Summer evening

il y a
7 min
19
lectures
4
C’est fou ce que l’on peut garder comme trucs inutiles ! Il paraît que trois déménagements valent un incendie. Seulement voilà, je n’ai jamais déménagé et j’habite la maison de mes parents, qui eux-mêmes l’ont occupée pendant plus de quarante ans. Sachant que j’ai 68 ans, vous pouvez imaginer tout ce qui s’y entasse. Les armoires, les débarras, la cave, le grenier, le garage, tout déborde des souvenirs de nos instants de vie. Brigitte, mon épouse, que ce genre de comportement irrite, a découvert sur Internet le nom de cette pathologie : la syllogomanie.
Pour autant, le fait d’avoir identifié ma pathologie ne m’a pas fait avancer d’un pouce dans son traitement.
Toutefois, les deux mois de confinement que nous avons vécus ont entrainé chez moi une forme de prise de conscience et je me suis finalement décidé à profiter de cette sédentarité forcée, pour trier tout mon bazar.
Je dois dire que ce travail a été pour moi une suite de retrouvailles improbables avec des tas de souvenirs, bons ou moins bons, joyeux ou tristes... Plusieurs fois, Brigitte m’a surpris au grenier ou à la cave, assis sur une vieille malle ou des piles de cartons, relisant un « Michel Vaillant » ou un « Dan Cooper » ou tout simplement une lettre envoyée par ma mère lorsque j’étais en colonie de vacances. Je retrouvai même mon dictionnaire Gaffiot Latin-Français, la collection des Lagarde et Michard, les tables de logarithmes Bouvard et Ratinet, Les mots allemands de Barnier-Delage en gothique ! Etc.
Pas besoin de la DeLorean de « Doc » Emmett Brown pour voyager dans le temps, ouvrir les cartons procure le même résultat et, j’ajouterai, le même plaisir. Je tombai sur mes collections de Dinky Toys, de porte-clés, de cadeaux Bonux, mes « Club des cinq », mes cahiers d’écolier de la primaire, mes 45 tours de la période Yéyé...
La fin du confinement approchait et je ne m’étais pas débarrassé de grand-chose, hormis quelques vieux jouets cassés ou des magazines qui avaient pris l’humidité et dont l’odeur empestait la vieille cantine militaire de mon grand-père. Un après-midi, alors que nous venions de finir de déjeuner vers quinze heures car je n’avais pas vu passer la matinée, trop absorbé par la lecture de « Bibi Fricotin et Razibus Zouzou », je découvris dans le bas d’une l’armoire de mes parents, un coffre en bois. Une étiquette « écolier » indiquait Pittsburgh Août 1968. L’année de mes seize ans.
A l’époque, mon père était ingénieur dans la sidérurgie. L’entreprise pour laquelle il travaillait, avait des usines partout dans le monde et, notamment à Pittsburgh, Pennsylvanie. Au cours d’un de ses déplacements, il s’était lié d’amitié avec un ingénieur américain, Omer Stranton. Ce dernier l’avait invité dans sa famille et lui avait même proposé de me recevoir pendant un mois afin de m’aider à perfectionner mon anglais.
A l’intérieur du coffre, je retrouvai les souvenirs de mon séjour.
Des dépliants touristiques, des tickets de bus, des billets d’entrée au Pitt Stadium, un petit lexique, des photos de la famille, des cartes postales écrites mais non envoyées, des publicités, des polaroïds où je posais à côté de Mortimer, le fils Stranton, dans sa tenue de joueur des Panthers. Il était quarterback de l’équipe de football américain de l’Université de Pittsburgh.
C’est lui qui dirigeait l’attaque et, aux dires de son père, Mortimer était un joueur très prometteur. Bien qu’il fût plus âgé que moi, nous nous entendions très bien. La famille Stranton était aux petits soins pour moi. J’assistai aussi bien à des matchs des Panthers au Pitt Stadium qu’à des concerts du Pittsburgh Symphony Orchestra. Le dimanche, nous allions parfois pique-niquer sous les cèdres centenaires de l’Allegheny Commons Park. Je me souviens encore des paniers en osier dans lesquels Gemma Stranton rangeait le pique-nique qu’elle avait passé la matinée à préparer. La famille habitait une très jolie maison de style victorien dans le quartier de Shadyside. C’était au 231, Denniston Street entre la 5ème avenue et Walnut Street. Walnut Street était une rue très animée, avec ses boutiques de marques et ses restaurants. Fins gastronomes, Omer et son épouse mirent un point d’honneur à me faire découvrir les specialités chinoises, mexicaines ou indiennes de leur ville. Je commençais à adorer cette « American way of life ».
De retour en France, je décidai de maintenir le contact et nous continuâmes, Mortimer et moi, à correspondre. Cela dura quelques mois, puis, bientôt je n’obtins plus de réponse de mon ami. Je mis ça sur le compte de ses examens universitaires, mais un jour ma lettre revint avec une étiquette « return to sender unknown at this address ». Mes parents et moi fûmes très étonnés. Même si les Stranton avaient déménagé, ils devaient faire suivre leur courrier.
Quelques semaines plus tard, à l’occasion d’un séminaire sur les aciers spéciaux, mon père retourna à Pittsburgh. Il rencontra Gary Edwards, un des collègues d’Omer Stranton chez US Steel à qui il demanda de ses nouvelles. Gary sembla un peu embarrassé. Il confirma que la famille avait déménagé et qu’Omer avait démissionné sans vraiment donner d’explications. Aucun des collègues de ce dernier n’avait leur nouvelle adresse.
Dans la caisse en bois, je retrouvai un des cadeaux les plus kitsch qu’on m’ait jamais offert. Une grosse boule à paillettes de la taille du poing avec à l’intérieur les photos de Marilyn Monroe et John Fitzgerald Kennedy le 19 mai 1962 lorsque Marilyn entonne « Happy Birthday Mister President ». Le geste était délicat de la part de Mortimer qui savait que j’admirais JFK et que son assassinat cinq ans plus tôt m’avait bouleversé. Je me souviens qu’il m’avait donné le paquet à l’aéroport de Pittsburgh, en me faisant promettre de ne l’ouvrir qu’à mon retour en France.
Il y avait aussi la boîte de cookies. Lors du Thanksgiving qui suivit mon séjour, Gemma Stranton m’envoya un colis qui contenait une boîte de biscuits des années 50. Cette boîte était en permanence dans leur cuisine et Gemma y rangeait ses extraordinaires cookies. Elle savait que j’adorais cette boîte et surtout ce qu’il y avait à l’intérieur. Elle avait décidé de m’en faire cadeau. Elle y avait joint une très gentille lettre dans laquelle elle me faisait part de leur souhait de me recevoir de nouveau l’été prochain. J’ouvris la boîte qui sentait encore la cannelle.
Sous la boîte il y avait une photo que j’avais prise avec mon petit Instamatic Kodak.
Je fus soudain envahi d’un trouble bizarre. Je me souvenais parfaitement de l’instant où elle avait été prise. C’était la veille de mon retour. Il faisait chaud et je n’arrivais pas à dormir. Sur le coup des deux heures, je décidai d’aller faire un tour dehors, histoire de marcher un peu en espérant que cela m’aiderait à retrouver le sommeil.
Je remontai Denniston Street en direction de Walnut, accompagné par Ringo, le bobtail des Stranton. J’avais pris mon appareil photos pour faire quelques clichés de la rue de nuit. Au bout de dix minutes de marche, le chien d’habitude très obéissant, même sans sa laisse, se mit à galoper et pénétra dans une propriété. Je l’appelai sans trop hurler pour ne pas réveiller le voisinage, mais le chien ne revenait pas. J’écartai les petits arbustes à travers lesquels le chien s’était faufilé et je compris. Sur la terrasse de la villa, Mortimer était en train de parler avec une fille que j’avais vue une fois, lors d’une party donnée chez les Stranton, je crois qu’elle s’appelait Abigail. Ringo était venu rejoindre son maître et lui faisait des fêtes.
Brusquement, Mortimer sembla furieux et le chassa avec une brutalité que je ne lui connaissais pas. Ringo retraversa la haie d’arbuste, ressortit de la propriété et vint se coucher à mes pieds.
Je ne sais pas pourquoi j’eus envie de prendre une photo de ce couple en conversation un soir d’été sur cette terrasse. Le lampadaire situé en face de la maison éclairait suffisamment la scène. La conversation sembla soudain s’animer. Mortimer faisait des gestes, la fille ne bronchait pas se contentant de hausser les épaules. Il l’attrapa par le bras et la secoua. Elle commença à se débattre et lui donna une gifle.
J’étais choqué par cette violence inhabituelle. Je ne voulais pas en voir plus. Je lançai un « Ringo, come ! » et retournai à la maison.
Malgré mon émotion, je réussis à m’endormir.
Le lendemain 31 août, Omer, Gemma et leur fils, m’accompagnèrent à l’aéroport.
C’est alors que Mortimer m’offrit la boule à paillettes.
Cette photo a vraiment une histoire. De nombreuses années plus tard, en 2010, Brigitte et moi-même, nous rendîmes à Lausanne, accompagnés de notre ami Jean-Louis, pour visiter une exposition consacrée au peintre Hopper. Les œuvres étaient présentées par La Fondation de l’Hermitage. L’exposition était magnifique.
Soudain, dans une des salles, je découvris un tableau baptisé « Summer evening », peint en 1947
Tout se mit alors à tourner. En quelques secondes j’étais en sueur. Les bruits ambiants me parurent comme étouffés.
Je m’appuyai sur le bras de Jean-Louis. « Ça va pas !... » Dis-je.
Il m’aida à m’allonger sur le parquet et cria « Brigitte, Christian fait un malaise ! ».
Elle accourut aussitôt, tandis que Jean-Louis filait à l’accueil prévenir les secours. J’entendis comme un brouhaha, tout le monde s’agitait autour de moi.
Une jeune femme en uniforme de la sécurité arriva rapidement avec une civière et une trousse de secours, alors que je reprenais mes esprits.
On m’aida à me relever et on me fit asseoir sur un fauteuil. Je remerciai et rassurai tout le monde. « Ça va mieux ? Tu reprends des couleurs » me dit Brigitte. La jeune femme me tendit un sucre avec de l’alcool de menthe. Elle annula l’intervention des pompiers par radio et tout rentra dans l’ordre.
Nous mîmes cet incident sur le fait que je n’avais pas pris de petit-déjeuner le matin, de peur de manquer l’ouverture de l’exposition. Je restai assis quelques instants face au tableau responsable de ce malaise.
La photo de la scène entre Mortimer et la jeune femme que j’avais prise 50 ans plus tôt, était la réplique quasi fidèle du tableau de Hopper. Même bardage de bois blanc pour la maison, même disposition des ouvertures, même éclairage de la terrasse. Les personnages portent les mêmes vêtements que Mortimer et son amie, polo bleu foncé et pantalon kaki pour l’homme, jupe-short et brassière parme pour la fille, les chaussures, des ballerines bleu canard, sont les mêmes. Elle a la même coiffure.
Nous poursuivîmes la visite sans souci mais une impression bizarre, comme une sorte d’angoisse, m’accompagna durant la journée et les jours suivants.
Je rangeai mes souvenirs avec précaution dans la boîte. J’avais même gardé les pages de journaux dont Gemma s’était servi pour caler la boîte de cookies dans le carton.
Je dépliai les feuilles du Pittsburgh Post-Gazette. Il datait du 30 octobre 1968, soit deux mois après mon retour. Je feuilletai le quotidien. En page des faits divers, mon cœur faillit exploser.
« Le meurtre de Denniston Street, le coupable enfin arrêté ? ».
L’article revenait sur les circonstances du drame et le déroulement de l’enquête :
« La jeune Abigail avait été retrouvée morte par ses parents alors qu’ils rentraient de vacances.... La mort devait remonter à la nuit du 30 au 31 août, soit deux jours avant.... La jeune fille semblait avoir été violemment frappée avec un objet contondant qui n’a toujours pas été retrouvé... Le coupable serait un hippie qui a été arrêté par la police alors qu’il était en train de forcer la porte d’une villa.... Abigail l’aurait surpris alors qu’il pénétrait dans la maison où elle était seule... »
Le journaliste rappelait que ce genre d’individus recherche avant tout l’agent liquide pour payer sa dose d’héroïne. Il terminait son article en disant que les familles du quartier étaient enfin soulagées d’apprendre l’arrestation du meurtrier. « Chacune a vécu comme un véritable traumatisme les nombreux interrogatoires qu’ont dû subir leurs enfants, amis d’Abigail et tous plus ou moins soupçonnés par la police de Pittsburgh d’être coupables du meurtre.
Le meurtrier d’Abigail échappera vraisemblablement à la peine de mort tant que l’arme du crime n’aura pas été retrouvée. Il pourrait s’agir de l’unique objet volé sur le lieu du crime : Une boule à paillettes avec les photos de Marilyn Monroe et du Président John Kennedy »
4
4

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de mbreyton
mbreyton · il y a
Merci Christian. Les mêmes souvenirs remontent à la surface .... génération oblige .... bravo pour la chute !
Image de salvador sobral
salvador sobral · il y a
Merci Christian, de nous avoir raconter cette histoire. Pleins de souvenirs et de nostalgie.

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Jane comme J...

Jak Baron

Londres
4 avril 189...
Que le diable emporte ce Jack l’éventreur ! Ses sanglants exploits envahissent toutes les gazettes de Londres. Mon enquête détaillée sur les prêteurs sur gage de... [+]