Alors t’en penses quoi? questionne Maeva sans laisser le temps à Léa de réfléchir.
— Ouais ya des trucs pas mal mais bon ça ne m’empêchera pas de manger de la viande.
— T’es sérieuse? mais t’as bien vu ses vidéos? la meuf est trop canon, en pleine santé, elle fait du sport, elle voyage et tout ça grâce au véganisme!
— Je ne crois pas que son ‘véganisme’ soit à l’origine de sa façon de vivre. Je la trouve quand même vachement extreme dans ses prises de positions et superficielle à la fois.
— Comme quoi?
— les animaux... enfin c’est un peu dommage de se priver d’un bon steak, d’une bonne volaille ou de charcuterie, non? Je te dis pas qu’il faut en manger tous les jours. Juste que de temps en temps de la viande ça ne peut pas faire de mal. On en mange depuis nos origines ou presque...
— Voilà, ”ou presque”, donc les hommes ne mangeaient pas de viande à un moment donné de leur évolution. Alors pourquoi on en mangerait aujourd’hui?
— Mais, Maev’, ça n’a rien à voir... justement on n’est plus des cromagnons... l’humanité évolue...
— Et la souffrance animale alors?! t’as bien vu les vidéos qu’elle relaye, c’est quand même horrible!
— Bien entendu que c’est horrible! c’est même odieux! Mais ça ne veut pas dire que tous les animaux sont élevés et tués de cette manière...
— Et comment tu sais si l’animal a été bien traité?
— Ben ya des filières qui se montent, des circuits courts, des éleveurs qui garantissent le respect de l’animal. Tu peux visiter leurs fermes et tout!
— Ok peut être. Mais n’empêche. Un moment les animaux faut les tuer pour les manger. Et ça c’est violent.
— Ben la mort c’est rarement doux. La nature t’en fournit chaque jour des milliers d’exemples.
— Non franchement la viande me dégoute aujourd’hui. J’ai trop mal pour ces pauvres bêtes qu’on élève dans l’unique but de les massacrer. C’est ignoble. Je comprends ceux qui bousillent les façades des boucheries...
— Non, c’est nul de dire ça. Le boucher travaille la viande, il ne tue pas la bête. Et puis si t’as plus envie de manger de viande, est ce une raison pour devenir une activiste forcenée? Tu peux t’en passer et laisser les autres en manger s’ils veulent, non?
— Oui et non car il faudrait vraiment arrêter de consommer toute cette viande qui pollue, consomme beaucoup trop d’eau et nous rend malade.
— La viande n’a jamais rendu malade Maeva...
— Et Creutzfeldt-Jakob alors? Tu peux développer des cancers car tu manges de la charcuterie, de la viande rouge...
— Si tu en manges trop! c’est pas pareil!
— Mais tu vois bien qu’il y a trop d’élevage et que ça fout la merde! tu la vois la maltraitance animale! On peut pas juste leur foutre la paix?! Moi je dis que si et je le fais. Ça fait deux mois que je suis ce qu’elle dit et franchement je me sens déjà mieux! J’ai perdu du poids, j’ai plus d’énergie, ma peau est plus souple...
— Ecoute, tant mieux c’est génial! mais je ne me lancerai pas là-dedans. Moi j’aime le poulet rôti, la saucisse de Morteau et le boeuf bourguignon, et je ne vais pas m’en priver, désolé. Maintenant, comme je te disais, je ne mange pas de viande tous les jours, loin de là.
— C’est dommage Léa... tu veux pas au moins arrêter les produits laitiers et les oeufs?
— Quoi??? le fromage, le beurre, les yaourts, la crème fraiche... mais il te reste quoi à manger en fait? sourit Léa.
— Tout le reste : fruits, légumes, céréales, légumineuses, algues, féculents. Et je peux te jurer que tu as de quoi varier tes repas chaque jour!
— Mouais... suis pas prête... et je ne crois pas que je le serai un jour.
— Ok, mais je ne désespère pas! tu verras! dans quelques mois tu seras tellement subjuguée par ma beauté naturelle et mon énergie intérieure que tu capituleras! répond Maeva avec un regard espiègle.
Léa et Maeva se connaissent depuis leur plus tendre enfance. Leur amitié dénote tant elles sont différentes. L’une est pragmatique et dans le contrôle tandis que l’autre se laisse guider par ses émotions et raisonne à l’instinct. Pourtant, on ne peut pas faire meilleures amies que ces deux là. Chacune se nourrit chez l’autre de ce qu’elle n’a pas chez elle. Cette complémentarité paradoxale cimente leur entente depuis plus de vingt ans. Malgré le récent prosélytisme véganiste de Maeva, chacune respecte les opinions de l’autre, même dans le désaccord. Parfois Léa se sent un peu agressée, elle en a marre de cette lubie et aimerait retrouver son amie pour parler d’autre choses que de maltraitance animale ou comment substituer les protéines animales par des végétales. Ça devient lassant. Hélas, Maeva s’enfonce. Ses réseaux sociaux encombrés d’informations en tout genre sur le véganisme créent un tourbillon d’informations allant toutes dans la même direction. Léa essaye de la sortir de ce milieu, mais rien n’y fait. Un lavage de cerveau n’aurait pas produit meilleur résultat, elle est indéboulonnable. Tant que l’humanité consommera de la viande et utilisera les animaux, elle continuera son militantisme.
Quelques mois plus tard, une notification fait vibrer le smartphone de Maeva et retentir une clochette d’annonce. Elle clique sur le lien. Super Vegan est en live de Saint Raphaël sur le compte de sa consoeur : Veggie Life. Elle ne peut pas rater ça! Moins en forme depuis quelques semaines, ses règles manquent de régularité et ses nuits agitées nuisent à la qualité de son travail. Alors elle fait des heures sup. pour combler son retard.
Ce live tombe mal. Encore une heure à trier les mails, organiser les déplacements, les nuits d’hôtel, et gérer les changements de dernière minute imposés par sa patronne. Cette femme est un enfer. Rarement au bureau, elle bouge tout le temps. Son agenda déjà complet sur les trois prochains mois ne cesse de changer. Un boulot à faire tourner en bourrique n’importe qu’elle assistante. Tant pis, c’est trop important. Elle s’isole aux toilettes, installe ses oreillettes et clique sur le lien. Le live vient de commencer. On aperçoit les deux blogueuses attablées à la terrasse de la villa Mauresque, face à la mer. Les deux belles brunes bronzées, au sourire plus éblouissant qu’un flash d’appareil photo, paraissent épanouies, heureuses. D’une main, Veggie Life tient son smartphone, de l’autre elle plonge sa fourchette dans une salade composée :
— Salut les vegs! J’suis en train de surkiffer avec ma BFF Super Vegan, face à la mer (elle tourne son téléphone et montre la splendide vue sur la méditerranée) La classe non? Et l’hôtel est MA-GNI-FIQUE! n’est ce pas Super Vegan?
En prononçant ces mots, la caméra se tourne vers Super Vegan en plan large. La nappe blanche, impeccable, accueille des assiettes noires en forme de losange, de sublimes verres à vin en pyramide inversée, des couverts noirs eux aussi, le tout immergé dans une décoration extérieure zen et minimaliste. C’est à ce moment précis, où la caméra dévoile la table, qu’elle dévoile en même temps le contenu de l’assiette de Super Vegan : un filet de poisson nappé d’une sauce orangée, accompagné de mini légumes croquant et de quinoa royal. Tout en souriant, elle glisse discrètement son avant bras devant l’assiette pour cacher ce morceau d’animal mort baignant dans un jus coloré si attrayant. Son visage s’empourpre. Elle maintient son sourire. Son avant bras cache maintenant le contenu de l’assiette néanmoins, elle sait que le mal est fait.
Maeva enrage. Elle n’en revient pas. Du putain de poisson! La diva du vegan, la prêtresse du bien être animal bouffe un putain de poiscaille dans un resto de palace! Elle s’apprête à commenter ce live, à lâcher toute sa fureur, et constate qu’elle n’est pas la première à se défouler :
— Sale menteuse!
— Fake Vegan!
— Trop déçue...
— Traitresse!
— Va bosser chez le poissonnier gros thon!
— Tu mériterais de crever!
Le live prend des allures de projet Blairwitch : Veggie en voyant le visage plus que gêné de Super Vegan se rend compte de ce qu’elle filme. Ses yeux s’écarquillent, la panique gagne sa main, la caméra tremble. Les premières larmes glissent le long des joues de Super Vegan. Soudain, le visage de Veggie encombre tout l’écran. Grand sourire, puis le live s’arrête. Ecran noir. Maeva ressort des toilettes. La colère teinte de rouge la peau de son visage et ses yeux ne demandent qu’à détruire ce qu’ils rencontreront.
De retour chez elle, tard à cause du travail à rattraper, une nouvelle notification surgit : Super Vegan lance un live. Maeva clique sur le lien tout en se débarrassant de ses affaires qu’elle balance à travers l’entrée. La vidéo se lance.
Un fond sombre, à la limite du noir corbeau, fait ressortir Super Vegan, assise sur une chaise en bois. Une chemise blanche froissée, trop grande, la recouvre jusqu’aux genoux. Ses cheveux en batailles dégoulinent sur ses épaules tombantes, cachant à moitié ses yeux gonflés et le maquillage ébouriffé. Elle ne ressemble à rien. D’une voix fluette, entremêlée de hoquets, elle se confond en excuses. Les yeux rarement face caméra, le visage pâle, les aveux sortent de sa bouche comme des pics à glace venant vous transpercer le coeur :
—... J’ai surfé sur la mode vegan, je me suis lancée seule, sans grande connaissance. J’ai arrêté tout d’un coup, sans vraiment remplacer le carné par son équivalent végétale. Je croyais que c’était ça être vegan, stop la viande et les produits laitiers. Au bout de quelques mois, j’ai ressenti de la fatigue et des douleurs physiques. Sans vous le dire, j’ai vu un médecin qui m’a envoyé chez une nutritionniste. Elle m’a tout expliqué. C’est compliqué de tout substituer, ça demande tellement d’organisation, de préparation et d’efforts, que je n’ai pas continué. Mais j’ai conservé mes réseaux sociaux car ils fonctionnaient bien et me permettaient de vivre. Je me suis dit que si je vous parlais de toutes ces difficultés, vous n’auriez plus envie de me suivre. Alors, j’ai continué comme si de rien n’était... mais je n’aurai pas du agir de la sorte. J’aurai du vous prévenir... pardon...
Aucune équivoque à la lecture des commentaires : Les insultes fusent et sont de plus en plus agressives. Des menaces de mort s’affichent. La trahison et les risques qu’elle a fait courir à ses followers déchainent la haine des internautes. La destruction numérique de Super Vegan ne s’arrêtera pas quoiqu’elle dise ou fasse, malgré sa courageuse honnêteté.
Maeva fait partie du lot :
— Toi faut pas que je te croise dans la rue sinon je te défonce salope! A cause de toi j’ai des problèmes de santé alors que t’avais promis le contraire. Tu vas payer sale traitresse. Tu mériterais d’aller en taule mais ça serait trop doux. Va falloir allonger la monnaie pour mes soins. On va se regrouper, t’attaquer en justice pour tromperie et siphonner tout ce que tu as pu gagner sur le dos de notre crédulité. Nous te faisions confiance et tu nous as mystifié. Il ne te restera plus qu’à te suicider si tu veux t’en sortir. On ne te lâchera jamais! Liker si vous êtes d’accord! A bientôt Super Vegan de merde.
Plusieurs emoticons haineux suivent son message.
Elle hésite trois secondes avant de poster. Le temps pour l’émotion de balayer l’hésitation et elle clique. Quelques secondes suffisent pour que les premiers likes apparaissent sous son post. En cinq minutes elle dépasse les cinquante. Pendant ce temps, Super Vegan déballe tout. Elle pleure, s’excuse, la morve se mêle aux larmes et son statut d’icône s’effondre sur ses lamentations.
— Je suis tellement désolé, pardonnez moi je vous en prie, sanglote-t-elle.
Maeva savoure l’auto-flagellation de son ex idole. Une satisfaction doublée d’une curiosité malsaine la pousse à regarder cette humiliation. En fait, elle kiffe d’assister à la chute de cette garce manipulatrice. C’est tout ce qu’elle mérite.
— J’ai perdu tous mes followers... pleurniche Super Vegan. Revenez me suivre s’il vous plait...
Un internaute poste un sondage en live : Super Vegan doit elle mourir? un carré à cocher pour oui, un carré à cocher pour non. Super Vegan ne parle plus. Immobile, le visage tordu par un mélange hétéroclite d’émotions : peur, honte, tristesse, angoisse, vide... elle lit les commentaires.
Les réponses au sondage se multiplient comme des bactéries en milieu favorable. Sans aucune surprise, le oui dépasse largement les quatre-vingt cinq pour-cent. Bloquée dans une affreuse grimace, sa chemise blanche débraillée et ses cheveux en bataille lui donnent un air de méchante sorcière. Soudain, son visage change et ne traduit plus aucune émotion. Un masque de cire lisse et immuable remplace celui du clown torturé. Super Vegan se lève, sort du cadre de la caméra et revient quelques instants plus tard, un jerricane à la main. Celui de la moto de son père qu’elle a récupéré dans le garage, à coté de la pièce où elle prépare ses vidéos. Aussi calme qu’une none, elle s’assoit sur la chaise, débouche et renverse le contenu sur elle. Le jerricane reposé, elle se penche sur la gauche puis se redresse. Les cheveux ruisselants, elle fixe l’objectif de la webcam, lève le bras gauche, montrant à ses fans devenus haters un briquet jetable rouge.
— Puisque c’est ce que vous voulez, dit elle fermement, les yeux rivés sur l’objectif.
Le bras tendu, sans précipitation, sans sourciller, sans hésitation, son pouce enclenche la friction de la pierre qui déclenchera une étincelle, transformée en flamme par le gaz. Jaune, soutenue par une base bleutée, elle flotte au dessus du briquet à un mètre de son corps. Enfin, elle approche sa main de la chemise, lentement.
Une quiétude bouleversante accompagne son geste. Les commentaires se sont arrêtés brutalement. C’est le silence des réseaux. Elle ferme les yeux, sa bouche prononce un dernier pardon inaudible. Super Vegan s’embrase comme un feu de broussaille. En une demi-seconde tout son corps flambe, ainsi que la chaise sur laquelle elle se trouve. Pourtant, elle ne bouge pas. Assise comme une sage écolière, elle hurle sa souffrance. Des cris stridents à en perdre ses tympans. Les flammes brulent toute sa pilosité, s’acharnent à fondre sa peau puis, creusent ses chairs. Mais rien n’y fait. Elle hurle mais ne bouge pas, les mains agrippées à l’assise de la chaise. Ses followers effarés se déconnectent très vite, choqués. Mais un noyau dure suit le live, hypnotisé par la scène macabre. Le feu éclaire la pièce encore un instant. Les grandes flammes du début ne sont plus. Le corps de Super Vegan, qui a cessé de crier, s’écroule de la chaise comme un pantin désarticulé. L’obscurité reprend ses droits, taquinée par les lueurs des petites flammes qui consument le corps inerte.
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